Jane Birkin, le panier en osier et l’art d’être libre
Elle est arrivée à Paris en 1968 sans parler français et en est repartie, en 2023, comme l’une des femmes les plus aimées du pays. Entre-temps, Jane Birkin a imposé un style qui tenait dans un panier en osier, et une façon d’être libre qui ne demandait la permission à personne.

Il y a des icônes qu’on admire de loin, derrière une vitre. Jane Birkin, on avait plutôt envie de lui emprunter son pull. C’est peut-être le secret de sa longévité dans le cœur des Français : elle n’a jamais eu l’air de poser. Les cheveux pas tout à fait coiffés, la frange dans les yeux, une chemise d’homme trop grande, un jean, des tennis ou des ballerines, et au bras ce panier en osier qu’elle traînait de l’aéroport au plateau de télévision comme d’autres un sac du soir. Le tout porté avec un accent anglais qu’elle n’a jamais cherché à corriger.
Ce style-là a l’air facile. Il ne l’est pas. Il suppose de ne pas avoir peur d’être regardée telle qu’on est, et c’est sans doute la chose la plus difficile à copier.
Une Londonienne à Paris, sans un mot de français
Jane Birkin naît le 14 décembre 1946 à Londres. Sa mère, Judy Campbell, est comédienne ; son père, David Birkin, officier de marine. Elle grandit dans une famille où l’on fréquente le théâtre plus que les salons, épouse très jeune le compositeur John Barry, l’homme des musiques de James Bond, et donne naissance en 1967 à sa première fille, Kate. La même année, on l’aperçoit dans Blow-Up de Michelangelo Antonioni, Palme d’or à Cannes : un petit rôle, mais déjà ce mélange d’insolence et de candeur qui deviendra sa marque.
Le mariage ne dure pas. En 1968, séparée, elle vient tourner à Paris Slogan, de Pierre Grimblat. Elle ne parle pas français. Son partenaire s’appelle Serge Gainsbourg. Le film n’est pas resté dans les mémoires. Le couple, si.
Ce que Gainsbourg a écrit pour elle
En 1969 sort Je t’aime… moi non plus, que Gainsbourg avait d’abord enregistrée avec Brigitte Bardot avant que celle-ci ne demande qu’on renonce à la publier. La version avec Jane fait scandale : la BBC refuse de la diffuser, le Vatican la condamne dans L’Osservatore Romano, et le disque se vend partout. Pour beaucoup, Jane Birkin restera longtemps cette voix de souffle.
Ce serait passer à côté de l’essentiel. Gainsbourg a écrit pour elle des chansons d’une délicatesse rare, et c’est dans les albums de Jane qu’on trouve parfois le meilleur de lui. Elle prête sa voix et son visage à Histoire de Melody Nelson (1971), dont elle orne la pochette. Viennent ensuite Di doo dah (1973), puis, après leur séparation, Baby Alone in Babylone (1983), où il lui fait chanter Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve. Plus tard encore, Lost Song (1987) et Amours des feintes (1990). Il a continué à lui écrire après qu’elle l’eut quitté. Elle a continué à chanter ses chansons après sa mort, en 1991, jusqu’à en faire un répertoire de concert qu’elle a promené dans le monde entier.
Leur fille Charlotte naît en 1971. Le couple habite rue de Verneuil, dans la maison noire de Gainsbourg, et devient l’un des plus photographiés de France. Jane le quitte en 1980. Avec le cinéaste Jacques Doillon, elle a une troisième fille, Lou, en 1982.
Ce style-là a l’air facile. Il suppose de ne pas avoir peur d’être regardée telle qu’on est.
Le panier en osier, ou le refus du sac à main
Revenons à ce panier. Il dit beaucoup. Dans les années 1970, une jeune femme qui sort le soir porte une pochette ; Jane, elle, arrive avec un cabas de marché où tout se mélange, carnets, lunettes, objets en vrac. C’est une manière de dire qu’elle ne joue pas le jeu de la femme apprêtée, et ce choix délibéré a fait école. Les créateurs n’ont cessé, depuis, de remettre le panier en osier dans les vitrines d’été.
L’ironie veut que son nom soit attaché au sac le plus cher du monde. Le récit, mille fois répété, veut qu’en 1984, sur un vol entre Paris et Londres, Jane Birkin se soit trouvée assise à côté de Jean-Louis Dumas, le président d’Hermès, et lui ait confié qu’elle ne trouvait pas de sac en cuir assez grand à son goût. Le Birkin est né de cette conversation. Il est devenu un objet de liste d’attente et de salle des ventes, aux antipodes du panier qu’il était censé remplacer. Elle, de son côté, le portait cabossé, couvert d’autocollants et de breloques, plein à craquer. En 2015, après la diffusion d’une enquête sur des élevages de crocodiles, elle a demandé publiquement à Hermès de retirer son nom des versions du sac fabriquées dans cette peau.
On aime cette histoire parce qu’elle résume le personnage : une femme qui ne voulait pas d’un sac de luxe et qui a fini par en inspirer un, sans jamais le traiter comme une relique. Grace Kelly, avant elle, avait donné son nom à un autre sac de la même maison ; nous racontons son destin de Hollywood au Rocher.
Une actrice qu’on a sous-estimée
Le cinéma l’a d’abord employée pour sa silhouette. Dans La Piscine de Jacques Deray (1969), elle est la jeune fille qui trouble le couple formé par Alain Delon et Romy Schneider. Dans Je t’aime moi non plus, le film que Gainsbourg réalise en 1976, elle a les cheveux ras et joue une serveuse androgyne face à Joe Dallesandro.
Puis les auteurs sont venus la chercher pour autre chose. Jacques Doillon lui confie La Pirate (1984). Jacques Rivette en fait le modèle délaissé de La Belle Noiseuse (1991), aux côtés de Michel Piccoli et d’Emmanuelle Béart. Bertrand Tavernier la met face à Dirk Bogarde dans Daddy Nostalgie (1990). Et surtout, Agnès Varda signe avec elle, en 1988, deux films d’un coup : Jane B. par Agnès V., portrait en miroirs et en déguisements, et Kung-Fu Master !, où apparaissent Charlotte, Lou et Mathieu Demy, le fils de la cinéaste. Il faut voir ce diptyque pour comprendre ce que Varda voyait en elle : une femme qui se laissait regarder sans se laisser enfermer. Notre portrait d’Agnès Varda revient sur cette cinéaste qui filmait les femmes autrement.
En 2007, à soixante ans, Jane Birkin passe elle-même derrière la caméra avec Boxes, film très personnel sur une femme entourée de ses filles et de ses fantômes.
Les engagements, et la douleur
On aurait tort de réduire sa liberté à une affaire de vestiaire. Jane Birkin a mis sa notoriété au service de causes qu’elle choisissait elle-même, notamment aux côtés d’Amnesty International et pour la défense des prisonniers d’opinion en Birmanie. Elle n’avait pas le goût des tribunes ; elle préférait se déplacer, chanter, signer, accompagner.
Sa vie a aussi été traversée par des deuils publics. Gainsbourg meurt le 2 mars 1991. Kate Barry, sa fille aînée, devenue photographe, meurt en décembre 2013. Jane Birkin en parlera peu, puis l’écrira et le chantera : l’album Oh ! Pardon tu dormais… (2020), conçu avec Étienne Daho, porte la trace de cette perte. Ses journaux intimes, publiés en deux volumes sous les titres Munkey Diaries (2018) et Post-Scriptum (2019), montrent une femme drôle, inquiète, exigeante avec elle-même, très loin de l’image de la jolie Anglaise insouciante.
En 2021, Charlotte Gainsbourg lui consacre un documentaire, Jane par Charlotte, présenté à Cannes. On y voit une mère et une fille qui se parlent enfin à hauteur de visage. Jane Birkin meurt à Paris le 16 juillet 2023, à soixante-seize ans.
Ce qu’elle nous laisse
Il serait facile d’en faire une leçon de style, une liste de pièces à acheter : la marinière, le jean évasé, le panier, la chemise blanche. On peut tout acheter, cela ne suffira pas. Ce que Jane Birkin portait le mieux, c’était une certaine indifférence au regard des autres, qui n’était pas du mépris mais de la confiance.
Elle a vieilli à découvert. Elle a laissé ses cheveux grisonner, son visage se marquer, sa voix devenir plus fragile, et elle a continué à monter sur scène. Elle n’a pas fait semblant d’avoir vingt ans à soixante-dix. C’est peut-être ce qu’on peut lui emprunter de plus précieux, avant le panier : l’idée qu’on peut être regardée toute sa vie sans jamais demander pardon d’exister.






