Ce que vos gestes de beauté disent de l’image que vous avez de vous
Dix minutes devant le lavabo, chaque matin, ne servent pas qu’à la peau. Vos habitudes de beauté façonnent aussi l’image que vous avez de vous-même, pour le meilleur quand elles sont un soin, pour le pire quand elles deviennent une inspection. Comment faire la différence.

Le matin, il y a ce moment où l’on passe de la personne qui vient de se lever à celle qui va sortir. Un peu d’eau fraîche, une crème, parfois un trait de crayon ou un rouge à lèvres. Quelques minutes à peine. Elles servent la peau, évidemment, mais elles font autre chose encore : elles fixent, jour après jour, le regard que l’on porte sur soi.
Ce regard peut être indulgent ou sévère. Les mêmes gestes, le même pot de crème, le même miroir peuvent devenir un rendez-vous agréable avec soi-même ou une séance d’inspection. Tout dépend de la manière dont on s’y prend.
Un rituel qui découpe la journée
Les anthropologues appellent rites de passage ces cérémonies qui marquent le franchissement d’un seuil. Toutes proportions gardées, une routine de beauté fonctionne un peu ainsi : elle sépare la nuit du jour, la maison du dehors, puis, le soir, le dehors de la maison. Se démaquiller, c’est aussi déposer sa journée.
La valeur de ce rituel tient à sa régularité et à l’attention qu’on y met, bien plus qu’au nombre de produits. Trois gestes faits lentement, en sentant la texture de la crème et la chaleur des mains, apaisent davantage que dix étapes expédiées en regardant l’heure. Beaucoup de femmes le découvrent tard, souvent quand leur peau change, à la ménopause par exemple, et qu’elles doivent tout reprendre de zéro : la routine redevient alors un moment d’écoute plutôt qu’une liste.
Prendre soin ou se surveiller
En 1997, les psychologues américaines Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts ont proposé ce qu’elles ont appelé la théorie de l’objectification. Leur idée : dans des sociétés qui jugent sans cesse le corps des femmes, beaucoup d’entre elles apprennent à se regarder de l’extérieur, comme on regarderait un objet exposé. Elles parlent d’auto-objectification. Leurs travaux, et ceux qui ont suivi, l’associent à davantage de honte vis-à-vis du corps et d’anxiété liée à l’apparence.
La salle de bains est l’un des lieux où cette surveillance s’installe le plus facilement. La frontière est subtile. Prendre soin de soi, c’est se demander comment va sa peau : tire-t-elle, a-t-elle froid, a-t-elle besoin de repos ? Se surveiller, c’est chercher ce qui ne va pas : le pore, la ridule, la tache, le cheveu blanc.
Une routine de beauté devrait vous rendre à vous-même, pas vous mettre sous surveillance.
Certains outils poussent vers la surveillance. Le miroir grossissant, utile pour poser un trait d’eye-liner, devient vite une loupe à défauts. La lumière crue du plafonnier durcit tous les visages. Et les images retouchées ou filtrées, sur les écrans, imposent une peau sans texture que personne n’a dans la vraie vie. Une peau réelle a des pores, des reliefs, des rougeurs passagères ; c’est ainsi qu’on la reconnaît vivante.
Si la préoccupation pour un défaut, réel ou perçu, finit par occuper des heures chaque jour, par empêcher de sortir ou de se montrer, il ne s’agit plus de coquetterie. On parle alors de dysmorphophobie, un trouble qui se soigne : il faut en parler à son médecin traitant, qui pourra orienter vers un psychiatre ou un psychologue.
Connaître sa peau, c’est déjà s’apaiser
Il existe une autre manière, moins connue, d’améliorer son rapport au miroir : apprendre. Une femme qui sait ce qu’est sa peau, sèche, grasse, sensible, déshydratée, achète moins au hasard, se déçoit moins, et se juge moins.
Lisez les listes d’ingrédients, dites INCI, imprimées sur chaque emballage. Les ingrédients y figurent par ordre décroissant de concentration, jusqu’au seuil de 1 %, en dessous duquel l’ordre est libre. Si l’actif vanté sur la boîte arrive en fin de liste, vous savez à quoi vous en tenir. Les allergènes de parfum les plus courants doivent aussi être mentionnés, ce qui aide celles qui réagissent facilement.
La peau change au fil de la vie, avec les hormones, une grossesse, la ménopause, les saisons. La connaître, c’est accepter qu’une routine qui convenait à trente ans ne convienne plus à cinquante, sans en conclure que quelque chose est « raté ». Nos conseils pour la peau en hiver partent de cette idée : on soigne la peau qu’on a aujourd’hui, pas celle d’hier.
Le maquillage comme langage
Le maquillage peut cacher, et il peut aussi dire. Un rouge franc un jour de réunion difficile, un trait noir un soir de fête, un visage nu un dimanche : ce sont des choix d’expression, comme on choisit une tenue. À dix-sept ans, on essaie des couleurs pour voir qui l’on pourrait être. À soixante-dix, on sait souvent exactement ce qui nous ressemble, et l’on peut encore changer d’avis. Celles qui ont décidé de laisser pousser leurs cheveux blancs le racontent souvent : c’est en changeant un geste de beauté qu’elles ont changé le regard qu’elles portaient sur elles.
Le lien entre apparence et estime de soi est pris au sérieux jusque dans les hôpitaux. Dans de nombreux services de cancérologie, des socio-esthéticiennes, des esthéticiennes formées à accompagner les personnes malades, proposent des soins pendant les traitements, quand la peau, les cils ou les sourcils changent. Il ne s’agit pas de futilité : retrouver un visage qu’on reconnaît aide à traverser l’épreuve.
Garder la routine à sa place
Une habitude de beauté est saine tant qu’elle donne plus qu’elle ne prend. Elle prend trop quand on culpabilise de l’avoir sautée, quand elle coûte plus que ce que le budget permet, quand elle se transforme en examen quotidien dont on sort perdante.
Si les réponses vous déplaisent, simplifiez. Gardez les gestes qui font du bien, rangez le miroir grossissant dans un tiroir, allumez une lumière douce. Votre visage n’a pas besoin d’être examiné chaque matin. Il a besoin d’être soigné, puis oublié pour la journée, pendant que vous vivez votre vie avec.






