Éloge de la conversation
Nous n’avons jamais autant parlé, et nous conversons de moins en moins. Des salons du Grand Siècle aux tables de famille, la conversation est un art français qui s’apprend et se transmet. Ce que l’on perd à la négliger, et ce qu’une jeune femme gagne à la cultiver.

Il y a, dans tous les dîners, un moment que l’on reconnaît. Quelqu’un cherche le nom d’un acteur, celui qui jouait le mari dans ce film dont personne ne retrouve le titre. On tâtonne, on propose, on se trompe avec aplomb, une voisine fredonne la musique du générique. Puis une main glisse vers une poche, un écran s’allume, et la réponse tombe, exacte et sans appel. Tout le monde a raison, et plus personne n’a rien à dire. La conversation, qui avait pris son élan, retombe comme un soufflé sorti trop tôt du four.
Le geste est anodin. Il trahit pourtant une préférence de notre temps : nous aimons mieux la réponse que le chemin qui y mène. Or la conversation, c’est le chemin.
Parler beaucoup, converser peu
Nous n’avons jamais autant parlé. Nous laissons des messages vocaux de quatre minutes que l’on écoute en vitesse accélérée, nous réagissons d’un pouce levé aux nouvelles de gens que nous n’avons pas vus depuis un an. Mais un message vocal est un monologue expédié, et une discussion de groupe une suite de monologues qui se croisent sans se toucher. Il y manque l’essentiel : l’interruption, la relance, le visage de l’autre qui change pendant qu’on lui parle, et ce silence qu’il faut savoir laisser durer.
Montaigne, qui n’avait pas de téléphone mais avait eu un ami incomparable, a consacré un chapitre entier des Essais à « l’art de conférer », c’est-à-dire de converser. Il y écrit : « Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c’est à mon gré la conference. » Un siècle après lui, La Rochefoucauld notait que si peu de gens paraissent agréables dans la conversation parce que chacun pense à ce qu’il va dire plutôt qu’à répondre à ce qu’on lui dit. Nos écrans n’ont pas inventé ce défaut. Ils l’ont rendu confortable.
Une invention française, tenue par des femmes
On oublie volontiers que cet art a une histoire, et que cette histoire est largement féminine. Dans les années 1620, la marquise de Rambouillet ouvre sa chambre bleue, rue Saint-Thomas-du-Louvre, à une société choisie de grands seigneurs et d’écrivains. On y parle de vers, d’amour, de la langue elle-même, et l’on y apprend à le faire sans brutalité ni pédanterie. Benedetta Craveri, dans L’Âge de la conversation (Gallimard, 2002), a raconté comment, de salon en salon, cette pratique a façonné pendant près de deux siècles une manière d’être française : la politesse comme forme d’intelligence.
Au siècle suivant, Mme Geoffrin reçoit rue Saint-Honoré les artistes le lundi et les gens de lettres le mercredi. Le peintre Lemonnier, bien après coup, a imaginé une lecture dans son salon où se presse tout ce que Paris comptait d’esprits. Ce que ces maîtresses de maison savaient faire n’a laissé que peu d’œuvres signées de leur nom, et c’est justement ce qui en fait la rareté : elles faisaient parler les autres. Interrompre le bavard sans le blesser, tirer le timide de son silence, relancer quand le sujet s’épuise, sentir le moment où une plaisanterie va trop loin. Mme de Staël, qui s’y connaissait, a consacré à « l’esprit de conversation » un chapitre de De l’Allemagne, où elle tient cet art pour une spécialité de son pays.
La conversation est l’élégance la moins chère du monde.
La table de famille, première école
Tout le monde n’a pas eu de salon. Presque tout le monde a eu une table. C’est là, bien avant l’école, que l’on apprend à attendre son tour, à raconter sa journée en évitant les détails qui n’intéressent que soi, à écouter un oncle reprendre pour la dixième fois l’histoire de sa panne de voiture dans les Alpes, et à rire quand même au bon moment. En 2010, l’Unesco a inscrit le repas gastronomique des Français au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. On a beaucoup commenté les plats. On a moins remarqué que ce repas dure longtemps précisément parce qu’on y parle.
La table est aussi le lieu où les générations se transmettent ce qui ne s’écrit nulle part. Comment une grand-mère a rencontré son mari, ce que mangeait la famille pendant les hivers difficiles, pourquoi l’on ne parle plus à tel cousin. Nous sommes le 2 novembre, jour où l’on pense aux défunts. Celles qui ont perdu une mère ou une grand-mère le savent : ce que l’on regrette le plus, souvent, ce sont les questions qu’on n’a pas posées. Une conversation manquée ne se rattrape pas.
C’est pourquoi nous défendons, ici, le dîner simple et long plutôt que le repas parfait. Six convives et un plat qui mijote suffisent, pourvu que l’on prenne le temps de s’asseoir.
Ce que l’écran retire à la table
Il ne s’agit pas de jeter les téléphones par la fenêtre. Ils nous rendent mille services. Mais un téléphone posé sur la table, même retourné, rappelle à chacun qu’une conversation plus pressante attend peut-être ailleurs. On s’engage moins. On choisit des sujets qu’il est facile d’abandonner.
La psychologue Sherry Turkle, qui étudie depuis des décennies au MIT notre relation aux machines, en a fait un livre, traduit en français sous le titre Les Yeux dans les yeux (Actes Sud, 2020). Sa thèse, résumée sans la trahir : c’est dans la conversation en face à face que nous apprenons à nous mettre à la place des autres, et nous la fuyons parce qu’elle nous expose. Un message se relit, se corrige, s’envoie quand on est prête. Une conversation, non. C’est ce qui la rend inconfortable, et c’est ce qui la rend précieuse. Nous avons proposé ailleurs quelques moyens de faire une pause avec son téléphone sans renoncer à lui.
Ce qu’une jeune femme gagne à la cultiver
La conversation est l’élégance la moins chère du monde. Elle ne demande ni budget ni silhouette, seulement de l’attention et un peu d’exercice. Celle qui sait converser se tire avec aisance d’un entretien d’embauche, d’un premier dîner, d’un repas de mariage où elle ne connaît personne. Elle sait surtout être en désaccord sans rompre : contredire quelqu’un en le regardant, sans le mépriser ni se renier, devient presque une compétence de diplomate.
Elle y gagne aussi une forme de mémoire. Les gens oublient vite ce qu’on leur a dit. Ils se souviennent longtemps de s’être sentis écoutés. Celle qui pose la deuxième question, celle qui prouve qu’elle a entendu la réponse, laisse derrière elle une impression qu’aucune tenue ne remplace.
Laisser le nom de l’acteur nous échapper
Ce savoir-faire ne s’hérite pas tout fait. Il se transmet comme une recette, par l’exemple, en regardant faire une mère, une tante, une amie plus âgée qui savait mettre une tablée à l’aise. Et il se perd de la même manière, faute d’occasions.
Alors, la prochaine fois que le nom d’un acteur vous échappera à table, laissez-le vous échapper. Cherchez ensemble, faites fausse route, racontez au passage le film que vous aviez vu à sa place. Le nom reviendra peut-être dans la voiture, au retour, et vous sourirez seule dans le noir. La soirée, elle, aura eu lieu.






