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Société · Histoire

Blanche de Castille, la reine qui gouverna la France deux fois

Veuve à trente-huit ans, avec un roi de douze ans et des barons en armes, Blanche de Castille a tenu le royaume. Puis elle l’a tenu une seconde fois, pendant la croisade de son fils. Portrait d’une reine de pouvoir et de foi, à distance de sa légende.

Sur fond d’or, une reine voilée et couronnée, la main levée, fait face à un jeune roi couronné tenant un sceptre, tous deux assis sous des arcades gothiques.
Photo : Levan Ramishvili from Tbilisi, Georgia, Wikimedia Commons (Public domain)

Le 8 novembre 1226, au château de Montpensier, en Auvergne, Louis VIII meurt au retour de la croisade contre les Albigeois. Il a trente-neuf ans. Avant de mourir, devant des évêques et des barons, il confie la garde de son fils aîné et du royaume à sa femme. L’acte a été conservé. L’héritier, Louis, a douze ans ; sa mère en a trente-huit, et elle est née de l’autre côté des Pyrénées.

Trois semaines plus tard, le 29 novembre, l’enfant est sacré à Reims. Plusieurs grands seigneurs ont boudé la cérémonie. Une étrangère, une veuve, un roi mineur : tout annonçait une régence courte. Elle durera près de neuf ans, et Blanche de Castille gouvernera une seconde fois, vingt ans plus tard. Les manuels retiennent le fils, Saint Louis. La mère mérite mieux qu’une ligne.

Blanche de Castille, une petite-fille d’Aliénor choisie pour la paix

Blanca naît en 1188 à Palencia, en Castille, fille du roi Alphonse VIII et d’Aliénor d’Angleterre. Par sa mère, elle est la petite-fille d’Henri II Plantagenêt et d’Aliénor d’Aquitaine. C’est cette grand-mère, presque octogénaire, qui vient la chercher. Philippe Auguste et Jean sans Terre négocient une paix qu’un mariage doit sceller : le prince Louis épousera une nièce du roi d’Angleterre. Au début de l’année 1200, Aliénor passe les Pyrénées en plein hiver pour choisir l’une des infantes. Le traité est signé au Goulet en mai.

On raconte qu’elle devait ramener l’aînée, Urraca, et qu’elle lui préféra sa cadette parce que le nom d’Urraca sonnait mal aux oreilles françaises. L’anecdote est charmante ; rien ne permet de l’établir. Ce qui est sûr, c’est que le mariage est célébré le 23 mai 1200 à Port-Mort, en Normandie, sur les terres du roi d’Angleterre, car le royaume de France est alors frappé d’interdit par le pape. Les deux époux ont douze ans.

Le couple est uni, ce qui n’est pas si fréquent. Blanche donne à Louis une douzaine d’enfants, dont plusieurs meurent en bas âge. Le futur Saint Louis naît à Poissy le 25 avril 1214 ; il devient l’héritier à la mort de son frère aîné, Philippe, en 1218. Robert, Alphonse, Charles et Isabelle atteindront aussi l’âge adulte.

En 1216, les barons anglais révoltés offrent la couronne d’Angleterre au prince Louis, qui débarque outre-Manche. Blanche organise depuis la France l’envoi de renforts. Le Ménestrel de Reims, chroniqueur friand de belles scènes qui écrit une quarantaine d’années plus tard, la montre menaçant son beau-père de mettre ses enfants en gage s’il refuse de payer. La scène est trop belle pour être prise au pied de la lettre. L’expédition, elle, échoue : la flotte de secours est battue au large de Sandwich en août 1217.

1226 : une veuve face aux barons

Le couple est sacré à Reims le 6 août 1223. Trois ans plus tard, Blanche est seule. Les grands vassaux, Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, Hugues de Lusignan, puis Philippe Hurepel, l’oncle du jeune roi, jugent le moment venu de reprendre ce que Philippe Auguste leur a pris.

Joinville, l’ami et biographe de Saint Louis, a recueilli de la bouche du roi un souvenir de ces années. Coincés à Montlhéry par les troupes des révoltés, la mère et l’enfant n’osaient rentrer à Paris. Les Parisiens sortirent en armes à leur rencontre, et toute la route jusqu’à la ville se remplit de gens qui priaient Dieu pour leur roi. Louis ne l’oublia jamais.

Une étrangère, une veuve, un roi de douze ans : tout annonçait une régence courte.

Blanche négocie, divise les coalisés, en rallie certains à prix d’or, et accompagne l’armée royale en campagne. La calomnie ne l’épargne pas. Des chansons l’accusent d’une liaison avec le légat du pape, le cardinal Romain Frangipani, ou avec Thibaut de Champagne, le comte poète. Les historiens n’en ont trouvé aucune preuve ; on attaquait la femme faute de pouvoir abattre la régente. Le 12 avril 1229, le traité de Paris met fin à la guerre contre le comte de Toulouse, Raymond VII : sa fille Jeanne épousera Alphonse, frère du roi. En 1271, à leur mort sans enfant, le comté reviendra à la Couronne. C’est le grand acte politique de la régence, et il porte sa marque.

Une éducation de roi et de saint

Elle a voulu pour son fils une éducation de prince chrétien, confiée à des maîtres choisis. Joinville rapporte un mot que le roi aimait répéter : sa mère lui avait dit qu’elle aimerait mieux le voir mort que coupable d’un péché mortel. La phrase nous paraît dure. Elle dit pourtant l’ambition de Blanche : un roi juste avant d’être un roi habile.

Le 27 mai 1234, à Sens, Louis épouse Marguerite de Provence. Vers 1235, sans acte ni cérémonie, la régence s’efface : le roi est majeur. Sa mère ne quitte pas le pouvoir pour autant, et la cohabitation n’est pas toujours paisible. Joinville raconte qu’à Pontoise, les jeunes époux se retrouvaient en cachette dans un escalier, des huissiers postés pour les avertir quand la reine mère approchait. La belle-mère était encombrante ; la reine Marguerite en a souffert, et ne s’en cachait pas.

Il faut aussi voir la femme de foi. Blanche fonde en 1236, près de Pontoise, l’abbaye cistercienne de Maubuisson, pour des moniales, puis l’abbaye du Lys, près de Melun. Elle a accompagné la fondation de Royaumont, voulue par le testament de Louis VIII et réalisée par son fils à partir de 1228. Sa sœur aînée Bérengère, reine de Castille, est la mère de saint Ferdinand : deux sœurs, deux fils canonisés.

1248 : la seconde régence

En décembre 1244, gravement malade, Louis fait vœu de partir en croisade. Les chroniqueurs rapportent la douleur de sa mère, qui sait ce que coûte l’Orient. Le roi s’embarque à Aigues-Mortes le 25 août 1248 et lui laisse le royaume, avec des pouvoirs étendus. Elle a soixante ans.

Les nouvelles qui arrivent d’Égypte sont terribles. En février 1250, Robert d’Artois est tué à Mansourah. En avril, l’armée vaincue, le roi est fait prisonnier, puis libéré contre rançon. En France, la régente doit trouver l’argent, tenir les barons, et faire face en 1251 aux Pastoureaux, ces bandes de paysans et de bergers partis, disaient-ils, délivrer le roi. Selon les chroniqueurs, elle reçoit d’abord leur chef, puis les fait disperser quand ils tournent à la violence et s’en prennent aux clercs.

Blanche meurt à la fin de novembre 1252, après avoir pris l’habit des cisterciennes. Elle est inhumée à Maubuisson ; son cœur va au Lys. Louis n’apprend sa mort que des mois plus tard, en Terre sainte, à Sidon. Selon Joinville, il resta deux jours sans pouvoir parler à personne.

Où retrouver Blanche de Castille aujourd’hui

Peu d’images d’elle ont été faites de son vivant. La plus belle est une page de Bible moralisée peinte à Paris vers 1227-1234 : sur fond d’or, la reine et son fils trônent côte à côte, et c’est elle qui lève la main, comme pour l’instruire. À Chartres, la rose nord de la cathédrale porte les châteaux de Castille à côté des lys de France ; on y voit depuis longtemps la trace de sa générosité.

Les pierres, surtout, demeurent. À Saint-Ouen-l’Aumône, dans le Val-d’Oise, les bâtiments conservés de Maubuisson accueillent aujourd’hui un centre d’art contemporain, dans un parc traversé par un canal. Plus au nord, au bord de l’Oise, Royaumont dresse ses salles gothiques et la tourelle de son église détruite. On y passe une après-midi ; celles qui veulent rester plus longtemps dans le silence d’une clôture trouveront nos conseils pour une retraite en abbaye.

Les jeunes femmes qui se préparent aujourd’hui à régner, de Madrid à Bruxelles, apprennent leur métier des années à l’avance, comme nous le racontions à propos des héritières d’Europe. Blanche de Castille n’a pas eu ce temps. Elle a appris le pouvoir en l’exerçant, deux fois, et elle a transmis à son fils ce qu’elle avait de meilleur. Huit siècles plus tard, c’est le nom du fils qu’on enseigne. Celui de la mère est sur un lycée, une rue, une abbaye : c’est un début.

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