Compostelle au féminin, premiers pas sur le chemin
Chaque année, des femmes de tous âges prennent le chemin de Compostelle, souvent seules. Quatre grandes voies partent de France, chacune avec son paysage et sa fréquentation. Ce qu’il faut savoir avant le premier pas : la crédenciale, la préparation, le sac, et la solitude.

Le premier matin, au Puy-en-Velay, on descend les marches de la cathédrale dans le froid, le sac encore trop lourd, les chaussures trop neuves malgré tout. Au bas de la ville, les premières balises rouge et blanc du GR 65 indiquent la direction. Les premiers kilomètres montent. On double une marcheuse de soixante-dix ans au pas régulier, qui vous retrouvera le soir au gîte, parfaitement reposée, quand vous soignerez votre première ampoule.
Le chemin de Compostelle a cette particularité de réunir des gens qui ne se seraient jamais rencontrés ailleurs : des croyantes et des incroyantes, des étudiantes en année de césure et des retraitées, des femmes qui marchent pour faire le point et d’autres simplement parce que la marche leur fait du bien. Beaucoup partent seules. On l’est rarement longtemps.
Quatre voies françaises, quatre caractères
Le Guide du pèlerin, inclus au XIIe siècle dans le Codex Calixtinus, décrit déjà quatre routes traversant la France vers Saint-Jacques. Elles portent toujours leurs noms latins, et les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France sont inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1998.
La voie du Puy, ou via Podiensis, est la plus fréquentée, balisée en GR 65. Elle traverse le plateau de l’Aubrac, ses burons et ses grands espaces, puis la vallée du Lot jusqu’à Conques et son abbatiale Sainte-Foy, le Quercy, Cahors et son pont Valentré, Moissac et son cloître, la Gascogne. Il faut compter environ 750 kilomètres jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port, au pied des Pyrénées. C’est la voie idéale pour une première fois : hébergements nombreux, balisage parfait, et jamais très loin d’une autre marcheuse. L’évêque du Puy, Godescalc, partit lui-même pour Compostelle vers 950 ; c’est le premier pèlerin étranger à l’Espagne dont l’histoire ait gardé le nom.
La voie de Vézelay, ou via Lemovicensis, part de la basilique Sainte-Marie-Madeleine, sur sa colline bourguignonne, et traverse le Berry, le Limousin et le Périgord. Elle est plus solitaire, plus verte, avec des hébergements plus espacés. La voie de Tours, ou via Turonensis, longue et plate, passe par Poitiers, Saintes et Bordeaux, puis traverse la forêt des Landes. La voie d’Arles, ou via Tolosana, part de Provence, passe par Saint-Guilhem-le-Désert et Toulouse, et franchit les Pyrénées au col du Somport. Elle convient à celles qui aiment la lumière du Midi et ne craignent pas les dénivelés.
La crédenciale, le passeport du pèlerin
Avant de partir, procurez-vous une crédenciale, ce carnet que l’on fait tamponner à chaque étape : dans les gîtes, les églises, les mairies, parfois dans un café. Elle donne accès aux hébergements réservés aux pèlerins et témoigne de votre parcours. Les associations jacquaires la délivrent, ainsi que l’accueil de la cathédrale du Puy et certaines paroisses.
Si vous allez jusqu’à Saint-Jacques, l’office des pèlerins y remet la compostela, le certificat de pèlerinage, à condition d’avoir parcouru au moins les cent derniers kilomètres à pied, ou deux cents à vélo. Rien n’oblige à aller si loin. Beaucoup avancent par tronçons, une ou deux semaines par an, et reprennent l’année suivante là où ils s’étaient arrêtés.
On part seule. On l’est rarement longtemps.
Préparer le corps et le sac
Le corps se prépare quelques semaines à l’avance, par des marches de plus en plus longues, sac chargé. Les chaussures doivent être déjà faites à votre pied : c’est le premier conseil de tous ceux qui ont marché, et le plus souvent négligé. Si vous suivez un traitement ou avez des problèmes de dos, d’articulations ou de cœur, parlez-en à votre médecin avant de partir.
Le sac est l’affaire de toute une vie de pèlerin. La règle souvent donnée veut qu’il ne dépasse pas un dixième de votre poids. Deux tenues de marche qui sèchent vite, une polaire, une veste de pluie, une trousse de soins pour les pieds, une lampe frontale, une gourde, et rien de plus. Les livres pèsent ; prenez-en un seul, ou une liseuse. Si votre dos ne suit pas, des services de transport de bagages existent sur la voie du Puy, d’étape en étape, et personne n’a à en rougir.
Prévoyez des étapes courtes les premiers jours, quinze à vingt kilomètres, quitte à allonger ensuite. Les ampoules arrivent souvent dans les premiers jours, au moment où l’on se croit aguerrie. Soignez-les dès la première rougeur.
Quand partir
Le printemps et le début de l’automne sont les saisons les plus douces. En mai et juin, l’Aubrac se couvre de fleurs, mais les nuits peuvent rester froides sur le plateau, et la neige n’y est pas rare jusqu’au printemps. En juillet et août, la chaleur pèse dans le Quercy et le Gers, et les gîtes de la voie du Puy affichent souvent complet : réservez la veille, ou quelques jours avant. Septembre et octobre offrent une lumière superbe, des chemins plus calmes, et les vendanges dans les vignes gasconnes.
Marcher seule, en confiance
Sur la voie du Puy, une femme qui marche seule ne surprend personne. Le soir, au gîte, on partage la table d’hôtes, et l’on retrouve d’une étape à l’autre les mêmes visages, au point qu’une petite famille de passage se forme souvent en quelques jours. Sur les voies moins fréquentées, la solitude est plus réelle, et c’est aussi ce qu’on y cherche.
Quelques habitudes suffisent. Indiquez à une proche votre étape du jour, gardez votre téléphone chargé, et notez que le 112 joint les secours partout en Europe. Ne marchez pas de nuit. Si une rencontre vous met mal à l’aise, rien ne vous oblige à continuer avec quelqu’un : ralentissez, laissez passer, attendez d’autres marcheurs, ou changez de gîte. L’hospitalier ou l’hospitalière qui tient votre gîte est un bon interlocuteur en cas de souci.
Le chemin passe par des lieux de prière où l’on peut s’arrêter une nuit. À Conques, une communauté religieuse accueille les pèlerins à l’abbaye, et Moissac vous fera passer par l’un des plus beaux cloîtres romans de France. Si cette alternance de marche et de silence vous attire, notre article sur les retraites en abbaye vous dira comment prolonger l’expérience. Et pour d’autres conseils de voyage en solitaire, voyez notre guide pour partir seule.
Le dernier soir, quelle que soit l’étape, on regarde ses pieds, ses mains brunies, le sac posé contre le lit, et l’on s’étonne d’avoir fait tout ce chemin. On ne repart pas tout à fait la même. On repart surtout avec l’envie de revenir.






