La règle des soixante secondes, ou l’art de ne plus traîner les petites tâches
Raccrocher le manteau, répondre au courriel, rincer la tasse : ces petites tâches ne prennent qu’une minute, mais elles s’accumulent et encombrent la tête. La règle d’or des 60 secondes propose de les faire tout de suite. D’où elle vient, pourquoi elle marche, et ses limites.

Dans l’entrée de notre maison, il y avait une chaise. Une chaise parfaitement inutile, puisque personne ne s’y asseyait jamais. Elle servait à poser : le manteau qu’on rangerait plus tard, le courrier qu’on ouvrirait plus tard, le sac de sport, le parapluie, la lettre à poster. Avec quatre enfants, elle disparaissait sous les objets en deux jours. Le jour où mon mari l’a descendue à la cave, nous avons compris que tout ce qui s’y entassait prenait moins d’une minute à ranger.
C’est tout le principe de la règle dite des soixante secondes. Elle tient en une phrase : ce qui peut se faire en moins d’une minute se fait tout de suite.
D’où vient cette règle
Elle n’a pas d’inventeur unique, mais deux parrains connus. Au début des années 2000, le consultant américain David Allen publie Getting Things Done, traduit en français sous le titre S’organiser pour réussir. Parmi ses principes, la « règle des deux minutes » : si une action prend moins de deux minutes, la noter et la planifier coûte plus cher que la faire.
Quelques années plus tard, l’essayiste américaine Gretchen Rubin raconte dans Opération bonheur l’année qu’elle a passée à tester des résolutions. L’une d’elles est la « règle de la minute » : ne jamais différer une tâche qui prend moins d’une minute. Raccrocher son manteau, jeter le prospectus, remettre le lait au réfrigérateur. Elle note qu’à force, la maison est plus rangée et la tête plus légère.
Pourquoi les petites tâches pèsent si lourd
Une tâche d’une minute ne fatigue pas. C’est son report qui fatigue. Chaque « je le ferai plus tard » laisse une petite note dans un coin de l’esprit, et ces notes finissent par former un bruit de fond.
Dans les années 1920, la psychologue Bluma Zeigarnik avait observé que l’on se souvient mieux des tâches interrompues que des tâches terminées. L’effet qui porte son nom a été reproduit de façon inégale depuis, et il faut le citer avec prudence. Mais une étude plus récente, publiée en 2011 par E. J. Masicampo et Roy Baumeister, va dans le même sens : les objectifs inachevés ont tendance à s’imposer à l’esprit, et le simple fait de faire un plan pour les traiter suffit à les apaiser.
La règle de la minute fait encore plus simple : au lieu de planifier, on règle. La tâche quitte la tête en même temps que le comptoir.
Une tâche d’une minute ne fatigue personne. C’est son report qui finit par peser.
Comment l’appliquer au quotidien
On conseille souvent de commencer la journée par la liste de ces petites choses. C’est une bonne idée, à condition de ne pas y passer la matinée. Voici une manière de faire qui marche à la maison.
Le matin, une liste en deux colonnes. D’un côté, ce qui prend moins d’une minute. De l’autre, le reste. La première colonne se vide pendant que le café passe ; la seconde se planifie.
Dans la journée, la minute sur-le-champ. Le courriel qui appelle un simple « bien reçu, merci », l’appel pour confirmer un rendez-vous, le rinçage de la casserole tant qu’elle est chaude. Ce qui est fait n’a plus besoin d’être retenu.
Le soir, la minute de l’entrée. Les clés au crochet, le manteau sur le cintre, les chaussures rangées, le cartable prêt. C’est la plus rentable de toutes : elle épargne la course du lendemain matin.
Les limites de la règle
Bien appliquée, elle allège. Mal appliquée, elle peut devenir un piège. Le premier risque est celui des journées passées à cocher des petites cases pendant que la tâche importante, longue et désagréable, attend. C’est la procrastination déguisée en efficacité. L’Américain Brian Tracy conseille à l’inverse, dans un livre de 2001, d’« avaler le crapaud » dès le matin, c’est-à-dire de commencer par la tâche que l’on redoute le plus. Les deux conseils se complètent : la minute pour le petit, le crapaud pour le gros.
Le second risque est familial. Dans beaucoup de maisons, ce sont toujours les mêmes qui voient la tasse oubliée, le manteau par terre, le papier à signer. La règle de la minute appliquée par une seule personne, c’est encore un peu plus de travail invisible pour elle. Les sociologues ont un nom pour cela, et nous lui avons consacré un article : la charge mentale.
Une règle à partager en famille
La règle a l’avantage de s’expliquer à un enfant de cinq ans. « Si ça prend moins d’une minute, tu le fais tout de suite. » Le manteau, les chaussures, l’assiette débarrassée, le pyjama sous l’oreiller. Les enfants aiment les règles claires, surtout quand les adultes les appliquent aussi. Et un adolescent à qui l’on démontre, montre en main, que ranger sa chambre au fil de l’eau lui fait gagner un samedi entier finit parfois par se laisser convaincre.
Si vous aimez commencer la journée sur de bonnes bases, d’autres idées vous attendent dans nos rituels du matin. Quant à la chaise de notre entrée, elle n’est jamais remontée de la cave. Personne ne l’a regrettée, sauf peut-être le parapluie.






