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Art de vivre · Maison

Savoir tenir une maison, ce que savaient nos grands-mères

À vingt-cinq ou trente ans, elles découvrent qu’elles ne savent ni détacher un col, ni tenir un budget, ni nourrir huit personnes un dimanche. Et elles ont décidé d’apprendre. Savoir tenir une maison est un métier et une fierté : par où commencer, et ce qu’on en transmet aux enfants.

Dans un intérieur hollandais du XVIIe siècle au carrelage rouge et blanc, deux femmes rangent une pile de draps blancs dans une grande armoire ouverte, tandis qu’une fillette joue près d’une porte donnant sur la rue.
Pieter de Hooch, « Intérieur avec deux femmes près d’une armoire à linge », 1663, Rijksmuseum. Photo : Pieter de Hooch, Wikimedia Commons (Public domain)

Dans l’armoire de ma grand-mère, au manoir, les draps étaient rangés par douzaines, chaque pile liée d’un ruban, chaque drap marqué d’un chiffre brodé au fil rouge. Entre les piles, des sachets de lavande qu’elle renouvelait à la fin de l’été. Enfant, je trouvais cette armoire d’un ennui mortel. Il m’a fallu quatre enfants pour comprendre qu’elle était un tableau de bord : un coup d’œil, et ma grand-mère savait ce qui manquait et ce qu’il faudrait racheter avant l’hiver.

Ce savoir a sauté une génération, parfois deux. Les femmes de mon âge l’ont souvent fui, et l’on peut les comprendre : on le leur avait présenté comme un destin plutôt que comme un talent. Leurs filles, elles, découvrent dans un premier appartement ou avec un premier bébé qu’elles ne savent pas détacher un col, tenir des comptes ou recevoir sans y laisser leur semaine. Beaucoup ont décidé d’apprendre, et elles ont raison.

Savoir tenir une maison, un métier qui a ses classiques

Le mot « économie » vient du grec oikos, la maison. Au IVe siècle avant notre ère, Xénophon consacre un dialogue entier, l’Économique, à la conduite d’un domaine. Un Athénien, Ischomaque, y explique comment il a appris à sa très jeune épouse que l’ordre fait gagner du temps et que chaque chose doit avoir sa place. Vers 1393, un bourgeois de Paris écrit pour sa femme de quinze ans le Ménagier de Paris, où l’on trouve pêle-mêle des recettes, du jardinage et la manière de conduire ses gens.

Ces textes ont leur âge, et leur ton protecteur fait sourire. Ils disent pourtant une chose que nous avions oubliée : tenir une maison demande des gestes, un vocabulaire et des calculs, comme n’importe quel métier. Une femme qui sait nourrir, vêtir, prévoir et recevoir sait aussi conduire une équipe ou un budget d’entreprise. Les deux compétences ne s’opposent pas, elles se nourrissent.

Il ne s’agit pas de revenir aux réclames des années 1950, ni de laisser aux femmes seules un travail qui concerne toute la maisonnée ; la question du partage, que nous avons examinée en détail, reste posée. Il s’agit de savoir faire. Une maison bien tenue n’asservit personne : c’est une maison où l’on respire.

Une maison bien tenue n’asservit personne : c’est une maison où l’on respire.

L’ordre, ou l’art de ne plus rien chercher

L’ordre relève moins du goût que du temps. Chaque objet sans place attitrée coûte quelques minutes par jour, celles qu’on passe à chercher ses clés ou l’ordonnance du pédiatre. Ma grand-mère avait une règle qu’elle répétait sans jamais hausser le ton : on ne pose pas, on range.

La seconde règle vient de ma mère, qui appelait cela « faire le salon ». Chaque soir, dix minutes avant de se coucher, on remet la maison à zéro : la vaisselle dans l’évier ou la machine, les coussins sur le canapé, le courrier sur une seule pile, les chaussures dans l’entrée. Le matin, on se lève dans une maison qui vous attend au lieu de vous accuser.

Le reste vient lentement. On trie un placard à la fois, jamais toute la maison en un week-end, parce que les grands rangements s’abandonnent à mi-chemin. Et l’on prend l’habitude d’un échange simple : quand un objet entre, un autre sort.

Le linge, une science qu’on ne nous a plus apprise

Le linge est sans doute le domaine où le savoir s’est le plus perdu, et celui où il rend les plus grands services. Il commence par les étiquettes. Les cinq symboles d’entretien se lisent dans l’ordre : la bassine pour le lavage, le triangle pour le blanchiment, le carré pour le séchage, le fer pour le repassage, le cercle pour le nettoyage professionnel. Savoir que le carré barré interdit le sèche-linge vous épargne un pull réduit de deux tailles.

Ensuite viennent les gestes. On trie par couleur et par température avant de laver. On traite une tache tout de suite, et le sang toujours à l’eau froide, car l’eau chaude le fixe dans la fibre. Le savon au fiel de bœuf, que nos grands-mères gardaient près de l’évier, vient à bout de bien des cols gras. Le linge se secoue avant d’être étendu, se plie dès qu’il est sec, et l’on repasse deux fois moins.

Pour les draps, la règle d’usage tient en une phrase : trois parures par lit, une sur le lit, une au lavage, une dans l’armoire. Mon trousseau de mariage comptait bien davantage, et une bonne moitié dort encore dans du papier de soie.

Le budget, ce cahier qu’on ne tient plus

Ma grand-mère avait un cahier de comptes à couverture noire, où chaque dépense était notée au crayon, le soir, à la cuisine. Elle ne gagnait pas d’argent elle-même, mais elle savait exactement où allait celui de la maison, et cette science lui donnait une autorité que personne ne discutait.

Le cahier peut aujourd’hui être un tableau ou une application, peu importe. Ce qui compte, c’est de noter chaque dépense pendant un mois entier avant de décider quoi que ce soit, puis de mettre de côté au début du mois, le jour où arrive le salaire, plutôt qu’à la fin, où il ne reste rien. Les menus de la semaine et la liste de courses qui en découle font le reste : on achète ce qu’on mangera et l’on jette moins.

Un budget tenu n’a rien d’avare. C’est une forme de liberté : celle de dire oui à un voyage, à un beau manteau ou à une amie en difficulté, sans avoir à se demander si l’on peut.

L’office, ou l’art d’avoir toujours de quoi

Dans les maisons d’autrefois, l’office était la pièce attenante à la cuisine où l’on rangeait la vaisselle, les provisions et le linge de table. Peu d’appartements en ont encore une, mais un placard bien tenu en remplit l’office.

Le principe est celui des magasins : premier entré, premier sorti. On range les paquets neufs derrière les entamés, et l’on garde toujours un fonds de farine, de riz, de pâtes, de lentilles, de tomates en conserve, d’huile, de bouillon et de chocolat. Avec cela et quelques œufs, on improvise un dîner pour six un soir de pluie, ou l’une de nos soupes d’automne.

C’est là que tout se rejoint. Une maison en ordre, un linge prêt, un budget sous contrôle et une office garnie, cela permet d’ouvrir sa porte sans panique. Recevoir devient alors un plaisir plutôt qu’une épreuve, et l’on peut inviter six amis sans se ruiner un samedi décidé le jeudi.

Ce qu’on transmet aux enfants, garçons compris

En 1907, à Rome, Maria Montessori ouvre sa première Maison des enfants. Elle y installe des balais, des brocs et des torchons à leur taille, et en fait ce qu’elle appelle des exercices de vie pratique. Elle avait compris ce que savent toutes les grands-mères : les petits adorent les vrais travaux, à condition qu’on leur en confie de vrais.

À la maison, cela se fait par étapes, sans tableau de récompenses. À trois ans, on met son linge sale au panier et l’on range ses jouets. À six ans, on met le couvert et l’on plie les serviettes. À dix, on prépare un repas simple et l’on trie le linge. À quinze, on fait tourner une machine, on repasse une chemise et l’on gère une petite somme pour ses sorties. Le principe vaut pour les fils comme pour les filles, et je tiens à le souligner : mes deux garçons repassent leurs chemises, et l’un d’eux le fait mieux que moi.

Ce qu’on transmet ainsi dépasse de loin les gestes. Un enfant qui a appris à tenir sa chambre sait qu’on peut agir sur son décor au lieu de le subir. Celui qui a mis le couvert pour huit sait que recevoir, c’est penser aux autres avant soi. Et celui qui a tenu ses comptes à quinze ans aura moins peur de l’argent à trente.

L’armoire de ma grand-mère est aujourd’hui chez ma fille aînée. Les draps n’y sont plus liés de rubans et personne n’y brode plus de chiffres. Mais il y a de la lavande entre les piles, et elle sait, d’un coup d’œil, ce qui manque.

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