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Amour & sexo · Couple

Le désir dans les couples qui durent : ce qu’on ne vous a pas expliqué

Au bout de dix ou vingt ans, l’envie ne surgit plus au détour d’un couloir, et l’on se demande ce qui cloche. Rien, souvent. Le désir dans le couple qui dure fonctionne autrement, et les travaux d’Emily Nagoski et d’Esther Perel aident à le comprendre, puis à le réveiller.

Gros plan sur deux mains entrelacées, celle d’un homme portant une montre à bracelet de cuir et celle d’une femme en veste de cuir noir, devant un mur bleu.
Le temps qui passe n’est pas l’ennemi du désir. L’habitude, parfois. Photo : freestocks.org freestocks, Unsplash via Wikimedia Commons (CC0)

Au début, il suffisait d’un rien. Un regard au-dessus d’une assiette, une main sur une hanche dans la cuisine, et la soirée prenait un autre tour. Dix ans, deux enfants et un crédit immobilier plus tard, vous vous aimez toujours, vous riez encore ensemble, et pourtant l’envie ne vient plus toute seule. Vous vous couchez en pensant au rendez-vous chez l’orthodontiste. Lui, ou elle, aussi. Et chacun se demande en silence si le couple est en train de s’éteindre.

Commençons par une bonne nouvelle : vous n’êtes probablement pas en panne. Vous découvrez simplement que le désir des débuts et celui des couples qui durent ne suivent pas la même mécanique. Personne ne vous l’avait expliqué, voilà tout.

Désir spontané, désir réactif : deux façons normales d’avoir envie

Pendant longtemps, la sexologie a décrit la sexualité comme une ligne droite. Les chercheurs américains William Masters et Virginia Johnson, dans les années 1960, l’avaient découpée en phases : excitation, plateau, orgasme, résolution. La psychiatre Helen Singer Kaplan a ensuite ajouté une étape en tête de cortège : le désir. D’abord on a envie, ensuite on fait l’amour. Simple.

Trop simple. En 2000, la médecin canadienne Rosemary Basson a proposé un modèle circulaire, tiré de son travail auprès de femmes en couple depuis longtemps. Pour beaucoup d’entre elles, le désir ne précède pas l’intimité : il naît pendant. On commence par accepter un câlin, par curiosité, par tendresse, par envie d’être proche, et l’envie arrive en chemin.

La sexologue américaine Emily Nagoski a popularisé cette idée dans Come as You Are (2015). Elle distingue le désir spontané, celui qui tombe du ciel un mardi matin, du désir réactif, qui apparaît en réponse au plaisir déjà commencé. Les deux sont normaux. Le premier domine souvent en début de relation, quand la nouveauté fait tout le travail. Le second devient fréquent avec le temps, chez les femmes surtout, mais aussi chez bien des hommes.

Attendre d’avoir envie pour commencer, c’est parfois attendre un train qui ne passe qu’une fois qu’on est monté dedans.

Conséquence pratique, et elle change tout : si votre désir est plutôt réactif, attendre l’envie revient à attendre longtemps. Cela ne veut pas dire se forcer. Cela veut dire se laisser une chance, dans un contexte agréable, sans obligation d’aller où que ce soit, et voir ce qui se passe. Le droit de s’arrêter en route fait partie du contrat.

Un accélérateur, un frein, et beaucoup de vaisselle

Le deuxième outil, Nagoski l’emprunte aux chercheurs du Kinsey Institute, John Bancroft et Erick Janssen, qui ont formulé à la fin des années 1990 le « modèle du double contrôle ». Notre réponse sexuelle dépendrait de deux systèmes distincts : un accélérateur, sensible à tout ce qui excite, et un frein, sensible à tout ce qui inquiète, distrait ou menace.

L’image est éclairante parce qu’elle déplace la question. Quand le désir s’éteint, on cherche à appuyer plus fort sur l’accélérateur : lingerie, week-end à Venise, film osé. Or le problème, très souvent, c’est le pied posé sur le frein. Le stress du travail. La fatigue. L’inventaire mental de tout ce qui reste à faire. Un corps qu’on n’aime plus regarder. Une rancune qui traîne depuis l’été dernier. Les enfants qui ne dorment pas encore, de l’autre côté de la cloison.

Il y a là une donnée que les couples hétérosexuels gagnent à regarder en face. Quand l’une des deux personnes porte l’essentiel de la logistique domestique, son frein reste enfoncé en permanence. Il est difficile de se sentir désirable en pensant au rendez-vous du pédiatre et au linge à étendre. Nos collègues de la rubrique société en parlent dans leur enquête sur la charge mentale. Le sujet a beau sembler loin de la chambre à coucher, il y mène tout droit.

Esther Perel : l’amour cherche la proximité, le désir a besoin d’air

La psychothérapeute belge Esther Perel, installée à New York, a bâti sa réputation sur un paradoxe exposé dans Mating in Captivity (2006), publié en français sous le titre L’Intelligence érotique. L’amour aspire à la proximité, à la sécurité, à la fusion. Le désir, lui, se nourrit d’altérité, de mystère, d’un peu de distance. Plus un couple se confond, plus il devient difficile d’avoir envie de l’autre, puisque l’autre n’est plus tout à fait autre.

Perel raconte qu’elle pose souvent la même question à ses patients : dans quelles circonstances vous sentez-vous le plus attiré par votre partenaire ? Les réponses se ressemblent. Quand on le voit dans son élément, sur scène, au travail, entouré d’amis qui l’écoutent. Quand on se retrouve après une absence. Quand il nous surprend. Autrement dit, quand on le regarde de loin, avec des yeux neufs, et non plus comme le coparent qui a encore oublié de racheter du pain.

D’où cette piste concrète, moins coûteuse que Venise : préserver des territoires à soi. Une activité, des amis, des soirées où l’on n’est pas ensemble. Puis aller voir l’autre là où il brille. Le concert de sa chorale, la conférence qu’elle donne, la partie de tennis du dimanche. Rien de spectaculaire. Le regard, pourtant, change.

Routines, rendez-vous et conversations : les outils qui marchent

Le rendez-vous sexuel planifié a mauvaise presse. Il paraît triste, administratif, sans fantaisie. C’est oublier deux choses. D’abord, pour un désir réactif, savoir que le samedi après-midi est réservé laisse le temps à l’anticipation de faire son œuvre, ce qui ressemble beaucoup à la vieille impatience des débuts. Ensuite, vous planifiez déjà tout le reste : les vacances, les dîners, le contrôle technique. Il serait curieux que la seule activité laissée au hasard soit celle qui vous tient à cœur.

Autre outil éprouvé, le « focus sensoriel », mis au point par Masters et Johnson et décrit dans leur ouvrage de 1970 sur les troubles sexuels. Le principe : des séances de caresses à tour de rôle, sans but, et pendant les premières semaines, sans rapport sexuel. On réapprend à recevoir du plaisir sans la pression du résultat. Beaucoup de sexologues l’utilisent encore aujourd’hui.

Enfin, parlez-en. Pas au lit, où chaque phrase prend des airs de reproche, mais en marchant, en voiture, autour d’un verre. Qu’est-ce qui vous donne envie ? Qu’est-ce qui vous coupe tout ? Les écarts de désir sont la règle dans les couples : il y a presque toujours quelqu’un qui en voudrait davantage. L’enjeu consiste à négocier sans que l’un se sente rejeté et l’autre harcelé.

Quand il faut demander de l’aide

Si l’absence de désir vous fait souffrir, l’un ou l’autre, ou si elle s’accompagne de douleurs, consultez. Un médecin peut repérer une cause physique ou médicamenteuse : certains antidépresseurs, par exemple, freinent nettement la libido, et des solutions existent. Un sexologue ou un thérapeute de couple aidera à démêler le reste. Pour les femmes autour de la cinquantaine, les changements hormonaux jouent aussi leur partition : nous en parlons sans détour dans Ménopause et sexualité : ce que personne ne vous a dit.

Le désir des couples qui durent ressemble moins à un feu de forêt qu’à un feu de cheminée. Il ne prend pas tout seul. Il demande qu’on rentre du bois, qu’on souffle un peu, qu’on surveille. En échange, il chauffe longtemps, et l’on sait exactement à qui l’on doit cette chaleur.

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