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Aimer après cinquante ans : ce qui change, et ce qui ne change pas

On ne tombe pas amoureuse à cinquante-huit ans comme à vingt-cinq : il y a des enfants adultes, une maison, des habitudes et parfois un veuvage. Mais le trac du premier rendez-vous, lui, n’a pas pris une ride. Aimer après cinquante ans, mode d’emploi franc et tendre.

Vus de dos, un homme et une femme âgés, coiffés de chapeaux de paille, sont assis sur un banc face à une vaste étendue d’eau bordée de montagnes ; un chien roux est couché à côté du banc.
Chacun son chapeau, un seul banc. Photo : Nathália Bariani nathaliabariani, Unsplash via Wikimedia Commons (CC0)

Elle a cinquante-sept ans, deux enfants qui ont quitté la maison, un divorce derrière elle, et elle vient d’accepter un deuxième dîner avec un homme rencontré au club de randonnée. Elle a changé trois fois de chemisier. Elle a pensé à annuler. Elle s’est trouvée ridicule d’avoir le cœur qui bat comme à dix-sept ans, puis elle s’est dit que c’était plutôt bon signe.

Ce personnage n’existe pas, mais vous la connaissez sans doute. Peut-être même lui ressemblez-vous. Les histoires d’amour après cinquante ans n’ont rien d’exceptionnel, et pourtant on en parle comme d’une curiosité, avec un petit sourire en coin. Parlons-en plutôt sérieusement, ce qui n’empêche pas d’en sourire.

La rencontre a changé de décor

Il y a d’abord une réalité démographique. Les séparations tardives sont devenues fréquentes. Aux États-Unis, les sociologues Susan Brown et I-Fen Lin ont montré en 2012 que le taux de divorce des plus de cinquante ans avait doublé entre 1990 et 2010. Elles parlent de « gray divorce », le divorce aux cheveux gris. À cela s’ajoutent les veuvages, et une espérance de vie qui laisse devant soi, à cinquante-cinq ans, de longues années à vivre. Assez pour une nouvelle histoire, voire deux.

Où se rencontre-t-on ? Un peu partout, et surtout là où l’on fait quelque chose ensemble : une association, une chorale, un cours de danse, un voyage en groupe, le cercle d’amis d’amis. Les sites et applications de rencontre attirent aussi beaucoup de quinquagénaires et de sexagénaires, avec leurs bonheurs et leurs lassitudes ; nous leur consacrons un article à part, sur la fatigue des applications de rencontre.

Ce qui change le plus, c’est vous. À cinquante ans passés, on sait à peu près ce qu’on ne supporte plus. On n’a plus de projet de bébé à caser dans un calendrier, plus de carrière à construire en urgence. On peut se permettre de demander dès le troisième rendez-vous : que cherches-tu, au juste ? Une compagnie pour les dimanches, un amoureux du vendredi soir, quelqu’un avec qui vieillir ? Toutes ces réponses sont légitimes. Mieux vaut seulement qu’elles concordent.

Les enfants, même adultes, restent des enfants

On imagine que des enfants de trente ans accueilleront avec philosophie la nouvelle histoire de leur mère. C’est parfois le cas. C’est parfois aussi le moment où une fille de trente-deux ans se met à bouder comme à douze.

Les ressorts sont connus. La loyauté envers l’autre parent, surtout après un veuvage, quand le nouveau venu semble prendre une place sacrée. La peur, rarement avouée, pour l’héritage. Une gêne aussi, toute simple : il n’est jamais facile de voir ses parents comme des êtres qui désirent.

Quelques principes aident. Annoncer plutôt que demander la permission : vous n’avez pas à obtenir leur bénédiction, mais vous leur devez la franchise. Laisser du temps avant les grandes présentations, et choisir un terrain neutre, un déjeuner au restaurant plutôt qu’un Noël en famille. Ne pas exiger qu’ils aiment d’emblée la personne que vous aimez. Et rassurer, par des actes plutôt que par des promesses, sur la question du patrimoine.

Parler d’argent sans tuer l’amour

C’est le chapitre que personne n’aime ouvrir, et pourtant il protège tout le monde. Après cinquante ans, chacun arrive avec un logement, une épargne, une retraite à venir, des enfants à qui l’on veut transmettre. Le cadre juridique choisi change tout.

Ces règles ont des conséquences très concrètes. Une femme qui s’installe dans la maison de son compagnon, sans mariage ni testament, peut se retrouver à devoir la quitter s’il meurt, face à des enfants qui ne la connaissent qu’à peine. À l’inverse, un remariage sans précaution peut léser les enfants d’une première union. Le notaire a mauvaise réputation chez les romantiques. C’est pourtant lui qui permet souvent à une histoire d’amour de ne pas finir au tribunal.

Vivre ensemble, ou chacun chez soi

Voici peut-être la plus grande liberté de l’amour tardif : rien n’oblige à partager le même toit. Les sociologues parlent de couples « non cohabitants », les Anglo-Saxons de living apart together. Chacun garde son appartement, ses habitudes, son désordre ou son ordre maniaque, sa chambre pour accueillir les petits-enfants. On se retrouve le week-end, ou trois soirs par semaine, ou pour les vacances.

Ce choix n’a rien d’un amour au rabais. Il évite de mêler les patrimoines, ménage les susceptibilités familiales et préserve ce qui a pris des années à se construire. Il entretient aussi, Esther Perel ne dirait pas le contraire, ce petit espace dont le désir a besoin : nous en parlons dans notre article sur le désir dans les couples qui durent.

Celles qui choisissent la vie commune ont tout à gagner à discuter des détails avant le déménagement, sans romantisme. Qui paie quoi, à qui appartient quoi, dans quelle ville, avec quels meubles. Et la chambre à part, si l’un ronfle et que l’autre lit jusqu’à 2 heures du matin : elle n’a jamais signé la fin d’une histoire, elle en a peut-être sauvé quelques-unes.

Le désir, toujours là

On voudrait nous faire croire que la sexualité prend sa retraite à soixante ans. Elle change de rythme, voilà tout. Le corps a ses nouvelles exigences : les érections sont moins automatiques chez lui, la lubrification moins spontanée chez elle après la ménopause, et tout prend un peu plus de temps. Ce temps, justement, beaucoup de femmes le découvrent avec plaisir. On ne se presse plus, on se parle davantage, et l’on rit plus volontiers des maladresses.

Un mot moins glamour, mais nécessaire : le préservatif n’est pas réservé aux jeunes. L’absence de risque de grossesse ne protège d’aucune infection sexuellement transmissible. Un dépistage à deux en début de relation, chez son médecin ou dans un centre gratuit d’information, de dépistage et de diagnostic (CeGIDD), relève du soin mutuel plutôt que de la méfiance. Pour les questions liées aux bouleversements hormonaux, notre article Ménopause et sexualité : ce que personne ne vous a dit entre dans le détail.

À cinquante-cinq ans, rencontrer quelqu’un, c’est rencontrer une vie entière, avec ses enfants, ses morts et ses meubles.

Ce qui ne change pas

En 1988, Benoîte Groult, alors âgée de soixante-huit ans, publiait Les Vaisseaux du cœur, l’histoire d’un amour charnel qui traverse les décennies entre une intellectuelle parisienne et un marin breton. Les scènes d’amour firent jaser : une femme de cet âge écrivait le désir sans détour. Le livre devint un succès. Il rappelait une évidence qu’on oublie volontiers : l’envie d’être choisie, regardée, touchée ne dépend pas de la date de naissance.

Le trac du premier rendez-vous non plus. Ni l’attente d’un message, ni le plaisir idiot de penser à quelqu’un en faisant ses courses. La femme au chemisier changé trois fois a eu raison d’y aller. La suite ne regarde qu’elle.

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