Ce que nous devons aux mères qui ont choisi la maison
Elles ont choisi, pour quelques années ou pour longtemps, d’élever leurs enfants à la maison, et la statistique les range parmi les inactives. Ce que nous devons aux mères au foyer, ce que leur travail apporte au pays sans figurer dans ses comptes, et la considération qui leur manque encore.

Chaque mois de septembre, la fiche de renseignements revient de l’école au fond du cartable, avec ses cases à remplir au stylo bille. Nom, adresse, allergies, personne à prévenir en cas d’urgence. Puis vient la ligne « profession de la mère ». Beaucoup de femmes connaissent ce petit arrêt du stylo. Faut-il écrire « sans profession », comme le suggèrent certains formulaires, ou « mère au foyer », qui sonne comme un aveu ? La plupart finissent par tracer deux mots, vite, et passent à la ligne suivante.
Il y a pourtant une ironie dans cette case. Celle qui la remplit est souvent celle qui a lu la fiche, retrouvé le carnet de santé, signé l’autorisation de sortie et glissé le tout dans le cartable avant huit heures. Sans profession, peut-être. Sans travail, certainement pas.
Deux millions de femmes au foyer, que l’on dit inactives
Selon l’Insee (Insee Première no 1463, août 2013), la France comptait en 2011 environ 2,1 millions de femmes au foyer, c’est-à-dire de femmes de 20 à 59 ans, vivant en couple, ni étudiantes, ni en emploi, ni au chômage. Elles étaient 3,5 millions vingt ans plus tôt. Toutes n’élèvent pas de jeunes enfants : parmi elles se trouvent des quinquagénaires dont les enfants sont partis. Mais huit sur dix ont déjà travaillé, et l’arrêt survient souvent à l’arrivée d’un enfant. Il est aussi, note l’Insee, plus souvent temporaire qu’il y a vingt ans.
La statistique les classe parmi les inactives. Le mot est technique et ne juge personne. Mais les mots techniques finissent toujours par passer dans la conversation. On demande à une femme ce qu’elle fait, elle répond qu’elle élève ses enfants, et l’on entend parfois, dans le silence qui suit, le mot que l’Insee n’avait pas voulu dire.
Le vocabulaire ancien était plus juste. Le foyer, avant d’être une maison, est l’endroit où l’on fait le feu. Il faut quelqu’un pour y veiller, l’empêcher de s’éteindre ou de prendre trop haut. Il n’y a rien d’inactif là-dedans.
Soixante milliards d’heures que le PIB ne compte pas
Ce travail a pourtant été mesuré. En 2012, l’Insee a publié une étude au titre éloquent : « Le travail domestique : 60 milliards d’heures en 2010 » (Insee Première no 1423). Cuisine, ménage, linge, courses, soins aux enfants, devoirs du soir : selon le périmètre retenu, ce travail représente une à deux fois le temps de travail rémunéré du pays. Valorisé au coût d’un salarié payé au Smic, il pèserait, dans l’hypothèse intermédiaire, environ un tiers du produit intérieur brut. Les femmes en assurent 64 %.
Ces chiffres valent pour tous les foyers, que la mère rentre du bureau à dix-neuf heures ou qu’elle n’y aille pas. Ils disent une chose simple : la richesse d’un pays se fabrique aussi dans les cuisines, sans paraître dans aucune comptabilité.
Reste ce que la statistique ne mesure pas. Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième Sexe, comparait le ménage au supplice de Sisyphe : ce qui est propre ce soir sera sale demain. Elle avait raison pour la vaisselle. Elle oubliait que l’enfant n’est pas une assiette. Une assiette lavée sera sale demain ; une histoire lue le soir, l’enfant s’en souviendra à quarante ans. La comptine apprise, la politesse répétée cent fois jusqu’à devenir naturelle, la prière du soir, le nom des arbres sur le chemin de l’école : rien de cela ne se défait pendant la nuit. Cela s’accumule, au contraire, et cela finit par faire une personne.
Une assiette lavée sera sale demain ; une histoire lue le soir, l’enfant s’en souviendra à quarante ans.
Une présence qui tient tout un quartier
Celles qui restent à la maison veillent aussi sur les enfants des autres. Elles sont la mère qui récupère le petit voisin quand l’école ferme un jour de grève, celle qui accompagne la sortie au musée parce que personne d’autre n’a pu poser sa journée. On les trouve à la kermesse, au catéchisme, à la bibliothèque de l’école, au bureau des parents d’élèves. Elles rendent visite à la vieille tante et montent les courses de la voisine qui ne descend plus ses trois étages. Une bonne part de ce qu’on appelle le lien social repose sur des femmes qui ont du temps, et qui le donnent.
Elles tiennent aussi une heure que les enfants n’oublient pas : le goûter, la tartine et le récit de la journée encore tout chaud. Et elles transmettent ce que l’école n’enseigne guère, l’art de tenir une maison, de recevoir, de réparer, de prévoir.
La liberté de choisir vaut dans les deux sens
Disons-le nettement. La plupart des mères, en France, travaillent hors de chez elles, et elles n’en sont pas moins mères. Beaucoup n’ont pas eu à choisir, le loyer a tranché. D’autres aiment leur métier et ont raison de l’aimer. Celles-là connaissent la deuxième journée qui commence au retour, et la charge mentale qui ne reste pas au bureau. Opposer les unes aux autres est un vieux jeu, qui n’a jamais profité qu’à ceux qui le regardent.
Ce que nous défendons ici, c’est la liberté, et une liberté ne vaut que si on peut la prendre dans les deux sens. Il a fallu des décennies pour qu’une femme puisse travailler sans demander la permission à personne. La partie est gagnée, et c’est heureux. Il serait étrange qu’elle se retourne en injonction, et qu’une femme doive aujourd’hui s’excuser d’avoir voulu être là, pour quelques années ou pour longtemps, quand ses enfants rentrent.
Le choix, d’ailleurs, n’en est pas toujours un. En 1991, 59 % des femmes au foyer disaient avoir cessé leur activité pour des raisons personnelles ; en 2011, elles n’étaient plus que 21 %, et le premier motif était devenu la fin d’un contrat à durée déterminée. La considération que nous réclamons vaut aussi pour celles que la vie a ramenées à la maison sans leur demander leur avis.
La considération des mères au foyer commence par leur protection
L’admiration ne paie pas de loyer. Une femme qui s’arrête pour élever ses enfants prend un risque que les beaux discours oublient : celui de dépendre d’un autre. Que le couple se défasse, ou que le mari meure jeune, et l’on découvre que les années passées à la maison n’ont presque rien rapporté pour la retraite. Le droit a prévu des protections. Encore faut-il les connaître, et ce n’est pas manquer de confiance en son mari que de lire son contrat de mariage.
Ce que nous leur devons
En 1920, la République a créé une médaille de la Famille française pour honorer les mères de familles nombreuses. Elle existe toujours, sous le nom de médaille de l’enfance et des familles. C’était une manière de dire merci, solennelle, un peu raide, un ruban épinglé sur la robe du dimanche. Nous n’en demandons pas tant.
La considération qui manque aux mères au foyer est plus modeste, et plus difficile. Qu’on cesse de leur demander quand elles comptent « reprendre », comme si elles s’étaient arrêtées. Qu’un recruteur sache lire, dans un CV, cinq années passées à élever trois enfants autrement que comme un trou.
Romain Gary a écrit, dans La Promesse de l’aube : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. » Lui a passé une bonne part de sa vie à tenir les promesses que sa mère avait faites en son nom : il est devenu l’écrivain qu’elle annonçait. Nous pouvons, plus modestement, reconnaître ce que nous avons reçu, et le dire pendant qu’il est temps.
En septembre prochain, la fiche reviendra dans le cartable. À la ligne « profession de la mère », il reste assez de place pour écrire « mère de famille ». Ces trois mots n’ont rien d’une case vide.






