Cinq compositrices françaises oubliées, et où les écouter
Elles ont signé des symphonies, des opéras, des psaumes et des centaines de mélodies, été jouées, applaudies, décorées, puis rangées. Cinq compositrices françaises du XIXe et du début du XXe siècle : leur vie en quelques traits, l’œuvre par où commencer, et pourquoi on a cessé de les entendre.

Il y a, dans l’histoire de la musique française, un étage entier dont on a égaré la clé. Des femmes y ont écrit des symphonies, des opéras, des psaumes, des centaines de mélodies. Elles ont été jouées, applaudies, parfois décorées. Puis on les a rangées. Les cinq qui suivent ne sont pas des curiosités qu’on écoute par devoir : leurs partitions tiennent debout sans qu’on leur fasse la moindre faveur. Pour chacune, quelques traits de vie, une ou deux œuvres par où commencer, et une explication honnête de l’oubli. Car il n’y en a pas qu’une. Ordre chronologique, de la Restauration à la Grande Guerre.
1. Louise Farrenc (1804-1875), la symphoniste arrivée trop tôt
Jeanne-Louise Dumont naît à Paris en 1804, dans une famille d’artistes. Elle travaille le piano très jeune et la composition avec Anton Reicha, qui enseigna aussi à Berlioz. Elle épouse le flûtiste Aristide Farrenc, devenu éditeur de musique, avec qui elle publiera plus tard Le Trésor des pianistes, une vaste anthologie de la musique pour clavier depuis la Renaissance.
En 1842, elle est nommée professeure de piano au Conservatoire de Paris. Elle y enseigne trente ans, jusqu’en 1873. Pendant des années, elle est moins payée que ses collègues masculins. En 1850, après le triomphe de son Nonette, créé avec le jeune violoniste Joseph Joachim, elle réclame l’égalité de traitement et l’obtient. On a vu revendication plus bruyante. On en a rarement vu de plus efficace.
À écouter d’abord : la Symphonie no 3 en sol mineur (1847), nerveuse, sombre, d’une écriture d’orchestre que n’aurait pas reniée Mendelssohn. Puis le Nonette en mi bémol majeur, op. 38, pour vents et cordes, lumineux de bout en bout.
Pourquoi on l’a oubliée. Le Paris de Louis-Philippe ne jure que par l’opéra, et Louise Farrenc n’en a jamais écrit. Elle a choisi la symphonie et la musique de chambre, genres que le public français tenait alors pour allemands. Après la mort de sa fille Victorine, pianiste, en 1859, elle compose beaucoup moins. L’Académie des beaux-arts lui décerne deux fois le prix Chartier, en 1861 et en 1869, pour sa musique de chambre. La gloire, elle, est allée ailleurs.
2. Augusta Holmès (1847-1903), la démesure assumée
Née à Paris d’un père irlandais, Augusta Holmes grandit à Versailles et se révèle très tôt au piano et au chant. Devenue française, elle ajoute un accent grave à son nom, comme on plante un drapeau. Élève de César Franck, elle écrit elle-même les textes de ses œuvres. Elle est la muse de tout un Paris littéraire et partage la vie du poète Catulle Mendès, dont elle a cinq enfants.
Sa musique lui ressemble : vaste, wagnérienne, lyrique jusqu’à l’excès. En 1889, l’année de l’Exposition universelle, elle fait entendre une Ode triomphale pour chœurs et grand orchestre, écrite pour le centenaire de la Révolution et créée en grande pompe.
À écouter d’abord : le poème symphonique Irlande (1882), hommage à la terre de son père, puis quelques-unes de ses mélodies, plus intimes qu’on ne l’attendrait.
Pourquoi on l’a oubliée. Sa gloire était liée aux grandes cérémonies, et la musique de circonstance vieillit vite. En 1895, son opéra La Montagne noire est créé à l’Opéra de Paris et ne tient pas l’affiche. Elle meurt en 1903, au moment où Debussy rend soudain démodé tout ce qui sonne trop fort.
Le XIXe siècle a volontiers laissé les femmes jouer du piano. Il a moins aimé qu’elles signent des symphonies.
3. Cécile Chaminade (1857-1944), la plus célèbre de son temps
Son père refuse qu’elle entre au Conservatoire. Elle étudie donc en leçons particulières, notamment avec Benjamin Godard, et devient une pianiste de concert qui joue d’abord sa propre musique. Le succès est immense, surtout en Angleterre et aux États-Unis, où des clubs portent son nom et où elle fait une tournée en 1908. En 1913, elle est la première compositrice faite chevalier de la Légion d’honneur. Elle meurt à Monte-Carlo en 1944.
À écouter d’abord : le Concertino pour flûte et orchestre, op. 107, écrit en 1902 pour le concours du Conservatoire. Tous les flûtistes le connaissent, peu de mélomanes savent qui l’a composé. Ensuite, le ballet Callirhoé, créé à Marseille en 1888, dont le Pas des écharpes a fait le tour des salons du monde entier.
Pourquoi on l’a oubliée. Précisément parce qu’elle a été adorée. Chaminade écrivait des pièces pour piano et des mélodies que les amateurs pouvaient jouer chez eux : cela s’est beaucoup vendu, et cela l’a condamnée aux yeux de la critique, qui l’a rangée parmi les auteurs de « musique de salon ». Après 1914, le charme de la Belle Époque passe pour de la mièvrerie. Il est temps de réécouter sans ce préjugé : sa mélodie est franche, son métier impeccable.
4. Mel Bonis (1858-1937), le nom qui cachait une femme
Mélanie Bonis naît à Paris dans une famille catholique de la petite bourgeoisie, qui ne voit pas d’un bon œil une fille musicienne. Elle apprend seule le piano. César Franck la remarque et l’aide à entrer au Conservatoire, où elle côtoie Claude Debussy et Gabriel Pierné. Elle s’éprend du chanteur et poète Amédée Hettich ; ses parents s’y opposent et la retirent du Conservatoire. On la marie en 1883 à Albert Domange, un industriel de plus de vingt ans son aîné.
Elle tient sa maison, élève ses enfants, et compose malgré tout, beaucoup. Elle signe « Mel Bonis », un nom qui ne dit pas s’il appartient à un homme ou à une femme. Des années plus tard, elle retrouve Hettich ; de cette liaison naît, en secret, une fille.
À écouter d’abord : le Quatuor avec piano no 1 en si bémol majeur, op. 69, d’une ampleur et d’une tendresse qui surprennent. Puis la Sonate pour flûte et piano, op. 64, et ses pièces pour piano consacrées à des héroïnes, Mélisande, Ophélie ou Salomé.
Pourquoi on l’a oubliée. Elle n’a jamais mené de carrière publique, publiait chez de petits éditeurs et rangeait le reste dans ses tiroirs. À sa mort, en 1937, son nom ne disait plus rien à personne. Ce sont ses descendants qui, des décennies plus tard, ont sorti ses manuscrits des cartons et les ont fait rééditer.
5. Lili Boulanger (1893-1918), la comète
Elle naît à Paris en 1893, fille du compositeur Ernest Boulanger, lui-même Prix de Rome en 1835, et petite sœur de Nadia Boulanger. Une bronchopneumonie, à deux ans, la laisse fragile pour toujours. Elle grandit au milieu des musiciens, apprend tout, très vite.
En 1913, à 19 ans, elle remporte le Premier Grand Prix de Rome de composition avec sa cantate Faust et Hélène. Aucune femme n’y était parvenue avant elle. Sa sœur aînée n’avait obtenu, en 1908, qu’un second grand prix. Lili part pour la Villa Médicis, mais la guerre écourte le séjour et la maladie gagne du terrain. Elle meurt le 15 mars 1918 à Mézy-sur-Seine, à 24 ans, après avoir dicté à Nadia son dernier Pie Jesu.
À écouter d’abord : le Psaume 130, « Du fond de l’abîme », pour solistes, chœur, orgue et orchestre, écrit pendant la guerre, l’une des pages sacrées les plus saisissantes du siècle. Puis D’un matin de printemps, quelques minutes d’une lumière inattendue chez une jeune femme qui se savait condamnée.
Pourquoi on l’a oubliée. Elle est morte trop jeune pour laisser un catalogue abondant, en pleine guerre, quand Paris avait d’autres deuils. Et sa sœur Nadia, devenue la pédagogue la plus célèbre du XXe siècle, a pris toute la lumière, alors qu’elle n’a jamais cessé de faire jouer la musique de sa cadette.
Où les entendre aujourd’hui
La bonne nouvelle, c’est que le silence se rompt. Les plateformes d’écoute proposent désormais plusieurs versions de la plupart des œuvres citées : tapez le titre et le nom de la compositrice, comparez deux interprétations, gardez celle qui vous parle. Le Palazzetto Bru Zane, centre de musique romantique française installé à Venise depuis 2009, défend ce répertoire au concert comme au disque, et sa programmation mérite d’être suivie.
Pour celles qui jouent, les partitions anciennes de plusieurs de ces compositrices sont numérisées et consultables gratuitement sur Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France. Une soirée au piano avec un recueil de Chaminade vaut bien des concerts.
Ces cinq femmes appartiennent au même patrimoine que les chanteuses de notre histoire de la chanson française au féminin, et elles se redécouvrent de la même manière que les romancières de notre article sur les classiques à relire : en ouvrant l’œuvre plutôt qu’en lisant ce qu’on en a dit.






