Le mariage, une idée neuve
Le forfait est sans engagement, le contrat s’arrête à la fin de la mission, le bail à l’été. Au milieu de ce provisoire permanent, des jeunes femmes choisissent de promettre pour la vie. Ce qu’elles cherchent dans le mariage, et pourquoi il ressemble moins à une cage qu’à une liberté d’adulte.

Il suffit de lire les petits caractères. Le forfait téléphonique est « sans engagement », la salle de sport aussi, et l’abonnement aux séries se résilie en deux clics, un dimanche soir, depuis son lit. Le contrat de travail court jusqu’à la fin de la mission, le bail meublé jusqu’à l’été. L’amie la plus chère habite désormais Lisbonne ou Montréal : elle est là chaque jour sur un écran, et jamais à dîner. Quant aux applications de rencontre, elles proposent un visage nouveau à chaque mouvement du pouce, et laissent derrière elles une fatigue bien particulière. Notre époque a fait du provisoire un confort, et de la sortie de secours un argument de vente.
Au milieu de ce déménagement perpétuel, certaines jeunes femmes font une chose étrange. Elles choisissent une robe qu’elles ne porteront qu’une fois, réservent une salle un an à l’avance, convoquent des cousins perdus de vue depuis la communion, et promettent devant le maire, parfois aussi devant Dieu, de rester. Pas jusqu’à la fin de la période d’essai : jusqu’au bout.
On les dit nostalgiques. Elles sont peut-être simplement en avance.
Le mariage revient, sans tambour ni trompette
Pour une fois, les chiffres vont dans le sens de l’intuition. Selon le Bilan démographique 2025 de l’Insee (Insee Première no 2087, janvier 2026), environ 251 000 mariages ont été célébrés en France l’an dernier. C’est la deuxième année de hausse consécutive, alors que la tendance, note l’Insee, était plutôt à la baisse avant la crise sanitaire. Le Pacs, créé par la loi du 15 novembre 1999 et que l’on donnait volontiers pour son successeur, n’a pas emporté la partie : 197 000 ont été conclus en 2024, quand on célébrait cette année-là un peu plus de 248 000 mariages.
On se marie plus tard, en revanche. En 2022, l’âge moyen au mariage atteignait 37,3 ans pour les femmes qui épousaient un homme, remariages compris (Insee Focus no 321, mars 2024). Il serait hasardeux d’en tirer une thèse. Retenons seulement ceci : celles qui se marient aujourd’hui le font rarement par habitude, et plus rarement encore pour faire plaisir à leur mère. Elles ont eu le temps de regarder vivre les autres formules, et d’en connaître les avantages comme les courants d’air.
Notre époque a fait du provisoire un confort, et de la sortie de secours un argument de vente.
Une promesse dite à voix haute
Le mariage civil a une particularité qu’on oublie volontiers : il se dit. Depuis la loi du 20 septembre 1792, qui l’a confié aux mairies, il se conclut publiquement, devant témoins, à voix haute. Et l’article 75 du Code civil oblige l’officier d’état civil à lire aux futurs époux quelques articles du même code, dont le 212 : « Les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance. » Quatre mots, aucun adjectif. On a connu des déclarations plus lyriques. On en a rarement entendu de plus exigeantes.
Hannah Arendt, qui n’écrivait pas pour les magazines féminins, voyait dans la faculté de promettre l’un des rares remèdes que les hommes aient trouvés à l’imprévisibilité de l’avenir ; elle l’explique dans Condition de l’homme moderne. Nul ne sait ce que sera sa vie dans vingt ans, ni ce qu’il sera devenu. La promesse ne supprime pas cette incertitude. Elle y plante un point fixe, à partir duquel on peut s’orienter, et c’est justement ce qui manque à une existence découpée en périodes d’essai.
Une jeune femme qui a signé trois contrats courts en quatre ans, déménagé autant de fois et vu ses amitiés se disperser au gré des mutations connaît le prix de ce manque. On lui a présenté la souplesse comme une liberté. Elle a souvent découvert qu’elle ressemblait surtout à une salle d’attente.
Le mariage, une liberté d’adulte
Le vieux soupçon tient en une image, et elle vient de Montaigne. Dans le chapitre des Essais intitulé « Sur des vers de Virgile », il compare le mariage à une cage : les oiseaux du dehors désespèrent d’y entrer, ceux du dedans d’en sortir. La formule a traversé les siècles. On cite moins le même chapitre quand Montaigne y écrit qu’un bon mariage, s’il en est, tient de l’amitié bien plus que de l’amour.
C’est cette seconde page que beaucoup de jeunes mariées semblent avoir retenue. De la fièvre des romans, elles savent qu’elle passe. Ce qu’elles cherchent ressemble davantage à une alliance : quelqu’un avec qui traverser les années, les enfants s’ils viennent, les deuils, les fins de mois, et un désir qui, contrairement à la légende, survit à l’habitude quand on prend la peine de s’en occuper.
Kierkegaard avait mis ce débat en scène dans Ou bien… ou bien, en 1843. D’un côté l’esthète, qui vit d’instants, s’enchante des commencements et s’arrange pour que rien ne l’oblige. De l’autre l’assesseur Wilhelm, magistrat et homme marié, qui lui adresse de longues lettres en faveur du mariage. Son argument se résume vite : on ne devient soi-même qu’en choisissant, et choisir, c’est renoncer à garder toutes les portes ouvertes. L’esthète a le charme. L’assesseur a raison, et il le sait, ce qui le rend un peu ennuyeux.
L’époque a beaucoup chanté la liberté de partir à tout instant. Elle a négligé l’autre, plus rare : celle de se lier en sachant ce qu’on fait. Celle-là demande d’être adulte au sens plein du mot, et c’est peut-être pourquoi elle séduit des femmes qui ont appris très tôt à se débrouiller seules.
Le droit, plus prosaïque, dit la même chose à sa façon. Le mariage fait de l’époux survivant un héritier sans testament, exonéré de droits de succession, et lui seul ouvre droit à la pension de réversion. Le partenaire de Pacs n’hérite que par testament et ne touche pas de réversion ; le concubin désigné par testament paie 60 % de droits. Nous l’avons rappelé à propos des retraites des femmes et des mères qui ont choisi la maison. Rien de romantique là-dedans. C’est pourtant une façon de dire, en langage de notaire, qu’on ne laissera pas l’autre seul.
Pour celles qui choisissent autrement
Ce journal ne distribue pas de bons points. On peut vivre une vie entière d’amour fidèle sans passer par la mairie, et beaucoup le font. Il existe des Pacs plus solides que bien des mariages, des célibats choisis et heureux, des veuves qui ne se remarient pas, par fidélité justement. Personne ici ne leur fait la leçon. Nous nous moquons seulement, avec douceur, d’une idée reçue : celle qui voudrait qu’un engagement durable soit forcément une naïveté, ou une soumission.
En 1794, devant la Convention, Saint-Just affirmait que le bonheur était une idée neuve en Europe. Il y a quelque chose d’amusant à voir des jeunes femmes nées avec le forfait sans engagement découvrir, comme une audace, ce que leurs arrière-grands-mères tenaient pour l’ordinaire de la vie.
Le mariage, bien sûr, n’a rien d’une idée neuve. Il le redevient chaque fois que deux personnes, qui pourraient très bien ne rien se promettre, décident de le faire quand même, à voix haute, devant le maire et quelques cousins endimanchés. Sur un faire-part, il n’y a pas de petits caractères.






