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Éditorial · Édito

Défendre le dimanche, le dernier temps que nous avons en commun

Le dimanche est le jour où l’on n’est ni cliente ni salariée, seulement fille, amie, épouse, et paroissienne pour certaines. On le croit acquis ; il s’use pourtant une ouverture après l’autre. Pourquoi le repos dominical mérite d’être défendu, et pourquoi il ne vaut que s’il est commun.

Devant les colonnes d’une église parisienne, des fidèles en habits sombres sortent de la messe sur le pavé, une petite fille parmi eux.
Photo : Jean Béraud, Wikimedia Commons (Public domain)

Il y a, dans les villes françaises, une heure que l’on remarque surtout en revenant de l’étranger. Le dimanche, vers treize heures, la boulangère baisse son rideau, le primeur rentre ses cagettes, et la rue change de bruit. On entend des pas, une conversation à une fenêtre, des cloches parfois, un enfant qui traîne sur son vélo. Rien ne s’achète plus, ou presque. Pendant quelques heures, la ville cesse d’être un magasin.

Cette heure-là ne figure dans aucune statistique. Elle ne produit rien, ne rapporte rien, et c’est pour cela qu’elle est fragile : ce qui ne se compte pas se défend mal devant ce qui se compte. Chaque ouverture supplémentaire a ses arguments, souvent raisonnables, un chiffre d’affaires, un service rendu, des touristes à satisfaire. Le dimanche, lui, n’a pas d’avocat. On ne mesure ce qu’il valait qu’au moment où il manque.

Un repos qui ne vaut que s’il est commun

L’argument le plus courant en faveur du travail le dimanche est celui de la liberté. Chacun prendrait son repos quand il le veut, le mardi ou le jeudi, et tout le monde y gagnerait. Il oublie l’essentiel. Un jour de repos pris seule, pendant que les autres travaillent, permet de dormir, de faire ses courses, de souffler. Il ne permet ni de voir ses amies, ni de déjeuner chez ses parents, ni de marcher une après-midi entière avec son mari, ni de chanter à la messe avec d’autres. Le dimanche a cette propriété rare : sa valeur grandit avec le nombre de ceux qui le partagent.

Les jeunes femmes de vingt-cinq ou trente ans le savent mieux que personne. Leurs semaines sont découpées par des horaires qui ne coïncident jamais : l’une quitte l’hôpital à vingt heures, l’autre prend un train à six heures pour un client à Lyon. Le samedi se remplit de courses, de démarches et de mariages d’amies. Il reste le dimanche, seul moment où l’on peut encore dire « venez à midi » sans ouvrir son agenda. Un rendez-vous fixe, chaque semaine, que personne n’a à négocier : c’est ce que des siècles de calendrier nous ont légué, et c’est très exactement ce que la vie moderne ne sait plus produire.

Un repos que l’on prend seule s’appelle un congé. Un repos que l’on prend ensemble s’appelle un dimanche.

Ce que dit le droit du repos dominical

Le droit français a fait du dimanche le jour ordinaire du repos il y a plus d’un siècle. La loi du 13 juillet 1906 a établi le repos hebdomadaire des employés et des ouvriers, en le fixant en principe le dimanche. Le Code du travail le dit toujours, à son article L3132-3 : « Dans l’intérêt des salariés, le repos hebdomadaire est donné le dimanche. »

Les exceptions sont nombreuses, et beaucoup sont justes. Les établissements de santé, les transports, les hôtels, les cafés et les restaurants dérogent de droit au repos dominical, parce qu’on ne ferme pas une maternité le dimanche et qu’il faut bien rentrer chez soi. Les commerces alimentaires peuvent ouvrir le dimanche matin. Depuis la loi du 6 août 2015, le maire peut accorder jusqu’à douze dimanches d’ouverture par an aux commerces de détail, et des zones touristiques ou commerciales ont été délimitées où les magasins peuvent ouvrir chaque dimanche. Aucune de ces règles n’est scandaleuse en elle-même. Mises bout à bout, elles dessinent une pente : celle d’un pays où le dimanche deviendrait un jour comme les autres, avec un peu moins de monde dans les bureaux.

Les soignantes, les boulangères et les autres

Défendre le dimanche n’a rien d’un reproche adressé à celles qui y travaillent. L’infirmière de garde, la sage-femme, la gendarme, la serveuse du café de la place, la boulangère levée avant l’aube font tenir le dimanche des autres. Celles-là savent ce qu’il vaut : le leur tombe parfois un mardi, et leurs amies ne sont pas libres ce jour-là.

La frontière passe ailleurs, entre la nécessité et la commodité. On ne ferme pas un service d’urgences. On peut, en revanche, attendre lundi pour recevoir une coque de téléphone commandée à vingt-trois heures, et faire ses courses le samedi. Chaque fois qu’un service reste ouvert le dimanche par simple confort, quelqu’un a perdu le sien : un livreur, une caissière, une préparatrice d’entrepôt, souvent jeunes, qui n’ont pas toujours le loisir de refuser.

La tentation gagne aussi les bureaux, et plus sournoisement. L’ordinateur portable a rendu le travail du dimanche invisible : on ne va pas au bureau, on « jette juste un œil » à ses courriels vers dix-huit heures, et la semaine commence la veille. Pour une jeune femme qui débute, qui veut bien faire et espère une promotion, la pente est douce et continue. Un courriel écrit le dimanche peut partir le lundi matin : la plupart des messageries savent en programmer l’envoi, ce qui épargne aussi celle qui le reçoit.

Le temps du foyer et des amitiés

Un dimanche défendu n’a pas besoin d’être rempli. Une grasse matinée, un petit-déjeuner qui s’éternise, un appel à la grand-mère qui l’attendait depuis jeudi. Une longue promenade en forêt ou le long d’un fleuve, sans montre ni podomètre. Une amie qui vient prendre le thé et reste dîner. Le déjeuner du dimanche, quand la famille est assez proche pour le tenir, a ses règles et ses bonheurs. Le reste de l’après-midi appartient à ce qui ne sert à rien : lire, s’ennuyer un peu, converser sans regarder l’heure.

C’est aussi le jour du foyer, au sens ancien du mot, celui où l’on entretient le feu. On y cuisine pour la semaine, on remet la maison d’aplomb, on dresse une vraie table même à deux. Nos grands-mères, qui savaient tenir une maison, en faisaient une petite cérémonie, avec la nappe propre et le rôti. Un dimanche qui ne diffère en rien des autres jours finit cependant par ne plus en être un.

La messe, pour celles qui y vont

Le mot lui-même dit d’où vient ce jour. « Dimanche » descend du latin dies dominicus, le jour du Seigneur, celui de la Résurrection pour les chrétiens. En 321, l’empereur Constantin demanda par un édit aux juges, aux citadins et aux artisans de se reposer le « vénérable jour du soleil », tout en laissant les paysans travailler leurs champs.

Les chrétiens n’avaient pas attendu la loi. En 304, sous la persécution de Dioclétien, des fidèles d’Abitène, en Afrique romaine, furent arrêtés pour s’être réunis le dimanche malgré l’interdiction. Selon les actes de leur martyre, ils répondirent à leurs juges : Sine dominico non possumus, « sans le dimanche, nous ne pouvons pas vivre ». Jean-Paul II a rappelé leur mot dans Dies Domini, la lettre apostolique du 31 mai 1998 qu’il a consacrée tout entière au jour du Seigneur.

Pour celles qui vont à la messe, le dimanche est d’abord ce rendez-vous : une heure passée debout parmi d’autres, des enfants qui remuent au premier rang, une vieille dame qu’on raccompagne jusqu’à sa porte. Celles qui n’y vont pas peuvent en retenir l’idée, qui n’appartient à aucune paroisse : un temps soustrait à l’utile et rendu à ce qui compte davantage. Le judaïsme connaît la même intuition avec le sabbat. Abraham Joshua Heschel, dans un livre de 1951 qui lui est consacré, le décrivait comme un palais bâti dans le temps plutôt que dans l’espace. On habite un dimanche comme on habite une maison. Encore faut-il ne pas la louer, pièce par pièce, au plus offrant.

Ce qu’on ne mesure qu’en le perdant

Le dimanche se défend rarement dans les grandes déclarations. Il se défend par de petites abstentions : faire ses courses la veille, ne pas commander ce qui peut attendre, laisser l’ordinateur fermé, accepter qu’une boutique soit close et rentrer sans rien. Prises une à une, elles ne pèsent rien. Ensemble, elles font tenir l’édifice, car un dimanche commun n’existe que parce que beaucoup de gens, sans s’être concertés, renoncent à la même chose le même jour.

Le rideau de la boulangerie est tombé à treize heures. Derrière, une femme enlève son tablier et rentre déjeuner chez elle. C’est aussi pour elle qu’on défend le dimanche.

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