Les chibanias, ces grands-mères venues d’ailleurs
On a beaucoup parlé des chibanis, ces travailleurs immigrés vieillis dans les foyers. Bien moins de leurs épouses, arrivées souvent dans les années 1970 avec les enfants et une valise. Elles ont aujourd’hui soixante-dix, quatre-vingts ans ou plus. Portrait collectif de femmes que l’histoire a rangées un peu vite dans la case « épouses ».

On les croise au marché, un cabas à roulettes dans une main, un petit-enfant dans l’autre. Elles marchandent en arabe ou en kabyle, répondent en français à l’adolescent qui les accompagne, glissent un mot de portugais ou de turc selon les rues. Elles ont des foulards noués sous le menton ou des cheveux teints au henné, des cartes Vitale usées et des carnets d’adresses écrits par d’autres. À Marseille, à Lyon, à Roubaix, à Saint-Denis, elles sont partout et presque nulle part dans les récits.
On les appelle parfois les chibanias. Le mot dit déjà beaucoup.
Chibani, chibania : ce que disent les mots
Chibani vient de l’arabe maghrébin, où il désigne le vieillard, littéralement celui qui a les cheveux blancs. En France, le mot s’est répandu depuis les années 2000 pour nommer les anciens travailleurs immigrés venus du Maghreb, souvent seuls, vieillis dans les foyers de travailleurs, entre deux rives et deux pensions. Il a donné son nom à des associations, des documentaires, des combats juridiques pour l’accès aux droits.
Son féminin, chibania, circule beaucoup moins. Il désigne ces femmes venues rejoindre un mari, ou parfois venues seules, qui ont vieilli ici dans des appartements HLM plutôt que dans des foyers. Leur relative invisibilité tient sans doute à cela : leur vieillesse s’est déroulée à l’abri des regards, dans des familles, et non dans des institutions que les journalistes et les élus pouvaient visiter. Quand l’Assemblée nationale a constitué une mission d’information sur les immigrés âgés, en 2013, la figure qui dominait le débat public restait celle de l’homme seul en foyer.
Ce texte parle surtout des femmes venues du Maghreb, parce que c’est à elles que le mot s’applique. Mais leurs contemporaines portugaises, espagnoles, turques, maliennes ou sénégalaises ont souvent connu des trajectoires voisines, et une invisibilité comparable.
1976, le regroupement familial : l’arrivée
En juillet 1974, la France suspend l’immigration de travail. Les hommes qui sont déjà là doivent choisir : repartir, ou faire venir leur famille. Le décret du 29 avril 1976 organise le regroupement familial. Le gouvernement tente bien, l’année suivante, de le suspendre ; en décembre 1978, le Conseil d’État annule cette décision et consacre le droit des étrangers à mener une vie familiale normale.
Beaucoup de femmes arrivent ainsi, souvent avec des enfants en bas âge, dans des villes qu’elles ne connaissent pas, sans parler le français, sans l’avoir choisi pour beaucoup d’entre elles. Certaines étaient arrivées bien avant, dans les années 1950 et 1960, et avaient connu les bidonvilles et les cités de transit. D’autres arriveront après, au fil des mariages.
La cinéaste Yamina Benguigui a raconté cette arrivée deux fois. Dans son documentaire Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin (1997), dont l’un des trois volets est consacré aux mères, elle leur donne longuement la parole. Dans sa fiction Inch’Allah dimanche (2001), elle suit Zouina, qui débarque en 1974 en Picardie avec ses enfants et sa belle-mère pour rejoindre un mari presque inconnu. Le film montre, mieux que bien des études, ce que fut l’isolement des premiers mois : les voisins méfiants, l’appartement comme seul horizon, l’autorité de la belle-famille, et les dimanches où l’on tente de sortir en cachette.
Elles ont traversé la Méditerranée avec une valise et des enfants, et l’histoire les a rangées dans la case « épouses ».
Des vies de travail que les relevés de carrière ignorent
On les a souvent décrites comme des femmes au foyer. Beaucoup l’ont été, avec des familles nombreuses à faire tourner dans des logements trop petits. Mais beaucoup ont aussi travaillé : ménages chez des particuliers ou dans des bureaux, garde d’enfants, confection, cantines, cuisines de restaurants. Une partie de ce travail n’a jamais été déclarée, ou l’a été à temps très partiel.
Le résultat arrive au moment de la retraite. Des carrières courtes, hachées, mal payées donnent des pensions modestes, parfois quasi nulles. Beaucoup vivent de la pension de réversion de leur mari, quand il est décédé, et du minimum vieillesse, l’allocation de solidarité aux personnes âgées. Or l’ASPA est soumise à une condition de résidence stable en France, plus de six mois par an. Pour des femmes dont une partie de la famille vit de l’autre côté de la Méditerranée, cette règle organise le calendrier de la vieillesse : on part l’été, on revient à temps, on garde les billets.
À cela s’ajoute la bataille des papiers. Beaucoup de ces femmes n’ont jamais appris à lire, en français ou en arabe. Pendant des décennies, les démarches passaient par le mari, puis par les enfants. Avec la dématérialisation des services publics, sur laquelle le Défenseur des droits a alerté à plusieurs reprises, un formulaire en ligne peut devenir un mur. Les petites-filles remplissent les dossiers sur leur téléphone, entre deux cours.
Le veuvage, la solitude, et ce qui la contredit
Les hommes de cette génération, souvent plus âgés que leurs épouses et usés par des métiers physiques, sont nombreux à être partis les premiers. Les chibanias se retrouvent alors veuves dans des appartements où l’on a élevé six enfants, avec des escaliers qui deviennent difficiles, des enfants dispersés en France et ailleurs, et la question de l’avenir, ici ou là-bas.
Il serait pourtant faux de les réduire à leur solitude. Elles ont tissé, en cinquante ans, des réseaux serrés : des voisines avec qui l’on prend le thé, des associations de quartier, des ateliers sociolinguistiques où certaines apprennent à lire le français à soixante-dix ans passés. À Paris, des cafés sociaux sont nés au début des années 2000 pour accueillir les immigrés âgés. Dans bien des familles, la grand-mère reste le point fixe, celle chez qui l’on se retrouve, celle qui sait qui est fâché avec qui. Nous parlons ailleurs de ces grands-mères d’aujourd’hui : celles-là en sont, avec leur histoire propre.
La Toussaint ramène aussi une question dont on parle peu : où reposer. Pendant longtemps, le rapatriement du corps au pays allait de soi. Pour beaucoup de familles, il ne va plus de soi : les enfants et les petits-enfants sont ici, et l’on se demande qui ira fleurir une tombe à mille kilomètres. Les carrés confessionnels que certaines communes ont aménagés dans leurs cimetières rendent ce choix possible. Il reste, pour chacune, une décision intime.
Ce que les chibanias transmettent
Ce qui passe par elles ne figure dans aucun programme scolaire. Une langue, d’abord : l’arabe dialectal, le kabyle, le chleuh, que les petits-enfants comprennent souvent sans le parler. Des gestes : rouler le couscous à la main, pétrir la galette, tracer le henné avant un mariage. Des chants, des proverbes, des remèdes, des histoires de village. Et une manière de tenir debout dans un pays qui ne vous attendait pas.
Leur histoire, elle, commence à être racontée par la génération suivante. Alice Zeniter, dans L’Art de perdre (2017), prix Goncourt des lycéens, retrace trois générations d’une famille arrivée d’Algérie, avec la grand-mère Yema au cœur du récit. Azouz Begag, dans Le Gone du Chaâba (1986), faisait déjà une place à sa mère, dans le bidonville lyonnais de son enfance. Le Musée national de l’histoire de l’immigration, au palais de la Porte Dorée à Paris, conserve des objets, des valises, des photographies de ces arrivées.
Reste le plus simple, et le plus urgent : leur poser des questions pendant qu’il est temps. Où étaient-elles le jour du départ, qu’ont-elles emporté, qu’ont-elles laissé. Ces récits ne remplissent pas encore les livres d’histoire. Ils tiennent dans la mémoire de femmes qui ont aujourd’hui soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix ans, et c’est à nous de les recueillir.






