L’amitié entre femmes après quarante ans : la perdre, la retrouver
Les amies de vingt ans se sont dispersées, celles du travail ne sont pas tout à fait des amies, et l’on n’ose plus proposer un café à une inconnue. L’amitié entre femmes après quarante ans obéit à des règles que la recherche commence à bien connaître. La première : il faut du temps.

Faites l’exercice un soir. Combien d’amies pourriez-vous appeler à 2 heures du matin, sans vous excuser, pour dire que ça ne va pas ? Beaucoup de femmes passé quarante ans comptent sur les doigts d’une main, et parfois s’arrêtent avant le pouce. Ce n’est pas faute d’avoir été entourées. À vingt ans, il y avait la bande du lycée, les colocataires, les copines de fac, les demoiselles d’honneur. Puis, sans dispute ni drame, la plupart se sont éloignées.
Cette érosion est banale. Elle n’en est pas moins douloureuse, et l’on en parle peu : la fin d’une amitié n’a ni rituel ni faire-part. Elle n’a rien d’une fatalité non plus.
Pourquoi les amitiés s’effilochent entre trente et cinquante ans
Les sociologues de l’amitié, parmi lesquels l’Américaine Rebecca G. Adams, décrivent trois conditions qui favorisent la naissance d’un lien amical : la proximité physique, des rencontres répétées qui n’ont pas besoin d’être organisées, et un cadre où l’on se laisse aller aux confidences. Le lycée, l’université, les premiers emplois réunissent les trois sans effort. On se croise tous les jours, on n’a pas besoin de « se fixer un créneau », et les soirées finissent tard.
Vers trente ans, ces conditions disparaissent une à une. Les carrières dispersent, les déménagements éloignent, les enfants mangent les soirées, les couples imposent leurs propres cercles. Plus tard viennent les divorces, qui coupent parfois les amitiés en deux camps, et le soin des parents vieillissants, qui dévore ce qui restait de temps libre. Personne n’a décidé de s’éloigner. Chacune a simplement cessé de croiser l’autre.
Le psychologue britannique Robin Dunbar, connu pour avoir estimé à environ cent cinquante le nombre de relations sociales stables qu’un être humain peut entretenir, insiste dans son livre Friends (2021) sur un point peu romantique : l’amitié a besoin d’entretien. Sans contact, la proximité affective décline, et plus vite qu’on ne le croit. Le plus souvent, une amitié s’éteint d’inanition, sans la moindre dispute.
Il y a pourtant une autre lecture, plus douce. La psychologue Laura Carstensen, à Stanford, a montré avec sa théorie de la sélectivité socio-émotionnelle qu’en prenant de l’âge, nous resserrons volontairement notre cercle sur les liens qui comptent. Les réseaux rétrécissent, mais la satisfaction qu’on en tire tend à augmenter. Une partie de ce que l’on vit comme une perte relève donc d’un tri.
Ce que l’amitié fait au corps
On aurait tort de ranger l’amitié parmi les agréments facultatifs de l’existence. En 2010, la psychologue Julianne Holt-Lunstad a publié dans PLoS Medicine une méta-analyse portant sur 148 études : les personnes disposant de liens sociaux solides avaient environ 50 % de chances de survie en plus, sur la durée des études, que celles qui en manquaient.
Les femmes semblent, en outre, puiser dans ces liens une ressource particulière face au stress. En 2000, Shelley Taylor et ses collègues de l’université de Californie à Los Angeles ont proposé, à côté du célèbre réflexe « combattre ou fuir », un schéma qu’ils ont baptisé « prendre soin et se rapprocher » : sous pression, les femmes chercheraient davantage à protéger les leurs et à se tourner vers d’autres. L’hypothèse reste discutée. Elle a le mérite de rappeler que, pour beaucoup d’entre nous, l’amie est aussi une stratégie de survie.
La question du temps : deux cents heures pour une amie proche
Combien de temps faut-il pour se faire une amie ? Le chercheur Jeffrey Hall, de l’université du Kansas, a tenté de répondre en 2018 dans le Journal of Social and Personal Relationships. Ses estimations : une cinquantaine d’heures passées ensemble pour passer de la connaissance à la camarade, environ quatre-vingt-dix pour devenir amies, et plus de deux cents pour une amitié proche.
Deux cents heures. Le chiffre décourage, puis il éclaire. Il explique pourquoi les apéritifs ponctuels ne mènent souvent nulle part, et pourquoi les amitiés d’adulte naissent si souvent d’activités répétées. Une chorale qui répète tous les mardis, un club de lecture mensuel, un cours de céramique sur l’année, une équipe de bénévoles du samedi matin : ces cadres reconstituent artificiellement les conditions du lycée. On se revoit sans avoir à le prévoir, et les heures s’accumulent.
Une amitié se construit moins dans les grandes confidences que dans la répétition des petits rendez-vous.
Reste à oser le premier pas, ce que l’on fait de moins en moins avec l’âge. Deux études devraient vous y aider. En 2018, Erica Boothby et ses collègues ont montré dans Psychological Science qu’après une conversation avec un inconnu, nous sous-estimons systématiquement combien l’autre nous a appréciés. En 2022, une équipe menée par Peggy Liu a observé que nous sous-estimons aussi le plaisir que procure un simple message envoyé à quelqu’un que l’on a perdu de vue. La proposition de café que vous n’osez pas faire sera probablement mieux reçue que vous ne l’imaginez.
Garder celles qu’on a
Les amitiés anciennes ont un avantage que rien ne remplace : elles connaissent votre histoire. Les entretenir demande peu, à condition que ce peu soit régulier. Un rendez-vous fixe, le premier jeudi du mois, résiste mieux à l’agenda qu’un « on se fait un dîner bientôt » qui ne se fait jamais. Un message vocal de deux minutes en marchant vaut mieux qu’une longue lettre remise à plus tard. Certaines bandes d’amies s’offrent un week-end par an, toujours à la même date ; il devient le point fixe autour duquel le reste s’organise.
Il faut aussi accepter les saisons. Une amie qui vient d’avoir un bébé, qui accompagne un parent malade ou qui traverse un divorce donnera moins pendant un temps. L’amitié qui dure tolère ces déséquilibres, à condition qu’ils ne deviennent pas permanents.
Montaigne, dans le chapitre « De l’amitié » de ses Essais, résumait son lien avec La Boétie d’une formule restée célèbre : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Les grandes amitiés féminines ont leurs équivalents. Simone de Beauvoir a consacré à son amie d’enfance Zaza des pages bouleversantes des Mémoires d’une jeune fille rangée (1958). On n’a pas besoin d’une telle intensité pour qu’un lien compte, mais il est bon de se souvenir que l’amitié entre femmes a sa littérature.
Quand une amitié s’éteint
Toutes ne se sauvent pas, et toutes ne méritent pas de l’être. Une amitié où l’on sort systématiquement plus fatiguée qu’en arrivant, où l’on est jugée, ou dont l’autre ne se souvient qu’en cas de besoin, peut se laisser aller. Le deuil n’en est pas moins réel, et il est légitime de le vivre comme tel.
Si la solitude, elle, devient pesante au point d’assombrir les journées, il ne faut pas rester seule avec elle. Les associations d’écoute comme SOS Amitié répondent jour et nuit. Et si apparaissent des idées noires, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est gratuit et joignable à toute heure. L’hiver accentue d’ailleurs ces moments de creux : nous en parlons dans notre article sur le blues de novembre.
Pour les autres, il reste la bonne nouvelle de cette histoire. On peut se faire une amie proche à cinquante, soixante-dix ou quatre-vingt-dix ans. Il faut seulement lui donner ce que l’on donnait sans compter à vingt ans : des heures.






