Les héritières d’Europe : Leonor, Amalia, Élisabeth apprennent à régner
Elles ont entre vingt et vingt-cinq ans et régneront un jour sur l’Espagne, les Pays-Bas et la Belgique. Leonor, Amalia et Élisabeth ont porté l’uniforme et prêté serment bien avant l’âge où l’on choisit un métier. Ce que la formation de ces futures reines dit de la monarchie qui vient.

Madrid, 31 octobre 2023. Devant les députés et les sénateurs réunis au Congrès, une jeune femme en tailleur blanc lève la main pour jurer fidélité à la Constitution et au roi. Leonor de Borbón a dix-huit ans ce jour-là, très exactement. Trente-sept ans plus tôt, le 30 janvier 1986, son père avait accompli le même geste, au même âge, dans le même hémicycle. Le soir, au Palais royal, Felipe VI passe au cou de sa fille le collier de l’ordre de Charles III. La scène a quelque chose d’immuable, et c’est voulu : une monarchie se transmet d’abord par des gestes répétés.
Leonor n’est pas seule. À La Haye et à Bruxelles, deux autres jeunes femmes attendent, elles aussi, une couronne : Catharina-Amalia, princesse d’Orange, et Élisabeth, duchesse de Brabant. Nées au début des années 2000, elles sont devenues héritières quand leurs pères sont montés sur le trône, en 2013 et 2014. Une génération de futures reines, élevée pour un métier qui ne s’apprend nulle part ailleurs.
Trois couronnes, trois règles de succession
Élisabeth est l’aînée, née le 25 octobre 2001 à Anderlecht. Elle est héritière depuis le 21 juillet 2013, jour de l’abdication de son grand-père Albert II. Elle doit sa place à une réforme : en 1991, la Belgique a renoncé à la préférence masculine. Sans ce texte, son frère Gabriel, né en 2003, passerait devant elle. Si tout se déroule comme prévu, elle sera la première reine régnante de l’histoire du pays.
Amalia est née le 7 décembre 2003 à La Haye. Elle est princesse d’Orange depuis le 30 avril 2013, quand Willem-Alexandre a succédé à sa mère, Beatrix. Elle est la première à porter ce titre en son nom propre. Aux Pays-Bas, l’égalité entre filles et garçons est inscrite dans la Constitution depuis 1983, et les Néerlandais ont l’habitude des reines : Wilhelmine, Juliana et Beatrix ont régné l’une après l’autre de 1890 à 2013.
Leonor, la cadette, est née le 31 octobre 2005 à Madrid. Elle est princesse des Asturies depuis l’avènement de son père, en juin 2014. Son cas est le plus singulier. La Constitution espagnole de 1978 donne toujours, à degré égal, la préférence au garçon sur la fille. Leonor régnera parce qu’elle n’a qu’une sœur, l’infante Sofía. L’Espagne n’a plus connu de reine en titre depuis Isabelle II, chassée du trône en 1868.
L’uniforme avant la couronne
C’est le trait le plus frappant de cette génération : aucune n’a échappé à l’armée, et aucune ne l’a traversée en touriste.
Leonor suit le parcours tracé par son père au milieu des années 1980 : trois années, une par armée. Le 17 août 2023, elle entre comme cadette à l’Académie générale militaire de Saragosse et prête serment au drapeau le 7 octobre suivant. À la rentrée 2024, elle passe à l’École navale de Marín, en Galice. En janvier 2025, elle embarque à Cadix sur le Juan Sebastián de Elcano, le quatre-mâts école de la Marine espagnole, pour cinq mois de traversée vers l’Amérique latine et New York. En septembre 2025, elle rejoint l’Académie de l’air de San Javier, près de Murcie. Le 18 décembre, elle vole seule pour la première fois aux commandes d’un Pilatus PC-21, une première pour une femme de la famille royale.
Élisabeth a choisi le même chemin, plus tôt. Le 31 août 2020, à dix-huit ans, elle entre à l’École royale militaire de Bruxelles pour une année de sciences sociales et militaires, achevée en juillet 2021. En septembre 2023, elle prête le serment d’officier et devient sous-lieutenant dans les trois composantes de l’armée belge.
Amalia, elle, mène les deux de front. Depuis septembre 2025, elle étudie le droit néerlandais à l’université d’Amsterdam tout en suivant une formation de réserviste dans le cadre du programme Defensity College. En Espagne comme en Belgique, la Constitution confie au roi le commandement des armées, au moins sur le papier. Le jour où elles régneront, ces jeunes femmes ne découvriront pas l’armée qu’elles incarnent : elles en auront porté l’uniforme.
Le jour où elles régneront, ces jeunes femmes ne découvriront pas l’armée qu’elles incarnent : elles en auront porté l’uniforme.
Plus au nord, Ingrid Alexandra de Norvège, née en 2004, a fait le même choix : quinze mois de service militaire au bataillon du génie de la brigade Nord, achevés en avril 2025.
Des châteaux gallois aux grandes universités
L’autre point commun tient en un nom : Atlantic College. Ce lycée international, fondé en 1962 dans le château de St Donat’s, au pays de Galles, prépare au baccalauréat international des élèves venus du monde entier. Élisabeth y a passé deux ans, de 2018 à 2020. Leonor y est arrivée en 2021 et en est sortie diplômée en 2023. On y vit en chambrée, parmi des camarades qui ne sont ni princes ni courtisans.
Élisabeth a ensuite étudié l’histoire et la science politique à Lincoln College, à Oxford, de 2021 à 2024, avant de partir à Harvard pour un master de politiques publiques. Amalia a commencé à l’automne 2022 un cursus de politique, psychologie, droit et économie à l’université d’Amsterdam. En octobre 2022, des menaces venues du crime organisé l’ont obligée à quitter sa chambre d’étudiante. Son père a révélé en avril 2024 qu’elle avait vécu une partie de l’année 2023 à Madrid, sous la protection de la monarchie espagnole, en suivant ses cours à distance. Entre cours royales, on se rend ces services-là.
Les langues, enfin, ne sont pas un ornement. Élisabeth a été scolarisée en néerlandais au collège Saint-Jean-Berchmans de Bruxelles et parle les trois langues nationales de la Belgique, auxquelles s’ajoute l’anglais. Leonor parle couramment l’espagnol, le catalan et l’anglais. Amalia tient l’espagnol de sa mère, la reine Máxima, née en Argentine. Pour une souveraine, parler la langue de chaque région, c’est déjà une manière de tenir le pays ensemble.
Servir avant d’être servie
Le devoir commence tôt, et en public. Élisabeth a prononcé son premier discours en néerlandais à neuf ans, en septembre 2011, à l’inauguration de l’hôpital pour enfants de Gand qui porte son nom. Leonor a fait le sien le jour de ses treize ans, le 31 octobre 2018, à l’Institut Cervantes de Madrid : elle y a lu le premier article de la Constitution. Un an plus tard, en novembre 2019, à Barcelone, elle s’exprimait en espagnol, en catalan, en anglais et en arabe devant la fondation Princesse de Gérone.
Amalia, elle, a marqué les esprits par un renoncement. En juin 2021, à dix-sept ans, elle écrit à la main au Premier ministre Mark Rutte pour refuser l’allocation annuelle à laquelle elle aurait droit à sa majorité, environ 1,6 million d’euros, tant qu’elle ferait ses études. Elle expliquait qu’elle ne pouvait encore donner grand-chose en retour, au moment où d’autres étudiants traversaient la pandémie dans des conditions bien plus difficiles. Le lendemain de ses dix-huit ans, le 8 décembre 2021, elle siégeait pour la première fois au Conseil d’État, comme le veut la tradition néerlandaise, et y prononçait son premier discours.
Une tradition qui change de visage, pas de nature
Ce qui change, c’est le visage du trône. En Suède, la princesse Victoria est devenue héritière en 1980, à deux ans, quand une loi a fait passer les filles à égalité avec les garçons ; sa fille Estelle, née en 2012, la suivra. Si l’ordre de succession se déroule comme prévu, la Suède, les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne et la Norvège auront un jour une reine à leur tête.
Ce qui ne change pas, c’est le reste : le serment devant les élus, l’uniforme, la langue des provinces, l’apprentissage patient d’un rôle qu’on n’a pas choisi. Ces jeunes femmes n’ont pas réinventé la monarchie. Elles en ont accepté les règles, avec une discipline que bien des étudiantes de leur âge trouveraient rude. Grace Kelly, entrée dans une famille régnante à vingt-six ans, avait dû tout apprendre sur le tard ; nous avons raconté ce qu’il lui en a coûté. Les princesses d’aujourd’hui, elles, s’y préparent depuis l’enfance. Et pour qui s’intéresse à ce que la tenue et le sens de la transmission ont encore à nous apprendre, nous en avons fait un petit inventaire.
Reste une image. Le 18 décembre 2025, au-dessus de la base de San Javier, une élève pilote boucle son premier vol sans instructeur. Personne n’est assis derrière elle. Un jour, ce sera vrai du reste.






