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Psycho · Émotions

Apprendre à s’ennuyer, ou ce que l’esprit fait quand on le laisse en paix

Cinq minutes d’attente, et la main cherche déjà le téléphone. Apprendre à s’ennuyer paraît absurde ; c’est pourtant dans ces blancs que l’esprit se met à rêver, et parfois à inventer. Ce que la recherche a vraiment mesuré, et comment s’y remettre quand les soirs de novembre s’allongent.

Dans un compartiment de train baigné de lumière dorée, une jeune femme rêveuse trace du doigt des traits sur la vitre embuée.
Photo : Mihai Surdu mihaisurdu, Unsplash via Wikimedia Commons (CC0)

Dix-huit heures, quai de RER. La nuit est tombée depuis une demi-heure, le panneau annonce sept minutes d’attente. Avant même d’avoir décidé quoi que ce soit, votre main est dans la poche du manteau, le pouce sur l’écran. Personne ne vous a écrit. Vous faites défiler quand même. Sept minutes de rien, c’était trop.

Le geste n’a rien d’honteux : il est devenu réflexe pour presque tout le monde. Mais il a fait disparaître de nos journées une expérience qu’on croyait inutile, et que la psychologie réhabilite : l’ennui.

Quinze minutes seule avec ses pensées

En 2014, le psychologue Timothy Wilson et ses collègues de l’université de Virginie ont publié dans Science une série d’expériences au titre sans détour : « Just think ». Le protocole tient en une ligne. Les participants, pour la plupart des étudiants, restaient de six à quinze minutes dans une pièce nue, sans téléphone ni livre, avec pour seule consigne de se divertir de leurs pensées. La majorité a dit avoir eu du mal à se concentrer, l’esprit fuyant de tous côtés, et le plaisir éprouvé plafonnait au milieu de l’échelle. Des adultes recrutés hors de l’université, quarante-huit ans en moyenne, n’ont pas fait mieux.

La dernière expérience a fait le tour du monde. Les participants avaient d’abord goûté à une petite décharge électrique et déclaré qu’ils paieraient pour l’éviter. Laissés ensuite quinze minutes seuls, un bouton à portée de main, douze hommes sur dix-huit et six femmes sur vingt-quatre se la sont administrée au moins une fois.

Le résultat mérite d’être lu avec prudence. L’échantillon est minuscule, et dans un commentaire publié la même année par Frontiers in Psychology, Kieran Fox et ses collègues ont rappelé qu’en moyenne les participants jugeaient l’exercice plutôt agréable. D’autres ont objecté que la simple curiosité a pu pousser certains à presser le bouton. Reste une difficulté réelle, que Pascal avait notée sans laboratoire : « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ».

Ce que fait le cerveau quand il ne fait rien

On a longtemps cru qu’un cerveau sans tâche se mettait en veille. En 2001, le neurologue américain Marcus Raichle et son équipe ont montré dans les PNAS que certaines régions, au contraire, réduisent leur activité dès qu’on se concentre sur une tâche, et la reprennent au repos. Ils ont parlé d’un « mode par défaut » du fonctionnement cérébral.

Ce réseau a depuis été beaucoup étudié. Dans une synthèse parue en 2008, Randy Buckner, Jessica Andrews-Hanna et Daniel Schacter l’associent au souvenir de son propre passé, à l’anticipation de l’avenir et à la compréhension de ce que pensent les autres. Quand vous regardez par la fenêtre sans rien faire, votre cerveau rejoue la conversation de midi et prépare celle de demain. Ce n’est pas du vide.

L’ennui, un signal plutôt qu’un défaut

Encore faut-il distinguer la rêverie de l’ennui. En 2012, John Eastwood et ses collègues ont proposé une définition devenue classique : l’ennui est l’expérience désagréable de vouloir s’engager dans une activité satisfaisante sans y parvenir. Dans Out of My Skull (2020), James Danckert et John Eastwood le décrivent comme un signal, comparable à la faim : il indique que ce que nous faisons ne nous occupe plus vraiment, et nous pousse à chercher autre chose.

Les moines du désert connaissaient ce signal sous sa forme la plus aiguë. Au IVe siècle, Évagre le Pontique décrivait l’acédie, le « démon de midi », qui fait paraître le jour interminable et pousse le moine à regarder sans cesse par la fenêtre pour savoir combien d’heures le séparent du repas. L’acédie n’était pas le repos : c’était l’agitation de celui qui ne supporte plus sa cellule.

Le téléphone fait taire l’ennui en une seconde, sans jamais répondre à ce qu’il signalait.

Le téléphone fait taire le signal en une seconde, sans y répondre. Il occupe l’attention juste assez pour que la gêne disparaisse, rarement assez pour qu’on en sorte nourrie. Nous avons expliqué ailleurs comment faire une pause sans jeter l’appareil ; la question, ici, est ce qu’on fait du blanc qu’il laisse.

L’ennui rend-il plus créative ?

À l’université du Central Lancashire, en Angleterre, Sandi Mann et Rebekah Cadman ont publié en 2014 dans le Creativity Research Journal une expérience aussi simple que réjouissante. Un groupe passait un quart d’heure à recopier des numéros de l’annuaire, puis devait imaginer le plus d’usages possibles pour des gobelets en polystyrène. Ce groupe a trouvé davantage d’idées que celui qui commençait directement. Dans une seconde expérience, ceux qui s’étaient contentés de lire les numéros, tâche plus passive encore, se sont montrés les plus inventifs. Les deux chercheuses y voient l’effet de la rêverie.

Benjamin Baird, Jonathan Smallwood, Jonathan Schooler et leurs collègues l’avaient observé autrement en 2012, dans Psychological Science. Leurs participants cherchaient des usages inhabituels à des objets courants, puis faisaient une pause. Seuls ceux qui avaient accompli pendant ce temps une tâche facile, qui laisse l’esprit vagabonder, ont progressé sur les problèmes déjà rencontrés. Ni le repos complet ni une tâche exigeante n’ont produit le même gain.

Ces études portent sur de petits groupes, et n’en font pas une recette. Elles ont d’ailleurs un revers. En 2010, Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert ont interrogé par une application plus de 2 200 adultes à des moments pris au hasard : leur esprit vagabondait près de la moitié du temps, et ces moments-là étaient en moyenne moins heureux. La rêverie peut tourner à la rumination. S’ennuyer bien s’apprend.

Réapprendre à s’ennuyer en novembre

Le soleil se couche désormais avant 17 h 30 à Paris, et les soirées sont longues. C’est la meilleure saison pour s’y remettre, à condition de commencer petit.

Une piste vient encore de l’équipe de Timothy Wilson. En 2017, avec Erin Westgate et Daniel Gilbert, il a montré dans la revue Emotion que penser pour le plaisir demande un effort : quand on fournissait aux participants une aide simple pour revenir à des sujets agréables choisis d’avance, l’exercice devenait plus facile et plus plaisant. Les travaux suivants d’Erin Westgate suggèrent que les pensées les plus agréables à suivre sont à la fois plaisantes et chargées de sens. Un voyage à préparer, une pièce à réaménager, un été d’enfance : avoir son sujet en poche change tout.

Le soir, posez le téléphone dans l’entrée plutôt que sur l’accoudoir : la distance suffit souvent à rompre le réflexe. Commencez par cinq minutes, puis allez vers les quinze de Wilson. Celles qui pratiquent déjà la micro-méditation ont une longueur d’avance, même si le but est ici inverse : on ne ramène pas l’attention, on la laisse filer. Et si vous voulez la version longue, une retraite dans une abbaye offre des journées entières de ce silence.

Un mot de prudence. Si, laissée seule avec vos pensées, vous retombez toujours sur les mêmes idées noires, ce n’est plus de l’ennui. Le blues de novembre a ses causes, et votre médecin ou un psychologue peuvent vous aider. En cas de pensées suicidaires, le 3114 répond jour et nuit.

Demain soir, sur le quai, il y aura peut-être encore sept minutes d’attente. Laissez la main dans la poche. La gêne viendra, puis elle passera, et il se peut qu’arrive à sa place une idée que vous ne saviez pas avoir en tête.

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