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Santé · Prévention

Prendre du temps pour soi : pourquoi le repos n’est pas une récompense

On le remet à plus tard, après le travail, après les autres, après tout. Prendre du temps pour soi passe pour un caprice. La recherche sur la récupération dit l’inverse : c’est une condition de santé, à condition de savoir ce qui repose vraiment.

De dos, une femme assise en tailleur sur un ponton de bois regarde le soleil se coucher sur un lac.
Photo : freestocks.org freestocks, Unsplash via Wikimedia Commons (CC0)

« Je n’ai pas une minute à moi. » La phrase se prononce souvent avec un soupir, parfois avec une pointe de fierté. Elle dit l’épuisement, et en même temps une forme de mérite : celle qui ne s’arrête jamais est forcément quelqu’un de bien. Le jour où elle s’assoit enfin, un livre à la main, une petite voix lui rappelle le linge, les courriels, la mère à appeler. Elle se relève.

Cette petite voix se trompe, et la recherche permet de dire en quoi.

Le repos est une fonction du corps, pas une récompense

Le stress n’est pas un ennemi en soi. Face à une difficulté, le corps mobilise son énergie, le cœur accélère, l’attention se concentre. Le problème commence quand la mobilisation ne s’arrête plus. Le neuroendocrinologue américain Bruce McEwen a décrit en 1998, dans le New England Journal of Medicine, ce qu’il appelait la « charge allostatique » : l’usure que provoque, à la longue, un système de stress sollicité sans relâche. Sommeil, tension artérielle, défenses immunitaires, humeur : la facture se répartit partout.

Un corps a donc besoin de phases où l’alerte retombe. Ce n’est pas un supplément d’âme qu’on s’offre quand tout est fait, puisque tout n’est jamais fait. C’est une condition de fonctionnement, au même titre que le sommeil.

Le temps pour soi n’est pas ce qu’on s’accorde quand tout est fait, puisque tout n’est jamais fait.

Ce qui repose vraiment

Toutes les pauses ne se valent pas. La psychologue allemande Sabine Sonnentag, de l’université de Mannheim, étudie depuis plus de vingt ans la récupération après le travail. Avec Charlotte Fritz, elle a proposé en 2007 de distinguer quatre expériences qui permettent de récupérer. Le détachement psychologique, d’abord : cesser de penser au travail, et pas seulement de le faire. La relaxation, ensuite, qui fait baisser l’activation du corps. La maîtrise, qui consiste à apprendre ou à relever un défi sans rapport avec ses obligations. Le contrôle, enfin : décider soi-même de ce qu’on fait de ce temps.

Cette grille éclaire bien des soirées ratées. Une heure sur le canapé à répondre aux messages du bureau n’offre aucun détachement. Une séance de sport imposée par une application ne laisse aucun contrôle. À l’inverse, une heure de chorale, de jardinage ou de cuisine choisie coche souvent plusieurs cases à la fois. On comprend aussi pourquoi un loisir exigeant repose parfois mieux que l’inaction : c’est tout l’intérêt de reprendre une passion.

D’autres travaux confirment des pistes simples. En 2018, Thuy-vy Nguyen, Richard Ryan et Edward Deci ont montré, dans le Personality and Social Psychology Bulletin, que quinze minutes seule, sans téléphone ni activité, suffisaient à apaiser les émotions les plus vives, agitation comme exaltation. En 2019, une étude anglaise menée par Mathew White sur près de vingt mille personnes, publiée dans Scientific Reports, associait deux heures par semaine passées dans la nature, en une ou plusieurs fois, à une meilleure santé et un meilleur bien-être déclarés.

Pourquoi nous culpabilisons de nous arrêter

Si le repos est si utile, d’où vient la culpabilité ? En 2021, Gabriela Tonietto, Selin Malkoc, Rebecca Reczek et Michael Norton ont publié dans le Journal of Experimental Social Psychology une série d’études sur les personnes qui considèrent le loisir comme une perte de temps. Elles profitaient moins de leurs moments de détente et se déclaraient plus souvent déprimées, anxieuses et stressées. Croire que le repos est du temps volé suffit à en gâcher une partie.

Chez les femmes, cette croyance trouve un terrain favorable. On leur a longtemps appris que leur valeur se mesurait à leur disponibilité pour les autres, et les enquêtes de l’Insee rappellent qu’elles portent toujours l’essentiel du travail domestique et parental. Prendre du temps pour soi, dans ce contexte, peut ressembler à un abandon de poste. Ce n’en est pas un, et nous avons consacré un article à la charge mentale pour cette raison.

La poétesse américaine Audre Lorde l’écrivait dans A Burst of Light (1988), alors qu’elle vivait avec un cancer : prendre soin d’elle-même n’était pas de la complaisance, mais une manière de se préserver, et même un acte politique. La formule a été depuis récupérée par l’industrie du bien-être. Elle n’avait rien d’une publicité pour sels de bain.

Ni spa ni programme

C’est le piège inverse : transformer le temps pour soi en nouvelle obligation, avec sa liste d’achats et ses performances. Bain aux huiles essentielles, masque, bougie parfumée, séance de yoga, journal de gratitude. Rien de tout cela n’est nuisible, à condition de l’avoir choisi. Une précision au passage : les huiles essentielles ne se versent pas pures dans l’eau du bain, et beaucoup sont déconseillées pendant la grossesse ou chez les enfants. Demandez à votre pharmacien.

Le temps pour soi peut aussi ne ressembler à rien : regarder par la fenêtre, marcher sans but, ne pas répondre. Il n’a pas besoin d’être utile ni d’être montré. Si l’envie vous prend d’aller plus loin, une retraite silencieuse dans une abbaye pousse l’exercice jusqu’au bout.

Quand le manque de temps devient épuisement

Il arrive que le problème dépasse l’organisation. Fatigue qui ne passe plus avec le repos, détachement vis-à-vis du travail ou des enfants, sentiment de ne plus rien faire de bien : ce sont les signes d’un épuisement professionnel ou parental, ce dernier étudié en Belgique par les psychologues Moïra Mikolajczak et Isabelle Roskam. Parlez-en à votre médecin traitant. En cas de pensées suicidaires, le 3114 répond jour et nuit, gratuitement.

Pour la suite, plus pratique, nous avons rassemblé des méthodes pour trouver du temps pour soi quand on court après la montre. Et pour défendre ce temps une fois trouvé, il faudra sans doute apprendre à dire non sans se justifier.

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