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Ce que l’aristocratie peut encore nous apprendre, et ce qu’elle doit oublier

La noblesse a perdu ses privilèges en 1790, mais elle a gardé des habitudes. Certaines méritent d’être volées sans scrupule : la tenue, la discrétion, le goût du temps long. D’autres peuvent disparaître sans que personne les pleure. Petit inventaire, à l’usage de toutes.

Une petite salle à manger de château aux boiseries vert pâle : table ronde nappée, assiettes de porcelaine, verres en cristal taillé et un grand cerf de cristal au centre, près d’une fenêtre voilée de blanc.
La petite salle à manger du château de Cheverny, dans le Loir-et-Cher. Photo : Pierre André Leclercq, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

J’ai grandi dans un manoir du Finistère où il pleuvait dans le grand salon et où l’on servait le thé à cinq heures précises. Cela résume assez bien une certaine noblesse de province : des principes impeccables et une toiture qui ne l’est pas. On y mettait une bassine sous la fuite, on posait la théière sur la desserte, et personne ne commentait ni l’une ni l’autre.

C’est peut-être la première chose que j’ai apprise de ce monde-là : on fait avec ce qu’on a, et l’on ne s’en plaint pas devant les invités. Je n’en ai pas gardé que de bons souvenirs. Mais puisque chacune se demande un jour ce qu’elle veut transmettre à ses enfants, il me semble utile de faire le tri, avec un peu d’humour, entre ce que cette vieille classe peut encore nous apprendre et ce qu’elle ferait bien d’oublier.

Une noblesse sans privilèges, mais pas sans habitudes

Rappelons les choses. L’Assemblée constituante a aboli la noblesse héréditaire et ses titres par un décret du 19 juin 1790. Napoléon en a créé une autre, la noblesse d’Empire, à partir de 1808, et les régimes suivants ont joué avec les titres. Aujourd’hui, être noble ne donne en France aucun droit, aucun privilège, et pas même une place de parking.

Précisons aussi, pour les amateurs de généalogie, que la particule ne prouve rien. Bien des familles nobles n’en ont jamais eu, et bien des « de » sont parfaitement roturiers. On peut porter un nom à rallonge et n’avoir pour tout héritage que l’humidité d’une maison de famille.

Ce qui reste, ce sont des manières. Et c’est là que l’inventaire devient intéressant.

La tenue, qui n’a rien à voir avec les vêtements

Dans ces familles, « se tenir » était une injonction de chaque instant. Le dos droit à table n’en était que la partie visible. Se tenir, c’était ne pas faire de scène en public, et ne pas se plaindre du froid dans une maison qu’on ne pouvait pas chauffer. On s’habillait pour dîner même quand le dîner était une soupe, par égard pour ceux qui partageaient la table.

Cette retenue a ses excès, nous y viendrons. Mais elle contient une idée précieuse : nos humeurs ne regardent pas forcément les autres, et la maîtrise de soi est une forme de politesse. On ne la confondra pas avec le refus de dire qu’on souffre. Il y a un monde entre pleurer chez son médecin et s’effondrer au milieu d’un dîner.

La discrétion, surtout sur l’argent

Dans le milieu où j’ai grandi, on ne parlait pas d’argent, on ne disait pas ce que coûtaient les choses, et l’on aurait trouvé du dernier vulgaire de citer la marque de sa montre. Je garde de cette école une méfiance tenace pour l’étalage, qui a toujours quelque chose d’humiliant pour ceux qui ne peuvent pas suivre.

Il faut pourtant nuancer. Le silence sur l’argent arrangeait surtout ceux qui en avaient. Ne pas parler de salaires, par exemple, a longtemps desservi les femmes, qui ignoraient ce que gagnaient leurs collègues masculins ; notre rubrique société explique très bien pourquoi l’écart de salaire résiste. On peut donc garder la discrétion sur ce que l’on possède, et parler franchement de ce que l’on gagne.

Une règle qui ne sert qu’à exclure n’est pas du savoir-vivre ; c’est un péage.

Le même ton pour tous

Les meilleures personnes de ce monde-là, et j’en ai connu, parlaient exactement de la même façon au jardinier et au préfet. C’est une forme d’élégance qui ne coûte rien et que tout le monde peut s’approprier. Elle rejoint l’une de nos dix règles de savoir-vivre : dire bonjour à ceux qui vous servent, et les regarder en le disant.

Le sens de la transmission

C’est sans doute ce que l’aristocratie fait de mieux. On y plante des chênes qu’on ne verra jamais adultes. On garde les lettres et les photographies annotées au dos. On raconte aux enfants l’histoire de l’arrière-grand-oncle et du tableau de l’escalier, si bien qu’ils savent d’où ils viennent avant de savoir lire.

Rien de tout cela n’exige un château. N’importe quelle famille peut garder les lettres d’une grand-mère et écrire le nom des gens au dos des photos. C’est même devenu urgent : nos souvenirs dorment désormais dans des téléphones que personne n’ouvrira dans cinquante ans.

On attribue au duc de Lévis, au début du XIXe siècle, la formule « noblesse oblige ». Elle a souvent servi de vernis. Prise au sérieux, elle dit une chose juste : ce qu’on a reçu crée des devoirs plutôt que des droits. Cela vaut pour un nom, et tout autant pour une éducation ou un peu d’aisance.

Ce qui peut disparaître sans regret

La morgue. Ce mélange de condescendance et d’ennui que certains prennent pour de la distinction. Il n’a jamais rendu personne plus aimable, et il a fait beaucoup de mal à ceux qui le subissaient.

L’entre-soi. Les rallyes, ces soirées organisées pour que les jeunes gens d’un même milieu se rencontrent et, si possible, s’épousent, ont été minutieusement décrits par les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, notamment dans Les Ghettos du gotha (2007). On y voit un monde qui se protège à force de se fermer. Une famille qui ne fréquente que ses semblables finit par ne plus rien apprendre.

Les mots de passe. Ne pas dire « enchanté », ne pas souhaiter « bon appétit » : ces usages n’ont aucune autre fonction que de repérer ceux qui ne les connaissent pas. La romancière anglaise Nancy Mitford s’en amusait déjà dans les années 1950, en dressant la liste des mots qui trahissaient l’appartenance sociale outre-Manche. Une règle qui ne sert qu’à exclure n’est pas du savoir-vivre ; c’est un péage.

La préférence pour les fils. Depuis la Révolution, la loi impose l’égalité des enfants dans les successions. Bien des familles ont longtemps trouvé des arrangements pour que la maison revienne au fils aîné, tandis que les filles recevaient une dot et des conseils de maintien. Cette coutume-là peut rejoindre la bassine sous la fuite, au rayon des souvenirs.

L’art de retrancher

Le château de Cheverny, dans le Loir-et-Cher, a servi de modèle à Hergé pour Moulinsart, le domaine du capitaine Haddock. Le dessinateur lui a simplement retiré ses deux ailes. J’y vois une jolie leçon : ce que l’aristocratie a de meilleur apparaît dès qu’on lui ôte ce qu’elle a de trop.

Les bonnes manières, au fond, n’ont jamais appartenu à une classe. Elles appartiennent à celles et ceux qui pensent aux autres avant de penser à eux. C’est pour cela qu’on peut les apprendre partout, y compris autour d’une table de cuisine, un soir où l’on reçoit six amis sans se ruiner.

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