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Psycho · Travail

Trouver du temps pour soi quand chaque minute est déjà prise

Entre le travail, la maison et les autres, il ne reste que des miettes. Trouver du temps pour soi ne passe pas par un réveil à 5 heures, mais par un regard lucide sur l’endroit où il file. Les méthodes que la recherche a vraiment testées.

Une femme lit un livre ouvert sur ses genoux, une montre au poignet, des bagues et des bracelets colorés aux mains.
Un quart d’heure à soi vaut davantage quand il n’est pas découpé en morceaux. Photo : Prasanna Kumar prasannasnap, Unsplash via Wikimedia Commons (CC0)

Réveil à 6 h 40. Le petit-déjeuner, le trajet, les réunions, le message de l’école, les courses en rentrant, le dîner, la machine à lancer. À 22 h 15, enfin, un moment à vous. Vous prenez votre téléphone pour « souffler cinq minutes ». Il est 23 h 20 quand vous le reposez, sans souvenir précis de ce que vous avez lu, et plus fatiguée qu’avant.

Ce scénario n’a rien d’un manque de discipline. Il décrit un phénomène que les chercheurs ont appris à mesurer.

La pauvreté en temps, un problème bien réel

La psychologue Ashley Whillans, professeure à la Harvard Business School, travaille depuis des années sur ce qu’elle appelle la « pauvreté en temps » : le sentiment chronique d’avoir trop à faire et pas assez de temps pour le faire. Elle en a tiré un livre, Time Smart (2020). Ses enquêtes, comme d’autres, associent ce sentiment à moins de satisfaction de vie et à davantage de stress, indépendamment du revenu.

En France, les enquêtes Emploi du temps de l’Insee montrent depuis des décennies que les femmes assurent la plus grande part du travail domestique et parental, même lorsqu’elles travaillent à temps plein. Une partie du problème n’est donc pas individuelle, et nous l’avons détaillée dans notre enquête sur la charge mentale. Reste ce qui dépend de vous, qui n’est pas rien.

Une nuance rassurante, pour commencer : il n’est pas nécessaire de dégager des journées entières. En 2021, Marissa Sharif, Cassie Mogilner et Hal Hershfield ont publié dans le Journal of Personality and Social Psychology une analyse portant sur plusieurs dizaines de milliers d’Américains. Le bien-être augmente avec le temps libre jusqu’à environ deux heures par jour, puis plafonne. Au-delà de cinq heures, il tend même à baisser. Le but n’est pas l’oisiveté, mais une marge.

Regarder où file le temps, sans se juger

Avant de réorganiser quoi que ce soit, observez. Pendant une semaine ordinaire, notez ce que vous faites par tranches d’une demi-heure. C’est fastidieux, et c’est précisément ce qui le rend utile : notre mémoire du temps est très mauvaise.

Les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky ont décrit dès 1979 l’« erreur de planification », cette tendance à sous-estimer le temps que prendront nos tâches, même quand l’expérience nous a appris le contraire. Roger Buehler, Dale Griffin et Michael Ross l’ont confirmée en 1994 auprès d’étudiants qui prévoyaient la date de remise de leur mémoire : en moyenne, ils l’ont rendu plus tard encore que dans leur scénario le plus pessimiste. Votre agenda est sans doute construit sur des durées trop optimistes. Ajouter de la marge entre deux obligations est déjà une façon de récupérer du temps, puisque c’est la course entre elles qui l’engloutit.

Rassembler les miettes

La journaliste américaine Brigid Schulte, dans Overwhelmed (2014), a trouvé une image juste pour ce que vivent beaucoup de femmes : des « confettis de temps ». Dix minutes ici, sept là, entrecoupées de notifications, de rappels, de petites décisions. Mis bout à bout, ces fragments font peut-être une heure. Mais une heure en confettis ne repose pas comme une heure d’un seul tenant.

Une heure découpée en confettis ne repose pas comme une heure d’un seul tenant.

L’une des expériences les plus simples sur le sujet a été menée en 2015 par Kostadin Kushlev et Elizabeth Dunn, à l’université de la Colombie-Britannique. Pendant une semaine, des volontaires consultaient leurs courriels à volonté ; pendant une autre, trois fois par jour seulement. Au cours de la semaine limitée, ils se disaient nettement moins stressés. Le principe vaut pour tout ce qui fragmente vos journées : regroupez. Les messages à deux ou trois moments fixes, les courses en une seule fois, les appels administratifs le même après-midi.

Acheter, déléguer, échanger

En 2017, Ashley Whillans et ses collègues ont montré, dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, que dépenser de l’argent pour gagner du temps était associé à une plus grande satisfaction de vie, davantage que dépenser la même somme pour des objets. Le résultat valait à différents niveaux de revenu, et pourtant très peu de participants y pensaient spontanément.

Tout le monde ne peut pas s’offrir une aide ménagère, et ce n’est pas la seule voie. On peut échanger : une voisine garde les enfants le mercredi, vous les gardez le samedi. On peut renoncer : au repassage des draps, au gâteau fait maison pour la kermesse. On peut redistribuer, ce qui suppose de dire clairement à la maison ce qui pèse et de laisser l’autre le faire à sa façon. Et on peut refuser davantage, ce qui s’apprend : nous l’avons raconté dans notre article sur l’art de dire non sans se justifier.

Protéger un créneau, même petit

Un temps pour soi qui n’est inscrit nulle part finit toujours par être cédé. Le psychologue Peter Gollwitzer a montré, dans une synthèse publiée en 1999 dans American Psychologist, l’efficacité des « intentions de mise en œuvre » : des plans de la forme « quand telle situation se présente, alors je fais ceci ». « Le mardi, quand je rentre, je m’assois vingt minutes avec un livre avant d’ouvrir le frigo » tient bien mieux que « je vais lire plus ».

Méfiez-vous en revanche du conseil qui revient partout : se lever plus tôt. Si vous dormez déjà trop peu, voler une heure à la nuit revient à emprunter à taux élevé. Notre article sur le sommeil des femmes rappelle ce que coûte cette dette.

Reste à savoir quoi faire de ce temps retrouvé. Le téléphone du soir n’est pas interdit, mais il remplit le vide plus qu’il ne repose. Une activité choisie d’avance, même minuscule, protège mieux : quelques pages, une marche, un instrument, ou ce loisir abandonné qu’on pourrait reprendre. Et si une petite voix vous souffle que ce temps est égoïste, lisez notre plaidoyer : prendre du temps pour soi est une priorité, pas un luxe.

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