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Culture · Livres

Relire les classiques : ce que La Fayette, Sand et Colette savent de nous

Chaque automne, des centaines de romans neufs se disputent les tables des libraires. À côté, en poche et pour quelques euros, attendent des livres qui ont déjà fait leurs preuves. Pourquoi une jeune femme gagne à lire Mme de La Fayette, Mme de Sévigné, George Sand ou Colette, et par où commencer.

Une jeune femme brune vêtue de noir, assise de profil près d’une fenêtre, lit un livre ouvert sur ses genoux dans la lumière du jour.
Photo : Shixart1985, Wikimedia Commons (CC BY 2.0)

« La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. » C’est la première phrase de La Princesse de Clèves, paru sans nom d’auteur chez Claude Barbin en 1678. Elle a près de trois cent cinquante ans et elle n’a pas bougé. Une phrase longue, droite, qui ouvre une cour comme on ouvre une porte à deux battants, et qui vous prévient : ici, tout le monde regarde tout le monde.

Chaque rentrée littéraire apporte son lot de romans dont on parle six semaines. Certains resteront, la plupart non. Les livres dont il est question ici ont passé l’épreuve que la nouveauté n’a pas encore subie : le temps. On les a lus à quinze ans pour le bac et rangés avec soulagement. C’est dommage. Ils ont été écrits pour des adultes, et souvent par des femmes qui savaient exactement ce qu’elles faisaient.

Ce que lire les classiques apporte à une jeune femme

D’abord une langue. Lire Mme de La Fayette ou Colette, c’est fréquenter des phrases construites et une ponctuation qui respire. On en sort avec une oreille. Cela se retrouve ensuite dans une lettre de motivation, et jusque dans la manière de dire non sans hausser le ton.

Ensuite des caractères. Les personnages de ces livres ne sont pas des porte-parole. Ils hésitent, se trompent parfois, et finissent par se tenir. Ils ont des devoirs envers leur famille et envers la parole donnée, et ils doivent composer avec un désir qui ne demande la permission de personne. Ce conflit, qu’on croit dépassé, est au contraire celui de toute vie adulte.

Enfin une forme de liberté, plus exercée que revendiquée. Ces autrices n’ont pas attendu qu’on leur accorde le droit d’écrire : elles ont écrit, et mieux que la plupart des hommes de leur temps.

Mme de La Fayette, ou la grandeur de dire non

Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de La Fayette (1634-1693), est l’amie de La Rochefoucauld et de Mme de Sévigné. Son roman se passe à la cour d’Henri II, entre 1558 et 1559. Mlle de Chartres a seize ans, une beauté qui fait taire les salons et une mère qui l’a élevée dans l’idée que la vertu seule rend une femme heureuse. On la marie au prince de Clèves, qui l’aime ; elle l’estime sans l’aimer. Puis elle rencontre le duc de Nemours au bal du Louvre.

Tout le roman tient dans ce qu’elle fait de cette passion. Dans une scène célèbre, elle avoue à son mari qu’elle aime un autre homme, sans le nommer, et lui demande de l’aider à s’éloigner de la cour. L’aveu, d’une honnêteté presque cruelle, le tue à petit feu. Devenue veuve, libre d’épouser Nemours, elle refuse, se retire et passe une partie de l’année dans une maison religieuse.

Elle pourrait tout avoir, elle choisit de rester maîtresse d’elle-même.

On a vu dans ce refus de la froideur, ou de la peur. C’est passer à côté. La princesse comprend que la passion de Nemours ne survivrait pas au mariage, et qu’elle-même ne survivrait pas à la voir mourir. Elle pourrait tout avoir, elle choisit de rester maîtresse d’elle-même. À vingt ans, c’est une leçon qu’on n’entend nulle part ailleurs.

Mme de Sévigné, une mère au courrier

Le 4 février 1671, Françoise-Marguerite, comtesse de Grignan, quitte Paris pour rejoindre en Provence son mari, lieutenant général en Provence. Sa mère, Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696), commence alors à lui écrire, et ne s’arrêtera plus. Plus de mille lettres nous sont parvenues. Elles n’étaient pas destinées à la publication ; les premières éditions ne paraissent qu’en 1725 et 1726, bien après sa mort.

On y trouve la tendresse d’une mère qui ne se console pas d’une séparation, mais aussi tout le Grand Siècle vu par une femme d’esprit. En avril 1671, elle raconte à sa fille la mort de Vatel, le maître d’hôtel du prince de Condé, qui se tue à Chantilly parce que la marée n’arrive pas à temps pour le repas offert au roi. Le récit, rapide et mi-effaré, mi-ironique, vaut toutes les pages d’histoire.

Sévigné apprend une chose qu’on oublie : on peut aimer passionnément sa famille et le dire avec grâce, sans mièvrerie. Elle meurt au château de Grignan, chez cette fille à qui elle avait tant écrit.

George Sand et Colette, deux femmes libres sans manifeste

Aurore Dupin, née en 1804, mariée à dix-huit ans à Casimir Dudevant, publie Indiana en 1832 sous le nom de G. Sand. Elle obtient la séparation en 1836, élève ses enfants, gère son domaine de Nohant, dans le Berry, et écrit sans relâche jusqu’à sa mort en 1876. On la connaît pour ses pantalons et ses amours avec Musset et Chopin. On la lit trop peu pour ce qu’elle a fait de mieux : les romans champêtres, La Mare au diable (1846), François le Champi (1848), La Petite Fadette (1849). Dans ce dernier, une fille moquée de tout le village, maigre et sauvage, gagne le cœur du beau Landry par son intelligence et sa droiture. Sand y écrit la campagne et ceux qui la travaillent avec une affection sans condescendance.

Colette, née en 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye, dans l’Yonne, commence par des romans signés du nom de son mari, Willy : Claudine à l’école paraît en 1900. Elle s’en affranchit, monte sur scène, divorce, écrit Chéri (1920) et Le Blé en herbe (1923). Élue à l’académie Goncourt en 1945, elle la préside à partir de 1949, première femme à ce poste. À sa mort, en 1954, la République lui offre des obsèques nationales.

Mais la Colette qu’on garde est celle de La Maison de Claudine (1922) et de Sido (1930), les livres de sa mère, du jardin de la Puisaye et des bêtes qui l’habitent. Une écriture sensuelle, attentive aux odeurs et aux couleurs, qui fait d’une enfance de province un paradis. Colette et Sand ont mené des vies libres. Ni l’une ni l’autre n’en a fait une plainte : elles en ont fait des livres.

Les autres, pour continuer

Une fois le pli pris, la bibliothèque s’ouvre. Un cœur simple, que Flaubert publie en 1877 dans les Trois Contes, raconte en quelques dizaines de pages la vie de Félicité, servante à Pont-l’Évêque, son dévouement, sa foi et son perroquet. Peu de textes disent aussi bien la dignité des humbles. Eugénie Grandet (1833), de Balzac, montre une jeune fille de Saumur prise entre un père avare et un cousin qui l’oublie, et qui reste fidèle à elle-même. Et Mémoires d’Hadrien (1951), de Marguerite Yourcenar, première femme élue à l’Académie française en 1980, apprend qu’on peut écrire au XXe siècle une prose aussi tenue qu’au XVIIe.

Inutile de tout lire d’un coup. Un classique par mois, glissé entre deux nouveautés, suffit à changer la façon dont on lit le reste. Pour trouver le temps, nos conseils pour lire plus, et plus souvent restent valables.

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