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Famille · Générations

Le déjeuner du dimanche, ou l’art de réunir trois générations

Les familles se dispersent, les dimanches se remplissent, et celle qui recevait est fatiguée. Le déjeuner du dimanche n’a pas disparu pour autant : il demande seulement d’être organisé autrement. Ce qu’il apporte aux trois générations, et comment le tenir sans y laisser sa semaine.

Dans le jardin d’une maison suédoise, sous un grand bouleau, une famille et ses enfants sont attablés autour d’une longue table de bois dressée pour le repas.
Carl Larsson, « Petit-déjeuner sous le grand bouleau », 1896. Photo : Carl Larsson, Wikimedia Commons (Public domain)

Au manoir, le dimanche, on passait à table à une heure précise, après la messe et l’apéritif des hommes sur le perron. Nous étions quatorze les bons jours, vingt à la Toussaint. Ma grand-mère présidait au bout de la longue table, et les enfants se tenaient à l’autre extrémité, assez loin pour chuchoter, assez près pour être surveillés. Il y avait un gigot, des haricots et une tarte aux pommes. On en sortait vers quatre heures, un peu endormi, en sachant tout des fiançailles d’une cousine.

Quarante ans plus tard, c’est moi qui suis au bout de la table, quand il y a une table. Mes quatre enfants vivent dans trois villes, le dimanche de l’un appartient au match de football de son fils, celui de l’autre à sa belle-famille, et j’ai appris à ne plus compter les couverts à l’avance. Le déjeuner du dimanche n’a pas disparu. Il s’est fait plus rare, et demande désormais un peu d’organisation.

Pourquoi le déjeuner du dimanche recule

Nous ne connaissons pas de chiffre récent et fiable sur sa fréquence, mais ce qui le grignote se voit. Les familles se sont dispersées : on fait ses études à Rennes, on trouve du travail à Lyon, les parents prennent leur retraite au bord de la mer. Un déjeuner qui suppose trois heures de route aller et retour ne se tient plus chaque semaine.

Le calendrier s’est aussi encombré. Les matchs et les tournois ont pris le dimanche matin, que la loi du 13 juillet 1906 avait pourtant réservé au repos hebdomadaire. Les couples ont deux familles à voir, parfois quatre quand des parents se sont séparés, et les week-ends de garde alternée découpent le mois en tranches.

Reste une raison plus discrète : la fatigue de celle qui reçoit. Pendant des décennies, le déjeuner du dimanche a reposé sur une seule femme, qui y laissait sa matinée et son après-midi à la vaisselle. Ses filles n’ont pas forcément envie de reprendre le rôle tel quel, et on les comprend. Il faut donc changer la manière de le tenir, plutôt que renoncer au déjeuner.

Ce que chacun y gagne

Pour les enfants, c’est souvent la seule occasion de passer deux heures à table avec des adultes qui ne sont pas leurs parents. Ils y apprennent à attendre que le plat fasse le tour, à répondre à un oncle qu’ils voient peu, à écouter une histoire jusqu’au bout. Ils y entendent aussi d’où vient la famille : la ferme de l’arrière-grand-père, le premier appartement de leurs parents, la tante partie au Québec. Un enfant qui a entendu ces récits trente fois n’en garde pas trente souvenirs. Il en garde la certitude d’appartenir à quelque chose.

Pour les grands-parents, le déjeuner est une place qu’on leur fait sans rien leur demander. Ils voient grandir leurs petits-enfants autrement qu’en les gardant le mercredi, nuance qui compte, comme nous l’écrivions à propos des grands-mères d’aujourd’hui. Pour ceux qui vivent seuls, c’est parfois le seul repas de la semaine pris en compagnie.

Le couple, enfin, y trouve son compte. Chacun voit l’autre au milieu des siens, ce qui en apprend long sur lui. Et un rendez-vous fixe dispense de négocier chaque visite, ce qui fait déjà la moitié de la paix des familles.

Un rendez-vous fixe dispense de négocier chaque visite, ce qui fait déjà la moitié de la paix des familles.

Faire tourner le déjeuner entre les maisons

Bien des familles nombreuses ont trouvé la solution : le déjeuner tourne. Chez nous, depuis trois ans, le premier dimanche du mois se tient à la maison, le troisième chez l’un des enfants, à tour de rôle. Les autres dimanches sont libres, et personne n’a à s’en excuser. Ma belle-fille, qui reçoit trois fois par an, m’a avoué qu’elle préférait de loin bien faire trois fois que mal faire douze.

Le rythme compte moins que la régularité. Une fois par mois, tous les quinze jours ou aux seules vacances scolaires : l’essentiel est que la date soit connue d’avance. Les jeunes couples y gagnent de pouvoir alterner clairement entre les deux familles, sans qu’aucune ait le sentiment de passer en second.

Recevoir chez les enfants a un autre mérite. Les grands-parents voient vivre la maison de leurs enfants, et les jeunes femmes apprennent à recevoir leur mère et leur belle-mère sans trembler. La première fois est la plus difficile ; à la troisième, c’est déjà une habitude.

Un menu simple, préparé la veille

Le déjeuner du dimanche n’a pas besoin d’être un festin. Il lui faut un plat qui attend sans souffrir : un pot-au-feu, un bœuf bourguignon, une blanquette, ou un poulet qu’on enfourne en revenant du marché. Les plats mijotés sont souvent meilleurs réchauffés, ce qui permet de cuisiner le samedi et de passer le dimanche matin ailleurs que devant ses fourneaux. La poule au pot qu’on prête à Henri IV reste une excellente idée, même si le mot du roi n’a été rapporté qu’un demi-siècle après sa mort, par son biographe Hardouin de Péréfixe.

Le reste se partage, selon une règle qui a sauvé nos dimanches : celle qui reçoit fait le plat, les autres apportent tout le reste.

Les hommes de la maison n’en sont pas dispensés. La question du partage des tâches, que nous avons examinée en détail, se règle ici sans drame, parce qu’elle se règle à l’avance. Pour la table, le linge et le placement, nos conseils pour recevoir six amis sans se ruiner valent aussi pour douze parents.

Les enfants à table, sans en faire des statues

Un enfant de quatre ans ne tient pas deux heures et demie assis. L’usage qui marche le mieux chez nous : les petits restent à table pour l’entrée et le plat, demandent la permission de se lever, et reviennent pour le dessert. Entre-temps, ils jouent à côté sous la garde d’un cousin plus âgé, ce qui le flatte beaucoup.

La table des enfants, à part, a ses partisans. Elle soulage les parents, mais elle prive les enfants de ce qu’ils viennent chercher. Mieux vaut les asseoir entre deux adultes qui leur parlent, de préférence pas leurs parents. Un grand-père qui demande à son petit-fils de six ans ce qu’il a appris cette semaine obtient souvent plus de réponses que sa mère le soir même.

Les adolescents, eux, viennent plus volontiers quand on leur confie un rôle : préparer le dessert, ou découper le gigot sous l’œil du grand-père. On s’enfuit moins d’une table où l’on a quelque chose à faire.

Les téléphones dans l’entrée, la conversation à table

Le téléphone est devenu le premier convive indésirable du dimanche, et pas seulement chez les jeunes. La règle la plus simple : une corbeille dans l’entrée, où chacun dépose le sien en arrivant, grands-parents compris. On le reprend au café si l’on attend un appel. Nous en avions fait l’une de nos dix règles de savoir-vivre, et elle vaut doublement en famille : un téléphone posé sur la table dit à vos voisins qu’ils peuvent être interrompus à tout moment.

Reste la conversation, qui fait le déjeuner bien plus que le menu. Certains sujets gâchent un repas aussi sûrement qu’un rôti brûlé : l’héritage, le poids et les régimes des uns et des autres, le choix d’école des petits-enfants commenté par leurs grands-parents. On peut en parler ailleurs, à deux, en marchant.

D’autres, au contraire, rassemblent toutes les générations. Demandez à une grand-mère comment elle a rencontré son mari, à quoi ressemblait la cuisine de son enfance, ce qu’elle a fait de son premier salaire. Les enfants écoutent alors avec une attention qu’aucun dessin animé n’obtient. L’art de converser, dont notre rédactrice en chef a fait l’éloge, commence souvent là, entre la poire et le fromage.

Savoir finir, et fixer la prochaine fois

Un bon déjeuner du dimanche se termine avant que quelqu’un ne regarde sa montre. Vers seize heures, ceux qui ont de la route se lèvent, et celle qui reçoit ne les retient pas. On repart avec les restes dans une boîte qu’on rendra le mois suivant, et la date du prochain déjeuner déjà notée.

Dimanche dernier, jour de la Toussaint, ma petite-fille a demandé en mettant son manteau chez qui l’on serait « la prochaine fois ». Elle a quatre ans et ne connaît pas encore les jours de la semaine. Elle sait déjà qu’il y aura une prochaine fois, et c’est tout ce que je demande au déjeuner du dimanche.

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