Ce que chaque âge sait que les autres ignorent
Chaque âge regarde le monde depuis son étage, et chacun voit ce que les autres ne voient pas. Décennie après décennie, de dix-sept à cent ans, un inventaire de ces savoirs qui ne circulent pas, en compagnie des femmes qui en ont fait des œuvres.

Il existe dans tout magazine féminin une page que l’on saute : celle qui n’a pas été écrite pour notre âge. À dix-sept ans, on tourne sans les lire les conseils sur la ménopause ; à soixante-dix, on soupire devant le dossier consacré au premier emploi. Chacune lit sa tranche et ignore les autres, comme on traverse sans les voir les étages d’un immeuble où l’on n’habite pas. C’est dommage, car chaque étage a sa vue.
Ce que l’on sait à un âge donné tient moins à la sagesse, ce mot qu’on distribue aux vieilles dames comme on leur tend un plaid, qu’à la position : d’où l’on regarde, ce qu’on a déjà traversé, ce qui reste devant soi. Une femme de vingt-cinq ans sait des choses qu’une femme de quatre-vingts ans a sues, puis oubliées. L’inverse est vrai aussi, et on le dit moins. Nous avons voulu faire l’inventaire de ces savoirs qui ne passent pas d’un âge à l’autre, en nous appuyant sur celles qui en ont fait des livres, des films, et jusqu’à des araignées de bronze. Et, puisque chaque âge est aussi une date de naissance, sur ce que le siècle a fait de chacune.
À dix-sept ans, on sait qu’un après-midi peut durer cent ans
À dix-sept ans, on sait une chose que les adultes ont oubliée : le temps est immense. Un dimanche peut contenir une vie entière, l’ennui a une texture, l’attente d’un message occupe une semaine. On sait aussi, mieux que quiconque, comment parle le monde présent, ses musiques, ses codes, ses ironies, que les aînées déchiffrent avec retard.
Françoise Sagan avait dix-huit ans quand parut Bonjour tristesse, en 1954. Le livre fit scandale moins par ce qu’il racontait que par qui le racontait : une jeune fille qui parlait du désir et de la cruauté avec une précision que les adultes croyaient réservée à leur âge. Trente ans plus tard, Marguerite Duras, à soixante-dix ans, écrivait dès la première page de L’Amant une phrase qui semble lui répondre : « À dix-huit ans il était déjà trop tard. » Les deux ont raison. La jeune fille de dix-sept ans sait que rien n’est joué ; la femme de soixante-dix sait que tout l’était déjà. Il faut toute une vie pour comprendre que ces deux certitudes cohabitent.
Une lectrice de dix-sept ans, aujourd’hui, est née en 2009. Elle n’a jamais connu un monde sans téléphone dans la poche, et elle sait, avec une acuité que ses grands-mères n’avaient pas à son âge, ce que coûte le regard des autres quand il est permanent.
À vingt-cinq ans, on sait tout recommencer
À vingt-cinq ans, on sait que rien n’est définitif. On change de ville, de métier, d’amour, de coupe de cheveux, sans que rien de tout cela ne paraisse fatal. On sait vivre avec peu, compter son loyer au centime, dîner de pâtes en refaisant le monde, et s’en trouver heureuse. Ce savoir-là se perd plus tard, avec le confort, et on le regrette sans toujours se l’avouer.
Agnès Varda avait vingt-six ans quand elle tourna La Pointe Courte, dans un quartier de pêcheurs de Sète, en ayant vu, de son propre aveu, très peu de films. Son ignorance fut sa liberté : le film est souvent tenu pour un précurseur de la Nouvelle Vague. Ce que sait la femme de vingt-cinq ans, c’est précisément cela : qu’on peut se lancer sans savoir, et que l’audace tient parfois lieu de métier. Ce qu’elle ignore encore, c’est que ses hésitations ne sont pas du temps perdu.
À trente-cinq ans, on sait ce que coûte une heure
À trente-cinq ans, le temps devient une arithmétique. Le travail, les enfants pour celles qui en ont, la question des enfants pour celles qui n’en ont pas et à qui l’on ne cesse de la poser, les parents qui commencent à vieillir : on sait faire tenir beaucoup de choses dans une journée, et l’on sait exactement ce que cela coûte.
On sait aussi le moment où l’on cesse d’être regardée pour commencer à regarder. C’est tout le sujet de Cléo de 5 à 7, que Varda tourna à trente-trois ans, en 1961, et qui sortit l’année suivante. Une jeune chanteuse attend les résultats d’un examen médical et traverse Paris, presque en temps réel. Au début, elle se mire dans toutes les glaces ; à la fin, elle voit enfin les autres. Colette, elle, avait trente-trois ans quand elle quitta Willy, le mari qui signait ses livres, et monta sur les planches du music-hall. Le Tout-Paris s’en indigna. Elle commençait sa vraie vie.
Il faut toute une vie pour comprendre que ces deux certitudes cohabitent.
À quarante-cinq ans, on sait que son avis compte
À quarante-cinq ans, on a de l’autorité, et l’on commence à s’en servir. On a vu assez de réunions pour savoir qui parle pour ne rien dire ; on a assez vécu pour ne plus demander la permission. Le corps, lui, change à nouveau, et l’on découvre une forme d’invisibilité dans la rue, que certaines vivent comme une blessure et d’autres comme un repos.
Simone de Beauvoir avait quarante et un ans quand elle publia Le Deuxième Sexe, en 1949, et la phrase qui en est restée, « On ne naît pas femme : on le devient », est celle d’une femme qui avait eu le temps d’observer comment on le devient. Simone Veil en avait quarante-sept quand elle défendit, en novembre 1974, le projet de loi sur l’interruption volontaire de grossesse, devant une Assemblée presque entièrement masculine, sous les insultes de certains députés. On ne fait pas cela à vingt ans. On le fait quand on sait ce que l’on vaut et que l’on n’attend plus d’être aimée de tous.
Une femme de quarante-cinq ans, aujourd’hui, est née en 1981. Elle a grandi avec l’idée que les études, le travail et l’indépendance allaient de soi, et elle sait mieux que personne combien il reste à faire pour qu’ils aillent vraiment de soi.
À cinquante-cinq ans, on sait qu’on annonce toujours la fin trop tôt
Curieuse coïncidence : deux des plus grandes écrivaines françaises ont, à cinquante-cinq ans, écrit des adieux. Colette publie La Naissance du jour en 1928. Elle y annonce son renoncement à l’amour, et ouvre le livre sur une lettre de sa mère, Sido, qui décline une invitation parce qu’un cactus rose, chez elle, va peut-être fleurir, et qu’à son âge elle ne le verra peut-être pas fleurir deux fois. Sept ans plus tard, Colette épousait Maurice Goudeket, de seize ans son cadet.
Beauvoir, en 1963, achève La Force des choses sur un constat amer : elle mesure, écrit-elle, à quel point elle a été « flouée ». Elle a vécu ensuite vingt-trois ans, écrit plusieurs livres, rédigé en 1971 le Manifeste des 343, où des femmes déclaraient avoir avorté, et pris part à toutes les batailles de son temps.
Ce que sait la femme de cinquante-cinq ans, c’est la mélancolie des choses qui se terminent : la fertilité, parfois un couple, souvent l’illusion qu’on a encore tout le temps. Ce qu’elle ignore, et que savent ses aînées, c’est la suite. Les fins se déclarent toujours trop tôt.
À soixante-cinq ans, on sait que les autres vous ont vue vieillir avant vous
En 1970, à soixante-deux ans, Beauvoir publie La Vieillesse, un livre énorme et sans précédent, qui commence par constater le silence dont la société entoure le grand âge. Elle y décrit une expérience que toute femme de soixante-cinq ans reconnaîtra : la vieillesse nous est révélée par le regard des autres bien avant que nous la sentions. De l’intérieur, on ne se sent pas vieille. C’est ce qu’elle appelle, après Sartre, un « irréalisable » : une réalité qui existe pour autrui et que l’on ne parvient pas à habiter soi-même. On se croise dans une vitrine et l’on cherche qui est cette dame.
À soixante-cinq ans, on sait aussi une chose que les femmes de trente-cinq ans ne peuvent pas imaginer : un agenda vide est un luxe. Le temps redevient à soi, pour la première fois depuis l’enfance.
Une femme de soixante-cinq ans, aujourd’hui, est née en 1961, dans un pays où une femme mariée ne pouvait ni exercer une profession ni ouvrir un compte en banque sans l’accord de son mari. La loi qui a changé cela date de 1965. Elle se souvient d’un monde que ses petites-filles prennent pour de la préhistoire, et elle sait à quel point il est récent.

À soixante-quinze ans, on sait ce qui ne vaut pas la peine
À soixante-quinze ans, on a fait le tri. On sait ce qui mérite qu’on s’inquiète et ce qui n’en vaut pas la peine, c’est-à-dire presque tout. L’opinion des autres pèse moins lourd, et cette légèreté ressemble à de l’insolence.
Marguerite Yourcenar avait soixante-seize ans quand elle fut élue à l’Académie française, en 1980, première femme admise sous la Coupole depuis la fondation de la Compagnie en 1635. Elle vivait alors loin de Paris, sur une île du Maine, aux États-Unis, et l’on dit qu’elle accueillit l’honneur avec une certaine distance. Agnès Varda, en 2003, à soixante-quinze ans, se présenta à la Biennale de Venise déguisée en pomme de terre, pour une installation consacrée aux patates. Trois ans plus tôt, dans Les Glaneurs et la Glaneuse, elle avait filmé sa propre main avec une petite caméra numérique, ses taches, ses rides, avec la curiosité d’une entomologiste et sans une once d’apitoiement.
Voilà ce que sait la femme de soixante-quinze ans : que le ridicule est une notion de jeunes gens, et que le corps qui change peut être regardé comme un paysage.
À quatre-vingt-cinq ans, on sait que le travail tient debout
Louise Bourgeois avait soixante-dix ans quand le Museum of Modern Art de New York lui consacra une rétrospective, en 1982. La reconnaissance était venue tard ; elle ne s’arrêta plus. À quatre-vingt-sept ans, elle créa Maman, une araignée géante de bronze et d’acier, hommage à sa mère, restauratrice de tapisseries, celle qui tisse et qui répare. L’œuvre fut installée en 2000 pour l’ouverture de la Tate Modern, à Londres. Jusqu’à la fin de sa vie, à quatre-vingt-dix-huit ans, elle reçut le dimanche, chez elle, de jeunes artistes venus lui montrer leur travail. Varda, elle, présenta Visages Villages à quatre-vingt-neuf ans, film tourné avec un photographe de plus d’un demi-siècle son cadet, alors que sa vue baissait.
À quatre-vingt-cinq ans, on sait que les jours sont comptés, et donc que chacun compte. On sait aussi que le passé est un lieu habité. Une femme de quatre-vingt-cinq ans, aujourd’hui, est née en 1941, dans une France où sa mère n’avait pas le droit de vote : les Françaises ne l’ont exercé pour la première fois qu’en 1945. Elle a vu passer la pilule, le divorce par consentement mutuel, la parité. Elle sait de mémoire, sans avoir eu besoin d’un manuel, qu’aucune de ces choses n’allait de soi.
À cent ans et plus, on sait ce que personne ne peut savoir à votre place
Jeanne Calment, née à Arles en 1875, avait quatorze ans quand on inaugura la tour Eiffel ; elle est morte en 1997, à cent vingt-deux ans, et reste la personne à la plus longue vie dûment vérifiée. Lucile Randon, devenue sœur André, née en 1904, est morte à Toulon en 2023, à cent dix-huit ans ; elle était alors la doyenne de l’humanité. Ces femmes ont traversé un siècle entier, et leur âge est devenu un record que le monde entier commentait.
Ce que sait la femme de cent ans ne se résume pas. Elle sait que les catégories d’âge, celles des magazines comme celles des administrations, sont des fictions commodes. Elle sait que la jeune fille de dix-sept ans qu’elle fut n’a pas disparu, qu’elle s’est seulement recouverte de toutes les autres, comme les couches d’un vieux mur. Beauvoir avait raison : de l’intérieur, on ne se sent pas vieille. On se sent soi, simplement, avec plus de souvenirs.
C’est peut-être le seul savoir qui vaille d’être transmis d’un étage à l’autre. La fillette de la photographie, joue contre joue avec son aïeule, ne sait encore rien de tout cela. Son aïeule le sait pour deux. Un jour, la fillette le saura à son tour, et elle aura, elle aussi, envie de le dire à quelqu’un de beaucoup plus jeune, qui ne l’écoutera pas tout à fait. C’est ainsi que le monde avance, en se parlant d’un étage à l’autre.






