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Mode · Style

L’allure à la française : la tenue avant la tendance

L’élégance française ne tient ni à une marinière ni à une adresse parisienne. Elle repose sur quelques principes anciens, hérités de Chanel et de Saint Laurent : la retenue, des matières qui durent, le soin et le maintien. Comment se les approprier à vingt ans, sans se déguiser ni se ruiner.

Devant un miroir de loge bordé d’ampoules, une femme aux cheveux relevés et aux lèvres rouges se regarde avec sérieux.
Photo : Enrico Carcasci carca, Unsplash via Wikimedia Commons (CC0)

Elle porte une marinière, un rouge vif, une frange un peu défaite et un panier en osier. Elle a l’air de ne jamais y avoir pensé. On la croise dans les magazines du monde entier, dans les livres de conseils vendus aux touristes et sur des milliers de photos prises devant la même porte cochère. Cette Parisienne-là n’existe pas, ou seulement le temps d’une prise de vue.

L’élégance française, elle, existe bel et bien. On la reconnaît à Lyon comme à Quimper, chez une étudiante comme chez sa grand-mère, et elle ne doit presque rien à la marinière. Elle tient à quelques principes très anciens : se tenir, en faire moins, choisir des matières qui durent et en prendre soin. Rien de tout cela ne coûte cher. Tout demande de l’attention.

Ce que Chanel et Saint Laurent ont légué

Quand Gabrielle Chanel ouvre sa boutique de Deauville, en 1913, les femmes de la bonne société portent encore le corset. Elle leur propose du jersey, une maille jusque-là cantonnée aux sous-vêtements, des coupes droites et des poches où l’on peut glisser les mains. En 1926, sa petite robe noire fait d’une couleur de deuil une tenue de tous les jours. À son retour, en 1954, elle impose le tailleur de tweed sans col, dont la veste tombe droit grâce à une chaînette cousue dans l’ourlet. Le vêtement sert le corps, et non l’inverse : on s’assoit, on court après un bus, on reste nette.

Yves Saint Laurent fait passer chez les femmes le vestiaire des hommes. Le caban de marin dès sa première collection, en 1962, puis le smoking en 1966 et la saharienne deux ans plus tard. En 1966 encore, il ouvre rue de Tournon sa boutique Saint Laurent Rive Gauche : du prêt-à-porter dessiné par un couturier, pour des femmes jeunes qui n’avaient ni le temps ni les moyens des essayages de la haute couture.

Ni l’un ni l’autre n’a vendu une saison. Ils ont dessiné des pièces qu’on porte encore soixante ans plus tard, parce qu’elles reposent sur une coupe juste plutôt que sur un effet. C’est la première leçon de l’allure à la française, et la plus simple à retenir : la tendance passe, la coupe reste.

La retenue, ou un seul point fort à la fois

La deuxième leçon tient en un mot : la retenue. Elle n’a rien de triste. Une tenue retenue montre une chose, et une seule. Un rouge franc sur les lèvres avec un pull gris. Une belle ceinture de cuir sur une robe unie. Des boucles d’oreilles anciennes, et rien autour du cou.

Concrètement, cela passe par une palette courte. Choisissez deux couleurs de base qui s’accordent (le marine et le gris, le noir et le camel, le brun et le crème), puis une ou deux teintes qui éclairent votre visage. Tout se marie alors avec tout, et l’on s’habille le matin sans réfléchir. Pour trouver la couleur qui fera office de point fort, notre article sur le rouge à lèvres à tout âge donne une méthode.

La retenue vaut aussi pour les logos. Un sac couvert d’initiales annonce son prix avant de dire quoi que ce soit de celle qui le porte. La discrétion sur ce que l’on possède, que nous évoquions en dressant l’inventaire de ce que l’aristocratie peut encore nous apprendre, reste l’une des formes les plus sûres de l’élégance.

Des matières qui vieillissent bien

La différence entre une laine et un acrylique se voit rarement le jour de l’achat. Elle apparaît au bout d’un hiver. L’acrylique bouloche et se déforme ; la laine reprend sa forme après une nuit sur un cintre. Le lin froisse, c’est entendu, mais il s’adoucit à chaque lavage. Un cuir pleine fleur se patine, épouse le pied et se ressemelle. Une chemise en popeline de coton se repasse en cinq minutes et garde son tombé pendant des années.

La France a longtemps tissé ces étoffes : la soie à Lyon, où les canuts travaillaient pour toute l’Europe, la laine dans le Nord, autour de Roubaix et de Tourcoing. Il en reste des ateliers, moins nombreux, et un savoir-faire qu’on soutient chaque fois qu’on préfère une pièce bien faite à trois pièces vite oubliées.

Le réflexe à prendre est modeste : lire l’étiquette de composition avant le prix. Une bonne laine est annoncée comme telle, et un manteau qui en contient moins de 70 % perdra vite sa tenue. Notre guide de la seconde main détaille la manière de juger une couture et une maille en quelques secondes.

Le soin plutôt que la nouveauté

Une femme élégante n’a pas forcément beaucoup de vêtements. Elle a des vêtements en ordre. Le manteau est brossé, l’ourlet tombe à la bonne longueur, les chaussures sont cirées et le bouton manquant a été recousu le soir même.

L’élégance tient moins à ce qu’on achète qu’à ce qu’on entretient.

Ces gestes ne prennent que quelques minutes. Brosser un manteau de laine en rentrant, dans le sens du tissu, retire la poussière qui finirait par l’user. Le suspendre sur un cintre en bois aux épaules larges lui garde sa ligne. Un pull se plie au lieu de se pendre, et se lave rarement : une nuit à l’air suffit souvent. Les bouloches partent au rasoir à pulls. Les chaussures en cuir, elles, se glissent sur des embauchoirs en cèdre le soir, se cirent régulièrement et passent chez le cordonnier avant que le talon soit usé jusqu’au bois.

Nos grands-mères connaissaient tout cela sans y penser. Ces gestes se sont mal transmis, faute de temps plus que de goût, et ils s’apprennent en un après-midi. Ils ont un mérite que la nouveauté n’aura jamais : un vêtement soigné paraît plus cher qu’il ne l’a été.

Le maintien, la part qui ne s’achète pas

Le plus beau manteau du monde ne rattrape pas un dos voûté sur un téléphone. Le maintien est la moitié de l’allure, et c’est la moitié gratuite. Épaules basses et légèrement en arrière, menton parallèle au sol, regard devant soi plutôt que sur l’écran : il suffit de se surprendre dans une vitrine pour mesurer l’écart.

Le maintien déborde largement la posture. Il tient aussi à une voix qu’on n’élève pas dans un train, ou à un téléphone qu’on range pendant le dîner. On retrouve là quelques-unes de nos dix règles de savoir-vivre qui tiennent encore. S’habiller avec soin, au fond, relève de la même politesse : c’est faire aux autres l’honneur d’une tenue pensée pour eux autant que pour soi.

À vingt ans, sans se déguiser ni se ruiner

Le piège, à vingt ans, est la copie. On achète le tailleur complet, le carré de soie noué comme dans un film des années 1950, les ballerines et le rang de perles, et l’on se retrouve costumée en dame de la génération de sa grand-mère. L’allure ne s’imite pas en bloc. Elle s’emprunte une pièce à la fois, mêlée à ce que l’on porte déjà : un blazer de laine sur un jean brut, un pull en cachemire chiné avec des baskets de cuir blanc, le foulard d’une grand-mère noué à l’anse d’un sac.

Commencez par ce qui se voit le plus et s’use le moins vite, le manteau et les chaussures. En dépôt-vente ou en friperie, un bon manteau de laine se trouve souvent entre 30 et 150 euros. Faites ensuite reprendre ce qui ne tombe pas parfaitement : un ourlet coûte en général une quinzaine d’euros chez la retoucheuse, et un vêtement ajusté à votre taille exacte change toute une silhouette. Pour le reste, notre vestiaire d’automne qui dure propose dix pièces et leur prix, en neuf comme en seconde main.

Il reste une chose que la Parisienne des magazines ne montre jamais, parce qu’elle ne tient pas dans une photo : l’allure se construit lentement. Un manteau brossé chaque soir pendant dix hivers finit par prendre la forme de vos épaules, et un peu de votre caractère.

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Beauté, cosmétique, mode

Laura Thomas

Passée par les ateliers d’une maison de couture avenue Montaigne puis par le laboratoire d’un parfumeur grassois, elle sait comment se coud un revers et ce que contient vraiment un sérum. Elle croit au vêtement qui dure et à la crème qui tient ses promesses — les deux sont rares.

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