Trouver une passion : et si elle se cultivait au lieu de se trouver ?
On vous répète qu’il faut trouver sa passion, comme on trouve ses clés au fond d’un sac. La psychologie raconte autre chose : l’intérêt se construit, souvent lentement, parfois maladroitement. Comment trouver ou retrouver une passion sans attendre le coup de foudre.

Au fond d’un placard, il y a souvent une boîte. Des pinceaux secs, une clarinette démontée, un carnet de croquis rempli jusqu’à la page douze. Elle date d’une époque où l’on avait du temps, ou du moins le croyait-on. On la regarde parfois avec une pointe de remords, puis on referme le placard. « Je n’ai jamais vraiment trouvé ma passion », dit-on, comme si elle existait quelque part, toute faite, et qu’on avait simplement mal cherché.
C’est cette idée-là qu’il faut d’abord interroger.
Pourquoi « trouver sa passion » est une formule piégée
En 2018, trois psychologues, Paul O’Keefe, Carol Dweck et Gregory Walton, ont publié dans Psychological Science une série d’expériences sur ce qu’ils appellent les « théories implicites de l’intérêt ». Certaines personnes pensent que les passions sont innées et qu’il suffit de les découvrir. D’autres pensent qu’elles se développent avec le temps et l’effort.
La différence n’a rien d’anodin. Les étudiants qui croyaient à la passion « à trouver » se montraient moins curieux des domaines éloignés du leur. Ils s’attendaient aussi à ce qu’une passion authentique leur procure une motivation sans fin, et leur intérêt chutait plus vite dès que la matière devenait difficile. Autrement dit, l’attente du coup de foudre rend fragile : au premier ennui, on conclut que ce n’était pas « la bonne », et l’on passe à autre chose.
Une passion ne se découvre presque jamais toute faite : elle se fabrique, heure après heure, souvent dans l’ennui des débuts.
L’autre modèle, celui de l’intérêt qui se cultive, est moins romantique. Il est aussi plus libérateur. Il signifie qu’on peut se passionner à cinquante ou à quatre-vingts ans pour une chose qu’on ignorait à trente, et que le manque d’enthousiasme des premières semaines ne prouve rien.
Repartir de ce qui vous a déjà retenue
Le souvenir reste un bon point de départ, à condition de bien le lire. Plutôt que de vous demander « qu’est-ce que j’aimais ? », demandez-vous : « qu’est-ce qui me faisait oublier l’heure ? » Le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi a appelé « flow » cet état d’absorption où l’on perd la notion du temps, et l’a décrit dans Flow (1990). Il apparaît, selon ses travaux, quand une tâche est assez difficile pour mobiliser toute l’attention, sans l’être au point de décourager.
Ce n’est donc pas forcément l’activité elle-même qu’il faut retrouver, mais ce qu’elle vous offrait. Le dessin d’enfance offrait peut-être la précision du geste, et la broderie, la reliure ou l’aquarelle botanique pourraient vous la rendre. Le théâtre du lycée offrait peut-être la troupe plus que la scène, et une chorale ferait aussi bien l’affaire.
Posez-vous aussi la question inverse : pourquoi avez-vous arrêté ? Les raisons sont rarement nobles. Un professeur cassant, un déménagement, une naissance, l’argent, la honte de ne pas être douée. Si l’obstacle a disparu, rien n’empêche de rouvrir la boîte.
Le droit d’être mauvaise, et longtemps
Le principal ennemi d’une passion naissante est rarement le manque de temps. C’est la gêne d’être débutante quand on est compétente partout ailleurs. Une chirurgienne qui rate son premier vase, une directrice financière qui chante faux devant dix inconnus : à l’âge adulte, on n’a plus l’habitude d’être nulle en public.
Le sociologue canadien Robert Stebbins, qui a forgé dans les années 1980 la notion de « loisir sérieux », décrit bien ce passage. Parmi les traits qui distinguent ces loisirs-là d’un simple passe-temps, il relève la persévérance et un effort personnel soutenu, moments ingrats compris. C’est en traversant ces moments que les amateurs finissent par y trouver une part de leur identité. Le plaisir vient avec la compétence, rarement avant.
Concrètement, donnez-vous une période d’essai réaliste. Pas une séance, mais une dizaine, ou un trimestre. Notez ce que vous ressentez après chaque séance, pas pendant : l’agacement du moment masque souvent la satisfaction qui suit. Au bout de trois mois, vous saurez si l’envie tient.
Passion qui nourrit, passion qui dévore
Toutes les passions ne se valent pas pour la santé. Le psychologue québécois Robert Vallerand a proposé en 2003, dans le Journal of Personality and Social Psychology, de distinguer deux formes. La passion harmonieuse est choisie librement et cohabite avec le reste de la vie. La passion obsessive, elle, s’impose : on s’y consacre sous une pression intérieure, on culpabilise de ne pas y être, on y pense pendant le dîner de famille.
Ses travaux, repris depuis par de nombreuses équipes, associent la première à davantage d’émotions positives et la seconde à plus de conflits, de rumination et parfois d’épuisement. Le marathon qu’on ne peut plus manquer malgré une blessure, le club de lecture qui devient une compétition : la frontière se franchit sans bruit.
Un test simple consiste à vous demander si vous pourriez lâcher votre activité pendant un mois sans angoisse. Si la réponse est non, ce n’est pas forcément grave, mais cela mérite qu’on y regarde.
Faire de la place, sans en faire une corvée
Une passion a besoin d’un créneau fixe, sinon elle passe toujours après le reste. Le plus efficace reste de l’attacher à un engagement extérieur : un cours payé d’avance, une association, un atelier où l’on vous attend. La régularité vient alors du groupe plus que de la volonté. Si le temps vous semble introuvable, nous avons consacré un article à trouver du temps pour soi quand on court après la montre, et un autre à la question du droit de prendre ce temps.
Acceptez enfin qu’une passion puisse finir. Celle qui vous a tenue dix ans peut s’éteindre sans que ce soit un échec ; elle a fait son travail. Et il n’est jamais trop tard pour la suivante : Mary Delany a inventé ses fleurs de papier découpé à soixante-douze ans, Grandma Moses s’est mise à peindre vers soixante-dix-huit ans, comme le rappellent nos portraits de ces femmes qui ont tout commencé après soixante ans.
Quant à la boîte du placard, ouvrez-la. Au pire, vous saurez que ce n’était plus pour vous. Au mieux, la page treize du carnet vous attend.






