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Société · Histoire

Les premières bachelières, ou ce que le bac a coûté aux femmes

Le 17 août 1861, à Lyon, une Vosgienne de trente-sept ans obtient le baccalauréat. Aucune Française ne l’avait fait avant elle. Il faudra encore soixante-trois ans pour que les filles le préparent au lycée comme les garçons. Histoire des premières bachelières, et de ce que ce diplôme leur a coûté.

Au jardin du Luxembourg, une jeune femme coiffée d’un béret, assise contre une balustrade de pierre, lit un épais livre ouvert sur ses genoux.
Photo : Willem van de Poll, Wikimedia Commons (CC0)

Le 16 août 1861, à la faculté des lettres de Lyon, on a prévu une salle à part. La candidate qui s’y installe pour les épreuves écrites a trente-sept ans. Elle vient des Vosges, elle a appris le latin et le grec avec l’aide d’un de ses frères, prêtre, et elle a tout préparé seule. Le lendemain, 17 août, le jury la déclare reçue avec la mention passable. Julie-Victoire Daubié est la première Française bachelière.

Passable. Le mot fait sourire aujourd’hui, quand chaque lycée mène au baccalauréat et qu’on le regarde comme une formalité de juin. Elle a pourtant passé le reste de sa vie à le faire fructifier, et il faudra encore soixante-trois ans pour que les filles de France le préparent en classe, comme leurs frères.

Julie-Victoire Daubié, une Vosgienne qui travaille seule

Elle naît le 26 mars 1824 à Bains-les-Bains, huitième enfant d’une famille liée à la Manufacture royale, où son père occupe un emploi de commis. Il meurt quand elle a vingt mois, et les siens s’installent à Fontenoy-le-Château. En 1844, elle obtient le brevet de capacité, seul diplôme d’État alors ouvert aux femmes. Il permet d’enseigner. Il ne mène nulle part ailleurs.

Elle continue. En 1853, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire l’autorise à suivre ses cours au Muséum d’histoire naturelle, à Paris. Elle prépare un examen qu’aucun texte ne réserve aux hommes, et que l’usage suffit pourtant à leur garder.

Le tournant vient de Lyon. En 1859, l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de la ville décerne son premier prix à un mémoire de sa main, La Femme pauvre au XIXe siècle. Elle y gagne un appui de poids, François Barthélemy Arlès-Dufour, négociant en soieries, très écouté dans le monde savant comme à la cour. C’est à Lyon qu’elle se présente au baccalauréat.

On raconte volontiers la suite. Elle aurait été refusée à Paris pendant des années ; le ministre de l’Instruction publique, Gustave Rouland, aurait refusé de signer son diplôme jusqu’à ce que l’entourage de l’impératrice Eugénie s’en mêle. Ses biographes sont plus prudents. Sa correspondance ne garde aucune trace des refus parisiens, et l’on attendait alors couramment son diplôme six mois ou un an. La vérité suffit : personne ne l’attendait, et elle est venue.

Après le baccalauréat, la licence et une thèse interrompue

Le diplôme ne lui ouvre aucune carrière. Elle publie en librairie, en 1866, La Femme pauvre au XIXe siècle, qui lui vaut une distinction à l’Exposition universelle de 1867. Elle y traite du travail des femmes, de leur instruction et de leurs salaires, question que nous retrouvions récemment dans notre enquête sur l’écart de salaire entre femmes et hommes.

Le 28 octobre 1871, à la Sorbonne, elle réussit la licence ès lettres. Elle est la première Française licenciée ès lettres. Le diplôme lui parvient en avril 1872 ; selon ses biographes, le ministre Jules Simon fit corriger la formule prévue pour un homme et écrire « Mademoiselle ».

Elle s’engage aussi. En 1871, elle réclame pour les femmes le droit de vote et devient vice-présidente de l’Association pour l’émancipation progressive de la femme, que préside Arlès-Dufour. Revenue à Fontenoy-le-Château pour s’occuper de sa mère, elle prépare un doctorat sur la condition de la femme dans la société romaine. Elle meurt le 26 août 1874, à cinquante ans, sans l’avoir achevé. Le baccalauréat de 1861 n’ouvrait aucune carrière à Julie-Victoire Daubié. Il ouvrait une porte, et elle l’a laissée entrouverte derrière elle.

Les premières licenciées et docteures, une à une

Elle n’est pas restée seule longtemps. Le 19 avril 1863, Emma Chenu, née à Belleville, obtient le baccalauréat ès sciences à la faculté des sciences de Paris. En juillet 1868, elle devient la première Française titulaire d’une licence, en sciences mathématiques, trois ans avant Daubié.

Le baccalauréat de 1861 n’ouvrait aucune carrière à Julie-Victoire Daubié. Il ouvrait une porte, et elle l’a laissée entrouverte derrière elle.

Cette année-là, quatre femmes s’inscrivent à la faculté de médecine de Paris. Trois sont étrangères : l’Américaine Mary Putnam, la Russe Catherine Gontcharoff, l’Anglaise Elizabeth Garrett. La quatrième s’appelle Madeleine Brès. Née Gebelin en 1842 à Bouillargues, dans le Gard, mariée à quinze ans, mère de famille, elle était allée voir en 1866 le doyen Adolphe Wurtz, qui lui avait conseillé de passer d’abord ses baccalauréats. Son inscription demande une décision du conseil des ministres, appuyée par l’impératrice Eugénie, et une autorisation écrite de son mari. En 1871, l’Assistance publique lui refuse le concours de l’externat. Elle soutient sa thèse le 3 juin 1875, De la mamelle et de l’allaitement, et devient la première Française docteure en médecine ; Elizabeth Garrett l’avait précédée à Paris de cinq ans. Elle mourra en 1921 à Montrouge, presque aveugle et sans argent.

Le droit suit. En 1892, Jeanne Chauvin soutient à Paris une thèse de doctorat sur l’histoire des professions accessibles aux femmes ; la Roumaine Sarmiza Bilcescu l’avait fait deux ans plus tôt. Docteure, elle ne peut pas plaider pour autant. Il faut une loi, promulguée le 1er décembre 1900, pour que les femmes entrent au barreau. Jeanne Chauvin prête serment le 19 décembre, deux semaines après Olga Petit.

Les lettres, enfin. En mai 1914, à la Sorbonne, Léontine Zanta soutient une thèse sur la renaissance du stoïcisme au XVIe siècle et devient la première Française docteure ès lettres en philosophie. Née à Mâcon dans une famille profondément catholique, elle défendra toute sa vie un féminisme chrétien, qui ne voulait rompre ni avec la famille ni avec l’ordre social.

Les lycées de jeunes filles, sans latin et sans baccalauréat

En 1867, le ministre Victor Duruy lance des cours secondaires pour jeunes filles. La loi Camille Sée du 21 décembre 1880 crée ensuite les lycées et collèges de jeunes filles : des externats, cinq années d’études, et un programme à part. Ni latin ni grec, la morale à la place de la philosophie, peu de sciences, une large place pour l’économie domestique et la couture. Au bout, un diplôme de fin d’études secondaires, qui n’ouvre pas les portes de l’université. Une loi de juillet 1881 crée à Sèvres une école normale supérieure de jeunes filles pour former leurs professeures, et Montpellier ouvre le premier de ces lycées. Les familles qui n’ont pas de bourse paient une contribution, jusqu’en 1933.

On peut sourire de la couture au programme. Ces lycées ont pourtant formé des générations de femmes instruites, mères de famille ou professeures à leur tour. Mais celles qui visaient l’université devaient préparer le baccalauréat en dehors des cours, souvent avec des leçons de latin prises ailleurs.

1924 : enfin le même baccalauréat que les garçons

Le 25 mars 1924, un décret de Léon Bérard, ministre de l’Instruction publique, aligne les programmes des lycées de jeunes filles sur ceux des garçons. Les études passent de cinq à sept ans, et les filles peuvent désormais préparer officiellement le baccalauréat dans leur propre lycée. La guerre est passée par là : pendant quatre ans, les femmes ont tenu les champs, les usines et les bureaux. Soixante-trois ans séparent la salle à part de Lyon et ce décret.

Ce que l’on doit à Julie-Victoire Daubié

Aujourd’hui, les filles réussissent le baccalauréat plus souvent que les garçons, comme le rappellent chaque année les publications du ministère de l’Éducation nationale. Elles y croisent parfois La Fayette ou Colette, que nous vous invitions à relire avec des yeux d’adulte.

Le nom de Daubié est revenu peu à peu, sur des plaques de rues, à Aubervilliers, à Bobigny, à Bondy. À Aubervilliers, la plaque précise « première bachelière de France ». En 2024, le bicentenaire de sa naissance a fait partie des commémorations nationales. À Fontenoy-le-Château, où elle est morte, une fresque peinte sur un mur lui est consacrée. C’est peu, pour une femme qui a passé seule, dans une salle à part, l’examen que des générations de lycéennes passent désormais sans y penser. C’est assez pour qu’on sache, en juin, à qui l’on doit la première copie.

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