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Psycho · Émotions

L’angoisse du dimanche soir, ou le lundi qui commence trop tôt

Vers dix-huit heures, la lumière baisse et quelque chose se serre. L’angoisse du dimanche soir a des causes connues : la semaine qu’on anticipe, un rythme qui se rompt, un travail qui déborde. Ce que la recherche en a mesuré, et comment rendre au dimanche sa fin de journée.

Dans une pièce sombre, une jeune femme vue de dos regarde par la fenêtre la lumière dorée d’un soir d’hiver sur un jardin enneigé.
Photo : Kate Williams kmw152, Unsplash via Wikimedia Commons (CC0)

Dimanche, dix-huit heures. Le gratin est au four, la nuit est tombée depuis un moment, quelqu’un a allumé la lampe du salon. Rien ne s’est passé. Et pourtant quelque chose s’est posé sur la poitrine, un poids sans objet précis, qui ressemble à la veille d’un examen. Vous pensez à la réunion de neuf heures, au dossier laissé en plan vendredi, au réveil qui sonnera dans douze heures. Le dimanche n’est pas fini, mais vous l’avez déjà quitté.

Cette angoisse du dimanche soir a un nom anglais devenu familier, les Sunday scaries, et une histoire plus ancienne qu’on ne le croit. Elle n’est pas une maladie. Elle dit pourtant quelque chose de la manière dont nous vivons la semaine, et elle se laisse apprivoiser.

Le lundi, moins terrible que son ombre

En 2012, trois chercheurs américains, Arthur Stone, Stefan Schneider et James Harter, ont étudié dans le Journal of Positive Psychology l’humeur selon les jours de la semaine, à partir de plusieurs centaines de milliers d’Américains interrogés par l’institut Gallup. Le vendredi et le week-end sont nettement plus heureux, le samedi et le dimanche se valent, et le fameux « lundi bleu » ne se distingue guère du mardi ou du jeudi.

Autrement dit, le lundi pèse moins lourd que le passage qui y mène, cette marche qu’on voit venir. L’angoisse du dimanche soir est une angoisse d’anticipation : elle porte sur ce qui n’a pas encore eu lieu, et l’imagination, à cette heure-là, a rarement la main légère.

Les psychanalystes l’avaient remarqué il y a plus d’un siècle. En 1919, le Hongrois Sándor Ferenczi décrit des « névroses du dimanche » : des patients dont les maux de tête ou d’estomac revenaient chaque semaine ce jour-là, même quand rien ne changeait dans leurs habitudes. Plus tard, dans Découvrir un sens à sa vie, Viktor Frankl reprendra l’expression dans un autre sens : la tristesse qui saisit certains quand l’agitation de la semaine s’arrête et laisse voir le vide qu’elle recouvrait. L’une de ces angoisses redoute le lundi, l’autre le dimanche lui-même. Il vaut la peine de savoir laquelle est la vôtre.

Trois raisons pour lesquelles tout se serre vers dix-huit heures

Ce qui reste en suspens. Un travail inachevé occupe l’esprit plus qu’un travail terminé : c’est l’intuition que la psychologue Bluma Zeigarnik avait étudiée dès les années 1920. Le dossier de vendredi, la conversation délicate prévue mardi reviennent d’autant plus volontiers que l’après-midi s’est vidée.

Un rythme qui se rompt. Le week-end, on se couche et on se lève plus tard. En 2006, le chronobiologiste allemand Till Roenneberg et ses collègues ont baptisé ce décalage social jetlag, le décalage horaire social : chaque semaine, beaucoup d’entre nous changent de fuseau sans quitter leur lit. Le dimanche soir, le corps n’a pas sommeil à l’heure où le réveil l’exige, et la nuit qui s’annonce courte nourrit l’inquiétude. Les Suédois Göran Kecklund et Torbjörn Åkerstedt ont d’ailleurs observé en 2004 que l’appréhension de la journée de travail du lendemain allait de pair avec moins de sommeil profond.

Un travail qui déborde. On ouvre la messagerie « pour ne pas être surprise lundi », on découvre trois messages, et la semaine a commencé avec quinze heures d’avance. La psychologue allemande Sabine Sonnentag, de l’université de Mannheim, a montré l’importance de ce qu’elle appelle le détachement psychologique : cesser, pendant le temps libre, de penser au travail. Ceux qui y parviennent récupèrent mieux. Le coup d’œil du dimanche soir est précisément ce qui l’empêche.

Le lundi pèse moins lourd que la marche qu’on voit venir depuis le dimanche après-midi.

Préparer le lundi dès le vendredi

Puisque l’angoisse se nourrit de ce qui reste en suspens, c’est le vendredi qu’on la désamorce. En 2011, E. J. Masicampo et Roy Baumeister ont montré dans le Journal of Personality and Social Psychology qu’il n’est pas nécessaire d’achever une tâche pour qu’elle cesse de tourner dans la tête : formuler un plan précis suffit à faire taire ses intrusions. L’esprit lâche prise dès qu’il sait que la chose est prévue.

Le geste tient en un quart d’heure, avant de quitter le bureau. Notez ce qui reste à faire, et pour chaque point le jour où vous vous en occuperez. Écrivez en haut de la liste la première tâche du lundi, simple et concrète, celle par laquelle vous commencerez en arrivant. Fermez l’ordinateur. Le lundi matin aura un début, et le dimanche soir n’aura plus à l’inventer.

Si la liste n’a pas été faite, elle peut l’être le dimanche, au coucher. En 2018, Michael Scullin et son équipe, à l’université Baylor, au Texas, ont fait écrire 57 étudiants avant d’éteindre : les uns notaient ce qu’ils avaient à faire les jours suivants, les autres ce qu’ils avaient déjà accompli. Les premiers se sont endormis plus vite, d’autant plus vite que leur liste était détaillée. L’échantillon est petit ; l’exercice ne coûte rien.

Reste le travail qui ne s’arrête jamais vraiment. Depuis le 1er janvier 2017, le droit à la déconnexion figure dans le Code du travail. Le connaître aide à refuser la sollicitation du dimanche, et l’art de dire non sans se justifier permet de le faire sans drame.

Rendre au dimanche soir sa fin de journée

Une soirée qu’on laisse vide se remplit d’appréhension. Le rite lui donne une forme, et marque la fin du dimanche par autre chose que l’approche du lundi.

Il peut s’agir d’un dîner servi à table et non devant un écran, une soupe, une omelette, la nappe qu’on met parce que c’est dimanche : le déjeuner du dimanche a ses règles, le dîner peut avoir les siennes. Ou de la messe du soir, que beaucoup de paroisses de ville célèbrent en fin de journée : une heure qui clôt la semaine au lieu d’ouvrir la suivante. Le psaume 4, chanté aux complies, la prière qui termine la journée, contient un verset fait pour cette heure : In pace in idipsum dormiam et requiescam, en paix je me couche et je m’endors.

Ou encore d’une promenade à la tombée de la nuit, toujours le même tour du quartier, pour que les jambes fassent ce que la tête n’arrive pas à faire. D’un livre qu’on se réserve pour le soir. L’activité importe moins que sa régularité : la répétition finit par associer cette heure à autre chose qu’au lundi.

Pour les écrans de travail, la règle la plus efficace est aussi la plus bête : ne pas les avoir sous la main. L’ordinateur dans un placard, la messagerie professionnelle déconnectée du téléphone. Si l’envie de vérifier persiste, l’ennui qu’elle cache mérite peut-être d’être écouté plutôt que comblé.

Quand l’angoisse ne se limite plus au dimanche

Un pincement le dimanche soir est banal. Il devient un signal quand il déborde : quand l’inquiétude revient chaque soir, quand le sommeil se dégrade plusieurs nuits par semaine, quand surviennent palpitations, crises de larmes ou boule au ventre dès le samedi. Les psychiatres parlent de trouble anxieux généralisé lorsque des inquiétudes difficiles à contrôler occupent la plupart des jours pendant au moins six mois. Ce trouble se soigne, et l’anxiété qui ne se voit pas n’en est pas moins réelle.

Il arrive aussi que le dimanche soir dise la vérité sur un poste : un supérieur qui humilie, une charge qui épuise. Le rite n’y suffira pas, et ce n’est pas à vous seule de vous adapter. Votre médecin traitant est la première porte ; le dispositif Mon soutien psy permet de consulter un psychologue avec des séances remboursées par l’Assurance maladie. En cas de pensées suicidaires, le 3114 répond jour et nuit.

En novembre, cette angoisse se confond parfois avec la saison, quand la nuit tombe peu après dix-sept heures : le blues de novembre a ses propres remèdes. Quant au dimanche lui-même, il se défend aussi collectivement.

Dimanche prochain, à dix-huit heures, le gratin sera peut-être encore au four. La liste aura été faite vendredi, l’ordinateur dormira dans le placard, et la soirée aura une forme. Le poids viendra peut-être encore. Il trouvera moins de place où se poser.

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