Libanaises de Londres : la foi, la langue et la table des grands-mères
Une église maronite à Swiss Cottage, une liturgie byzantine à Pimlico, des moules à maamoul dans les cuisines du nord de Londres. Comment les chrétiennes libanaises de Londres gardent la foi, la langue et la table de leurs grands-mères, et ce qu’elles en transmettent à leurs enfants.

Le dimanche, à Londres, il y a toujours un moment où l’Orient se lève avant moi. Ma mère met la bouilloire en route, on entend un psaume en arabe à la radio d’un téléphone, et la cuisine sent le thym sauvage avant même que quelqu’un ait allumé le four. Je suis née d’une famille chrétienne de la montagne libanaise et j’ai grandi ici, entre les bus rouges et les cèdres des icônes. Je n’ai jamais eu l’impression de vivre entre deux pays. Plutôt dans une maison à deux étages, dont l’un serait toujours à la bonne température.
Ce qui m’a frappée, en commençant cette chronique, c’est à quel point la foi, la langue et la table tiennent ensemble chez les chrétiennes libanaises de Londres. On ne garde pas l’une sans les autres. Une prière apprise en arabe se récite plus volontiers devant un plat que l’on sait faire, et un plat se transmet mieux quand on sait pour quelle fête il se prépare.
Le dimanche, une messe maronite à Swiss Cottage
Pour les maronites de Londres, le lieu s’appelle Notre-Dame-du-Liban. L’église et le centre maronite libanais se trouvent à Swiss Cottage, au nord-ouest de la ville, et la paroisse relève du diocèse catholique de Westminster. Le diocèse le dit sans détour : l’église est née de la présence d’une forte communauté maronite libanaise au Royaume-Uni, et à Londres en particulier.
L’Église maronite est une Église catholique orientale, unie à Rome, qui tient son nom de saint Maron, un ermite syrien mort au début du Ve siècle. Son patriarche réside à Bkerké, au-dessus de la baie de Jounieh. Sa liturgie mêle l’arabe et le syriaque, une langue araméenne, parente de celle que parlait le Christ. Quand le prêtre chante en syriaque les paroles de la consécration, les enfants nés à Londres, qui ne comprennent pas un mot, se taisent quand même. Ils sentent qu’on touche là à quelque chose de très ancien.
Les melkites, eux, ont leur paroisse Saint-Jean-Chrysostome, accueillie dans l’église anglicane St Barnabas, à Pimlico. Catholiques eux aussi, ils suivent le rite byzantin : iconostase, encens, chants en arabe et parfois en grec, et la liturgie qui porte le nom du saint patron de la paroisse. Leur patriarche, celui des grecs-catholiques d’Antioche, siège à Damas. Il y a quelque chose de très londonien, au fond, dans cette hospitalité d’une église anglicane qui prête sa nef à des Orientaux venus de Zahlé ou d’Alep.
Les saints de la montagne voyagent dans les sacs à main
Ouvrez le portefeuille d’une Libanaise chrétienne de Londres, vous avez de bonnes chances d’y trouver une petite image de saint Charbel. Ce moine maronite, né en 1828 et mort en 1898 dans son ermitage d’Annaya, a été canonisé par Paul VI en 1977. Sa barbe blanche et son capuchon noir veillent sur les tableaux de bord des voitures comme sur les tables de chevet. On rapporte de chaque voyage au pays un petit flacon d’huile bénite, que l’on garde pour les jours de fièvre ou d’examen.
Sainte Rafqa, religieuse maronite canonisée par Jean-Paul II en 2001, a moins de succès auprès des chauffeurs de taxi, mais beaucoup auprès des femmes. Elle a porté la souffrance pendant des années sans se plaindre, et les grands-mères la citent à leurs petites-filles quand celles-ci se plaignent d’un examen de fin d’année.
On ne garde pas l’une sans les autres : une prière apprise en arabe se récite plus volontiers devant un plat que l’on sait faire.
Derrière ces images, il y a une vallée. La Qadisha, la « vallée sainte », creuse le nord du Liban entre des falaises où les ermites ont creusé leurs grottes et accroché leurs monastères à la roche. Les patriarches maronites ont longtemps résidé au monastère de Qannoubine, au fond de la vallée, et l’ensemble est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1998, avec la forêt des Cèdres de Dieu. Beaucoup de familles londoniennes viennent de ces villages-là. On ne les y emmène pas en touristes : on y emmène les enfants pour qu’ils sachent d’où vient le nom qu’ils portent. Celles qui cherchent ce genre de silence plus près de chez elles le trouveront, d’une autre manière, dans une retraite en abbaye.
« Hi, kifak, ça va ? » : une langue à trois étages
C’est la blague que tous les Libanais font sur eux-mêmes, et elle est exacte : on se salue en anglais, en arabe et en français, dans la même phrase. Chez moi, l’arabe libanais était la langue de la cuisine et des disputes, le français celle des lettres de ma grand-mère, formée chez les religieuses, et l’anglais celle de l’école. Les enfants d’aujourd’hui suivent souvent la même pente : l’anglais gagne, le français se replie sur les formules de politesse, l’arabe survit dans les mots tendres.
Ce sont ces mots-là qui tiennent le plus longtemps. Teta, la grand-mère. Jeddo, le grand-père. Ya albi, mon cœur, que l’on dit à un enfant comme à un chauffeur de bus. Et les prières : Abana, le Notre Père en arabe, que beaucoup d’enfants récitent avant de savoir lire l’alphabet qui l’écrit. J’ai appris à lire l’arabe tard, et mal. Mais je n’ai jamais oublié le Notre Père, parce qu’on le disait le soir, ma grand-mère assise au bord du lit, et qu’une prière apprise ainsi ne se perd pas.
Le calendrier se lit à table
Chez les chrétiens libanais, l’année liturgique se devine à l’odeur. Les maronites entrent en carême le lundi des Cendres, deux jours avant les catholiques latins. Pendant quarante jours, on mange sans viande : lentilles, riz, oignons frits jusqu’au brun, salades de pain grillé à la mélasse de grenade. Les plus pieuses jeûnent jusqu’à midi.
Puis vient Pâques, et avec elle le maamoul. Ce petit gâteau de semoule, fourré de dattes, de noix ou de pistaches, se façonne dans des moules de bois sculptés que l’on se passe de mère en fille. On les prépare à plusieurs, dans les jours qui précèdent la fête, et les mains qui pétrissent sont souvent plus nombreuses que les moules. Dans certaines familles, on dit que la forme bombée du maamoul aux noix rappelle la couronne d’épines. Les enfants, eux, retiennent surtout le sucre glace.
Le 14 septembre, pour la fête de la Croix, la montagne libanaise allume des feux sur les hauteurs, en souvenir de ceux qui auraient annoncé à Constantinople que sainte Hélène avait retrouvé la vraie Croix à Jérusalem. Le 4 décembre, pour la Sainte-Barbe, les enfants se déguisent et passent dans les maisons. On leur sert un blé bouilli et sucré, parfumé à l’anis, semé de grenade et d’amandes : la tradition veut que la jeune sainte, fuyant son père, se soit cachée dans un champ de blé. À Londres, la fête tombe en plein hiver anglais. Les déguisements sont les mêmes qu’à Halloween, mais la grand-mère prend soin d’expliquer qui était Barbe.
Ce qui se transmet, ce qui se perd
Il serait faux de dire que tout passe. Les enfants nés à Londres préfèrent souvent le porridge à la man’ouché du dimanche, cette galette au thym sauvage, au sésame et à l’huile d’olive. Ils prononcent mal les noms des villages. Beaucoup ne liront jamais le syriaque. Mais ils savent que l’on fait un signe de croix avant de couper le pain, qu’un baptême exige un parrain et une marraine que l’on choisira avec soin, et qu’une fête ne se célèbre pas sans une table qui déborde.
Les grands-mères le savent aussi, et c’est leur force. Elles ne demandent pas qu’on leur ressemble. Elles demandent qu’on vienne mettre la main à la pâte, et qu’on écoute ce qu’elles racontent en pétrissant. Cette juste place, qui n’est ni celle d’une nounou ni celle d’un musée, d’autres grands-mères la cherchent aussi, comme le racontait Clotilde de Portzamparc dans son article sur les grands-mères d’aujourd’hui.
Il y a, dans le placard de ma cuisine londonienne, un moule à maamoul en bois clair, usé au bord à force de servir. Je ne sais plus très bien qui l’a rapporté du Liban, ni en quelle année. Je sais en revanche qu’il sortira dans quelques mois, la semaine sainte, quand il faudra pétrir la semoule, et que quelqu’un de plus jeune que moi viendra me demander comment on fait.






