Ces femmes qui ont tout commencé après soixante ans
Elles ont publié leur premier roman, exposé leur première toile ou trouvé leur public à l’âge où l’on est censé ranger ses affaires. Huit destins de femmes qui ont commencé tard, racontés à partir des faits, sans légende dorée.

On aime les histoires de génies précoces, les premiers romans à vingt ans, les Oscars à vingt-cinq. Elles sont belles, mais elles laissent entendre que tout se joue tôt. Les vies qui suivent racontent autre chose. Certaines de ces femmes n’avaient jamais créé avant soixante ans ; d’autres avaient travaillé toute leur vie dans l’ombre et n’ont été vues que très tard. Aucune n’a eu la tâche facile. Toutes ont commencé avec ce qu’elles avaient : un fauteuil, un crayon, des ciseaux, des mains abîmées.
Une précision avant de commencer. On cite souvent Julia Child dans ce genre de liste. C’est inexact : elle avait trente-six ans quand une sole meunière, à Rouen, lui a révélé la cuisine française, et quarante-neuf quand a paru Mastering the Art of French Cooking, en 1961. Elle a commencé tard pour son époque, mais avant cinquante ans. Les huit femmes qui suivent ont attendu, ou dû attendre, la soixantaine pour commencer ou pour être enfin vues.
1. Mary Delany, 72 ans : des fleurs en papier
Anglaise, née en 1700, deux fois veuve, Mary Delany a passé sa vie dans le monde, à broder, dessiner, écrire des lettres. En 1772, à soixante-douze ans, elle remarque, selon le récit qu’on en a gardé, qu’un pétale de géranium ressemble à un morceau de papier rouge posé sur la table. Elle prend des ciseaux. Pendant dix ans, elle découpe et assemble de minuscules fragments de papier colorés sur fond noir pour reproduire des fleurs, avec une exactitude de botaniste. Elle en réalise près d’un millier, jusqu’à ce que sa vue l’abandonne. Ces « mosaïques de papier » sont aujourd’hui conservées au British Museum, et on les regarde encore avec stupeur.
2. Laura Ingalls Wilder, 65 ans : la petite maison
Laura Ingalls Wilder a grandi dans les chariots de pionniers, puis a été institutrice, fermière, épouse et mère dans le Missouri. Elle écrit quelques chroniques pour un journal agricole. C’est en 1932, à soixante-cinq ans, qu’elle publie La Petite Maison dans les grands bois, premier volume d’une série tirée de son enfance, écrite au crayon dans des cahiers d’écolier, avec l’aide de sa fille Rose Wilder Lane, journaliste. Huit livres paraissent de son vivant. Des générations de lectrices les ont dévorés, et la série télévisée La Petite Maison dans la prairie les a rendus célèbres dans le monde entier à partir de 1974. Laura avait alors disparu depuis longtemps : elle est morte en 1957, à quatre-vingt-dix ans.
3. Grandma Moses, 78 ans : peindre quand on ne peut plus broder
Anna Mary Robertson Moses a passé l’essentiel de sa vie dans des fermes de l’État de New York et de Virginie. Elle brodait. Vers soixante-dix-huit ans, l’arthrite rend l’aiguille trop douloureuse ; elle passe au pinceau. En 1938, un collectionneur, Louis Caldor, aperçoit ses tableaux dans la vitrine d’une pharmacie de Hoosick Falls et les achète. Deux ans plus tard, une galerie new-yorkaise lui consacre sa première exposition personnelle. Elle a quatre-vingts ans. Ses scènes de campagne enneigée, de moissons et de fêtes de village font d’elle l’une des peintres les plus populaires d’Amérique. Elle peint jusqu’au bout et meurt en 1961, à cent un ans.
Toutes ont commencé avec ce qu’elles avaient : un fauteuil, un crayon, des ciseaux, des mains abîmées.
4. Penelope Fitzgerald, 60 ans : un premier roman, puis le Booker
Penelope Fitzgerald a été libraire, professeure, mère de trois enfants, et a vécu un temps sur une péniche de la Tamise qui a fini par couler. Son premier roman, The Golden Child, paraît en 1977, quand elle a soixante ans. Deux ans plus tard, en 1979, Offshore, inspiré justement de sa vie sur la péniche, remporte le Booker Prize. Elle écrira encore six romans brefs, précis, drôles, dont La Fleur bleue (1995), consacré au poète Novalis, que beaucoup tiennent pour son chef-d’œuvre. Elle prouve qu’on peut entrer en littérature tard et y entrer par la grande porte.
5. Mary Wesley, 70 ans : le scandale tranquille
Après deux livres pour enfants, l’Anglaise Mary Wesley publie son premier roman pour adultes, Jumping the Queue, en 1983. Elle a soixante-dix ans. Suivent The Camomile Lawn (1984) et plusieurs autres, qui en font l’une des romancières les plus lues de Grande-Bretagne. Ses livres parlent de désir, d’adultère, de familles bancales, avec une franchise qui surprend chez une dame de son âge. C’est justement ce qui plaît : elle écrit comme quelqu’un qui n’a plus rien à prouver.
6. Louise Bourgeois, 70 ans : la reconnaissance, enfin
Louise Bourgeois, elle, n’a pas commencé tard. Née à Paris en 1911, installée à New York en 1938, elle sculpte depuis des décennies quand le Museum of Modern Art lui consacre une rétrospective en 1982. Elle a soixante-dix ans, et c’est le début de la gloire. Elle représente les États-Unis à la Biennale de Venise en 1993, reçoit le Lion d’or pour l’ensemble de son œuvre en 1999, l’année où elle conçoit Maman, l’araignée géante devenue sa signature. En 2000, elle inaugure le grand hall de la Tate Modern, à Londres. Elle travaille jusqu’à sa mort, en 2010, à quatre-vingt-dix-huit ans. Son cas rappelle qu’un talent invisible n’est pas un talent absent. Notre grand format Ce que chaque âge sait que les autres ignorent revient sur ces savoirs qu’on n’acquiert qu’avec le temps.
7. Iris Apfel, 84 ans : devenir une icône
Pendant des décennies, Iris Apfel a dirigé avec son mari, Carl, une entreprise de tissus d’ameublement, Old World Weavers, et participé à la restauration de pièces de la Maison-Blanche sous plusieurs présidents. Elle s’habillait déjà comme personne : bracelets empilés, colliers énormes, lunettes rondes démesurées. En 2005, le Costume Institute du Metropolitan Museum de New York expose sa garde-robe sous le titre Rara Avis. Elle a quatre-vingt-quatre ans et devient, du jour au lendemain, une figure de la mode. Le cinéaste Albert Maysles lui consacre un documentaire, Iris, en 2014 ; elle signe un contrat avec une agence de mannequins à quatre-vingt-dix-sept ans. Elle meurt en 2024, à cent deux ans. Si son audace vous inspire, lisez S’habiller après soixante ans : la fin des interdits.
8. Carmen Herrera, 89 ans : la première toile vendue
Née à La Havane en 1915, installée à New York, Carmen Herrera peint depuis les années 1940 des toiles abstraites aux lignes nettes et aux couleurs franches. Pendant soixante ans, presque personne ne les achète, ni ne les expose. Elle vend sa première toile en 2004, à quatre-vingt-neuf ans. Les musées se réveillent alors : le Whitney Museum de New York lui consacre une grande exposition en 2016, elle a cent un ans. Elle meurt en 2022, à cent six ans, en ayant peint jusqu’à la fin.
Ce que ces vies disent vraiment
Il serait trop facile d’en tirer une morale de calendrier, du genre « il n’est jamais trop tard ». Ces femmes n’ont pas commencé tard par goût de l’exploit. Le plus souvent, elles n’avaient pas eu le temps avant : les enfants, la ferme, le mari, le travail, la guerre. Ou bien elles travaillaient déjà, mais personne ne regardait. Leurs histoires racontent autant la patience que l’injustice.
Elles disent aussi une chose plus réjouissante. À soixante-dix ou quatre-vingts ans, on a parfois ce qui manquait à vingt : du temps, une indifférence au jugement d’autrui, une mémoire pleine. Mary Delany avait regardé des fleurs toute sa vie. Laura Ingalls Wilder avait gardé intacts ses souvenirs de prairie. Elles n’ont pas commencé de zéro. Elles ont commencé de très loin.






