Le courage, la vertu oubliée des jours ordinaires
Dire la vérité en réunion, tenir une promesse devenue coûteuse, ouvrir enfin la conversation qu’on repousse : le courage au quotidien ne fait pas de bruit. Ce qu’en disaient Aristote et Thomas d’Aquin, ce que la psychologie en a mesuré, et comment s’y exercer sans jouer les héroïnes.

Mardi, réunion de service, 10 h 20. La responsable présente un calendrier que chacun sait intenable. Vous avez fait le calcul la veille : il manque trois semaines. Vous ouvrez la bouche, puis vous la refermez, parce que votre voisine fixe son stylo et que la réunion déborde déjà. À 10 h 40, le calendrier est adopté. Le soir, vous vous répétez la phrase que vous n’avez pas dite.
Rien d’héroïque ne s’est joué là. Ce qui vous a manqué porte pourtant un nom ancien, qu’on n’emploie plus guère qu’aux remises de médaille : le courage.
Nous avons parlé hier de la discipline qui rend libre, cette fidélité à la parole donnée à soi-même contre l’humeur du moment. Le courage regarde ailleurs. Il a affaire à la peur, et le plus souvent à la peur des autres : déplaire, décevoir, se retrouver seule de son avis.
Aristote réservait le mot au champ de bataille
Au livre III de l’Éthique à Nicomaque, Aristote fait du courage un juste milieu entre deux excès : la lâcheté, qui fuit tout danger, et la témérité, qui s’y jette sans réfléchir. Le courageux n’est pas celui qui n’a peur de rien. Il craint ce qu’il faut craindre, pour la bonne raison, de la bonne manière et au bon moment, et il tient bon. Il ajoute une restriction qu’on oublie : au sens plein, le courage concerne les dangers de la guerre, où l’on risque la mort.
La tradition chrétienne a élargi le champ. Rangé parmi les quatre vertus cardinales sous le nom de force, aux côtés de la prudence, de la justice et de la tempérance, le courage devient chez Thomas d’Aquin une affaire de durée autant que d’élan. Dans la Somme théologique, il écrit que l’acte principal de la force consiste à endurer plutôt qu’à attaquer (sustinere plutôt qu’aggredi), et il lui rattache, après Cicéron, la patience et la persévérance. Voilà ce que nos grands-mères appelaient la force d’âme : moins la charge du cavalier que la constance de celle qui ne lâche pas.
Sénèque l’avait résumé pour Lucilius dans une formule restée célèbre : non quia difficilia sunt non audemus, sed quia non audemus difficilia sunt. Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas ; c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles.
Ce que la psychologie sait du courage au quotidien
Chez les psychologues, le Britannique Stanley Rachman a ouvert la voie. Dans Fear and Courage (1978), puis dans ses études des années 1980 sur les démineurs de l’armée britannique, il distingue l’absence de peur, affaire de tempérament ou d’entraînement, du courage proprement dit, qui consiste à persévérer dans l’action malgré une peur bien présente. Au sens de Rachman, celle qui tremble et y va quand même est donc la plus courageuse des deux.
En 2004, Christopher Peterson et Martin Seligman publient Character Strengths and Virtues, un inventaire des forces de caractère que valorisent les grandes traditions morales et religieuses. Le courage y figure parmi six vertus. Sous ce nom, les auteurs rangent la bravoure, mais aussi la persévérance, l’intégrité, qui comprend l’honnêteté, et la vitalité. Dire vrai et finir ce qu’on a commencé appartiennent donc, pour eux, à la même famille que plonger pour sauver un enfant.
Reste à savoir si ce petit courage se reconnaît comme tel. La psychologue américaine Cynthia Pury, à l’université Clemson, a proposé en 2007 avec ses collègues de distinguer le courage « général », que tout le monde salue, du courage « personnel », mesuré à l’aune de ses propres peurs. Prendre la parole en public demande peu de cran à une avocate rompue aux plaidoiries, beaucoup à une timide. L’acte est le même, l’effort ne l’est pas. Vous êtes la seule à savoir ce que vous aurait coûté la phrase de 10 h 20.
Dire la vérité, sans brutalité
Le mensonge quotidien est plus banal qu’on ne l’admet. En 1996, la psychologue Bella DePaulo et ses collègues ont demandé à des étudiants et à des adultes de leur région de tenir pendant une semaine le journal de leurs échanges : les étudiants y consignaient en moyenne deux mensonges par jour, les autres un. Pour la plupart des riens, servis pour se faire valoir, éviter une gêne ou ménager l’autre.
Le tact reste permis : critiquer la robe d’une amie le soir de son mariage n’a rien de courageux. Le courage de la vérité porte sur ce qui compte : signaler l’erreur dans un dossier, reconnaître la sienne, refuser d’endosser une version arrangée des faits.
Le courage ordinaire ne se voit pas : vous êtes souvent la seule à savoir ce qu’il vous a coûté.
Alexandre Soljenitsyne en avait fait une règle de vie dans un texte bref, Vivre sans mentir, daté de février 1974, à la veille de son expulsion d’URSS. Il n’y demandait pas à chacun de renverser le régime, seulement de ne plus prêter sa propre voix au mensonge, de ne plus signer ni répéter ce qu’il tenait pour faux. Quatre ans plus tard, devant les étudiants de Harvard, il désignait le déclin du courage comme le trait le plus frappant de l’Occident vu du dehors. Le reproche visait les élites ; il vaut pour nos réunions.
Ouvrir la conversation qu’on repousse
Chaque vie en compte une qui attend : la mise au point avec une sœur, la demande d’augmentation. On la reporte aux vacances, et le silence finit par coûter plus cher que l’échange redouté.
Douglas Stone, Bruce Patton et Sheila Heen, du Harvard Negotiation Project, ont décrit dans Difficult Conversations (1999) ce qui rend ces échanges si lourds. Selon eux, toute conversation difficile en contient trois. Celle des faits : qui a dit quoi, qui a raison. Celle des émotions, rarement nommées. Et celle de l’identité, c’est-à-dire ce que l’échange dit de nous. On redoute souvent moins le désaccord que de passer pour égoïste, et le reconnaître pour soi allège beaucoup. Les auteurs conseillent ensuite de commencer par ce qu’ils appellent la « troisième histoire » : décrire la situation comme le ferait un témoin neutre, ni votre version ni celle de l’autre.
Savoir dire non sans se justifier en est la première école, et l’art de la conversation suppose d’oser y dire quelque chose.
Tenir parole, persévérer, savoir s’arrêter
Hannah Arendt voyait dans la promesse l’une des deux facultés qui rendent la vie commune possible. Dans Condition de l’homme moderne (1958), elle explique que le pardon répond à l’irréversibilité de nos actes, et la promesse à leur imprévisibilité : en s’engageant, on pose quelques repères fixes dans un avenir incertain. Tenir parole quand l’enthousiasme s’est évaporé demande cette force qui endure, celle de Thomas d’Aquin.
La persévérance a connu son heure de gloire avec le grit, la ténacité popularisée par Angela Duckworth. En 2007, elle et ses collègues montraient qu’un court questionnaire prédisait mieux que les autres mesures quels élèves officiers de West Point iraient au bout de leur premier été d’entraînement. En 2017, une méta-analyse menée par Marcus Credé a tempéré l’enthousiasme : le grit se distingue mal du caractère consciencieux, déjà connu, et sa composante « persévérance de l’effort » prédit mieux la réussite que la constance des intérêts. Mieux vaut donc tenir l’effort engagé que chercher la passion de sa vie.
Persévérer ne veut pas dire s’entêter. Le courage d’Aristote a deux ennemis, et la témérité en est un : poursuivre par orgueil un projet qui vous abîme n’a rien d’une vertu. Annoncer qu’on arrête, et l’assumer devant ceux qui y croyaient, demande parfois plus de force que de continuer.
S’y exercer, un petit acte à la fois
Les thérapies comportementales l’ont vérifié : une crainte qu’on affronte par degrés perd de sa prise. Le courage ordinaire se travaille donc, en commençant là où l’enjeu est faible.
Si la peur vous empêche durablement de parler, de sortir ou de travailler, il ne s’agit plus d’un manque de courage mais peut-être d’un trouble anxieux, qui se soigne. Votre médecin ou un psychologue peuvent vous aider, et nous avons décrit ailleurs l’anxiété qui se cache derrière une vie en ordre.
Mardi prochain, il y aura une autre réunion. Vers 10 h 20, vous pourrez lever la main et dire : « Je crois qu’il manque trois semaines. » Votre voix tremblera peut-être un peu. Pour Stanley Rachman, c’est précisément à cela qu’on reconnaît le courage.






