Agnès Varda, la glaneuse qui filmait les femmes autrement
Pendant soixante-cinq ans, Agnès Varda a filmé des femmes qui attendent, qui errent, qui avortent, qui vieillissent, avec une curiosité joyeuse et une liberté totale. De Cléo de 5 à 7 à Visages Villages, portrait d’une cinéaste qui a appris au cinéma à regarder autrement.

Dans Les Glaneurs et la Glaneuse, il y a un plan d’une simplicité désarmante. Agnès Varda, qui a passé soixante-dix ans, filme sa propre main avec une petite caméra numérique. Elle s’attarde sur les taches, les plis, la peau qui se relâche, et commente ce que le temps a fait d’elle avec un mélange d’effroi et d’amusement. Plus loin, depuis une voiture, elle referme la main sur les camions qui passent sur l’autoroute, comme pour les attraper. Tout Varda est là : la lucidité sur son propre corps, l’humour, et le jeu qui reprend le dessus.
On l’a longtemps présentée comme « la grand-mère de la Nouvelle Vague ». L’expression est affectueuse et réductrice. Varda n’a été la grand-mère de rien. Elle a été, dès le début, une cinéaste en avance, qui a inventé ses propres règles et filmé les femmes comme peu d’hommes savaient le faire.
Une photographe qui ne connaissait pas le cinéma
Arlette Varda naît le 30 mai 1928 à Ixelles, près de Bruxelles, d’un père grec et d’une mère française. La famille se réfugie à Sète pendant la guerre. À dix-huit ans, elle choisit de s’appeler Agnès. Elle étudie la photographie, devient la photographe attitrée du Théâtre national populaire de Jean Vilar et du Festival d’Avignon. Elle a vu très peu de films.
C’est peut-être pour cela que son premier long métrage ne ressemble à rien de connu. La Pointe Courte (1955), tourné à Sète avec des moyens dérisoires et monté par Alain Resnais, entrelace l’histoire d’un couple en crise et la vie d’un quartier de pêcheurs. Quatre ans avant Les Quatre Cents Coups, la Nouvelle Vague a déjà une aînée, et c’est une femme de vingt-six ans.
Cléo de 5 à 7, ou le regard qui change de camp
En 1962 sort le film qui reste, pour beaucoup, son chef-d’œuvre. Un 21 juin, à Paris, une jeune chanteuse attend les résultats d’une analyse médicale. Elle craint un cancer. Le film la suit, presque en temps réel, de cinq heures à six heures et demie, découpé en chapitres minutés.
Au début, Cléo, jouée par Corinne Marchand, est une poupée. Elle se regarde dans tous les miroirs, essaie des chapeaux, se fait admirer. Puis vient la scène pivot : chez elle, son compositeur, joué par Michel Legrand, lui fait répéter une chanson triste. Elle chante, s’effondre, arrache sa perruque, enfile une robe noire et sort seule dans Paris. À partir de là, elle cesse d’être regardée et se met à regarder. Les passants, les cafés, les vitrines, une amie qui pose nue pour un sculpteur, puis un soldat en permission rencontré au parc Montsouris, qui repart pour l’Algérie.
Au début du film, Cléo est regardée. À la fin, c’est elle qui regarde.
Ce basculement est l’une des choses les plus importantes que le cinéma français ait montrées sur les femmes. Varda ne fait pas un discours. Elle montre comment une femme objet devient sujet, en une heure et demie, sans quitter Paris.
Une vie de couple, une vie d’œuvre
Varda épouse le cinéaste Jacques Demy en 1962. Leur couple, l’un des plus attachants du cinéma français, durera jusqu’à la mort de Demy en 1990 ; elle lui consacre Jacquot de Nantes (1991), reconstitution tendre de son enfance. Elle a eu une fille, Rosalie, avec le comédien Antoine Bourseiller, et un fils avec Demy, Mathieu, qui deviendra acteur et cinéaste.
Elle ne s’est jamais laissé enfermer dans un genre. Elle tourne Le Bonheur (1965), conte d’apparence idyllique et d’une cruauté glaçante sur un mari qui aime deux femmes. Elle part en Californie, filme les Black Panthers en 1968. Elle installe sa caméra dans sa propre rue, à Paris, pour Daguerréotypes (1975), portrait des commerçants de la rue Daguerre, où elle a vécu plus de soixante ans.
L’engagement, sans tract
En 1971, elle signe le manifeste des 343, ces femmes qui déclarent publiquement avoir avorté. Six ans plus tard, elle en fait un film : L’une chante, l’autre pas (1977) suit sur quinze ans l’amitié de deux femmes, Pomme et Suzanne, à travers les luttes pour la contraception et l’avortement. Le film est solaire, chanté, parfois naïf. Il a vieilli par endroits, et c’est aussi ce qui le rend précieux : c’est un document de son époque, tourné par quelqu’un qui y était.
Puis vient Sans toit ni loi (1985). Le film s’ouvre sur le corps d’une jeune femme retrouvée morte de froid dans un fossé, en hiver, dans le Midi. Varda reconstitue ses dernières semaines à travers ceux qui l’ont croisée. Mona, jouée par Sandrine Bonnaire, est une vagabonde qui refuse tout : le travail, la gentillesse, la pitié. Elle n’est pas sympathique, et Varda ne cherche pas à la rendre aimable. C’est ce qui fait la force du film. Il reçoit le Lion d’or à Venise, et Sandrine Bonnaire le César de la meilleure actrice.
La glaneuse et la vieillesse
En 2000, Varda découvre les petites caméras numériques, légères, qu’on tient d’une main. Elle part sur les routes de France filmer ceux qui glanent : les ramasseurs de pommes de terre abandonnées dans les champs, les récupérateurs des fins de marché, les artistes qui travaillent avec des rebuts. Les Glaneurs et la Glaneuse est un documentaire sur la pauvreté, le gaspillage et la récupération. C’est aussi un autoportrait : la glaneuse du titre, c’est elle, qui ramasse des images comme d’autres des patates en forme de cœur.
À partir de là, elle ne cesse de se filmer vieillissante. Les Plages d’Agnès (2008), César du meilleur documentaire, est une autobiographie ludique où elle installe des miroirs sur le sable et marche à reculons. Visages Villages (2017), coréalisé avec le photographe JR, la montre, à près de quatre-vingt-dix ans, parcourant les villages pour coller sur les murs d’immenses portraits de leurs habitants. Le film est nommé aux Oscars.
Ce qu’elle a changé
En 2015, Agnès Varda reçoit une Palme d’honneur au Festival de Cannes ; elle est la première femme à qui l’on remet cette distinction. En 2017, elle reçoit un Oscar d’honneur. En mai 2018, elle monte les marches du Palais des festivals aux côtés de Cate Blanchett et de quatre-vingts autres femmes : quatre-vingt-deux, autant que de films réalisés par des femmes sélectionnés en compétition depuis la création du festival.
Elle meurt à Paris le 29 mars 2019, quelques semaines après avoir présenté à Berlin son dernier film, Varda par Agnès. Elle repose au cimetière du Montparnasse, auprès de Jacques Demy.
Ce qu’elle a changé tient en une idée simple : on peut filmer une femme sans la réduire à ce qu’un homme voit d’elle. Ses héroïnes ont peur, errent, désirent, vieillissent, et la caméra reste à leur hauteur. Elle a aussi montré qu’une cinéaste pouvait vieillir devant l’objectif sans se cacher, et en riant. Il faut voir Varda pour comprendre que l’on peut être sérieuse sans être solennelle. Elle a d’ailleurs filmé Jane Birkin deux fois en 1988 ; nous racontons ce que Jane Birkin nous a appris de la liberté. Et si vous cherchez d’autres réalisatrices, voici quinze films de femmes à voir ou revoir cet automne.






