Les enfants qu’on ne fait pas : entre le désir et le berceau, ce qui coince
La fécondité française est tombée en 2025 à son plus bas niveau depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Les jeunes femmes veulent moins d’enfants qu’autrefois, mais toujours plus qu’il n’en naît. Enquête sur ce qui se met en travers : l’âge, le logement, le couple, l’argent.

En 1916, au plus creux de la guerre, la France métropolitaine tombe à 1,23 enfant par femme. Les maris sont au front, en permission quelques jours par an, blessés, prisonniers ou portés disparus. En 1918, l’indicateur remonte à peine : 1,56. Les démographes n’ont pas besoin de chercher la cause bien loin. Elle porte un uniforme bleu horizon.
En 2025, la France est en paix, et sa fécondité est revenue exactement à ce chiffre. Dans son bilan démographique publié le 13 janvier 2026 (Insee Première no 2087), l’Insee établit l’indicateur conjoncturel de fécondité à 1,56 enfant par femme, après 1,61 en 2024, et précise qu’il faut remonter à la fin de la Première Guerre mondiale pour trouver un niveau aussi bas. En métropole, il tombe même à 1,53, sous celui de 1918. Quelque 645 000 bébés sont nés, et pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pays a compté plus de décès que de naissances : 6 000 de plus.
La pente n’a pas tourné depuis. Selon l’état civil publié par l’Insee le 29 octobre 2026, 478 277 naissances ont été enregistrées de janvier à septembre 2026, soit 1,1 % de moins qu’un an plus tôt. Les chiffres sont provisoires ; leur direction l’est beaucoup moins.
La comparaison avec 1918 a ses limites, et c’est ce qui la rend instructive. Ce qui manquait alors aux couples, c’étaient les hommes. Ce qui leur manque aujourd’hui est plus difficile à nommer.
Le désir d’enfant a baissé, mais il reste au-dessus des naissances
Premier constat : les jeunes femmes veulent moins d’enfants qu’autrefois. L’Ined l’a mesuré avec l’enquête Erfi 2, menée en 2024 auprès de 12 800 personnes de 18 à 79 ans. Dans Population & Sociétés (no 635, juillet 2025), les démographes Milan Bouchet-Valat et Laurent Toulemon montrent que le nombre moyen d’enfants souhaités par les femmes de moins de 30 ans est passé de 2,5 à 1,9 en vingt ans. Le nombre d’enfants jugé idéal pour une famille, tous âges confondus, est descendu de 2,7 en 1998 à 2,3 en 2024.
Revu à la baisse, ce souhait dépasse pourtant ce qui naît. Une autre enquête le confirme. En mars 2025, l’institut Toluna a interrogé 2 039 jeunes de 20 à 35 ans pour le Conseil de la famille du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA), qui en a publié les résultats en juillet, puis une analyse en décembre 2025. Parmi ceux qui n’ont pas encore d’enfant, 72 % pensent devenir parents un jour ; 20 % seulement l’excluent. Et parmi ces futurs parents, 55 % imaginent deux enfants, 17 % trois et 4 % quatre ou plus. Un sur six s’en tiendrait à un seul.
Il faut se garder d’un raccourci. L’indicateur conjoncturel photographie une année ; il ne dit pas combien d’enfants aura finalement une génération, puisqu’une naissance retardée finit parfois par arriver. Les femmes nées en 1980, rappelle l’Ined, ont eu 2,1 enfants en moyenne. Mais l’écart entre 1,9 enfant souhaité et 1,56 enfant observé est trop large pour n’être qu’un effet de calendrier. Entre le désir et le berceau, quelque chose se met en travers.
L’âge du premier enfant recule, et les naissances différées ne se rattrapent pas toutes
Le premier obstacle est le temps. Selon l’Insee (Insee Focus no 356, juillet 2025), les femmes ont eu leur premier enfant à 29,1 ans en moyenne en 2023, contre 24,0 ans en 1974. En 1967, l’âge le plus fréquent à la première maternité était 22 ans ; en 2023, c’est 28 ans. Toutes naissances confondues, les mères avaient en moyenne 31,2 ans en 2025.
On pourrait n’y voir qu’un décalage : les enfants viendraient plus tard, voilà tout. Les taux par âge racontent autre chose. Chez les femmes de 25 à 29 ans, l’Insee compte 8,2 naissances pour 100 femmes en 2025, contre 12,8 en 2005. Chez les 30-34 ans, la baisse est plus récente : 10,8 contre 12,9 en 2015. Or chez les 35-39 ans, le taux, qui montait depuis la fin des années 1970, a cessé d’augmenter. Les enfants qu’on n’a pas eus à 28 ans ne naissent pas tous à 36.
Le corps a sa part dans cette arithmétique, sans qu’il faille en faire un épouvantail. Dominique Petit fait le point sur ce que l’âge change à la fertilité. Et pour celles qui voudraient au contraire commencer tôt, Irina Malkova expliquait cette semaine comment vouloir des enfants tôt, et le dire sans s’excuser.
Logement, couple, emploi : ce qui manque à vingt-huit ans
Pourquoi attend-on ? L’enquête du HCFEA pose directement la question aux 20-35 ans sans enfant, qui pouvaient donner plusieurs raisons. Les premières tiennent au sentiment de ne pas être prêt : 33 % ne se sentent « pas encore prêts dans leur tête », 32 % se jugent trop jeunes. Viennent ensuite les conditions matérielles. 29 % disent ne pas en avoir les moyens, 22 % que leur logement n’est pas adapté, 19 % n’ont pas d’emploi stable, qu’ils soient étudiants, en CDD ou indépendants, et 17 % n’ont pas encore de domicile à eux. Le couple, enfin : 27 % n’ont pas de conjoint, 21 % jugent le leur trop récent ou pas assez stable, 15 % attendent d’être mariés.
En 1918, il manquait les hommes. Aujourd’hui, il manque surtout le bon moment, et il recule d’année en année.
L’argent pèse aussi. Parmi les raisons de ne pas devenir parent que l’enquête leur soumettait, la plus partagée est le coût : 62 % des jeunes sans enfant estiment, au moins en partie, qu’élever un enfant « coûte trop cher ». Ils sont 56 % à juger que le monde va trop mal pour en accueillir un, et 35 % à craindre que l’autre parent ne participe pas assez, ce qui rejoint ce que nous écrivions de la charge mentale.
Deux résultats bousculent les idées reçues. Le premier : renoncer aux enfants n’a rien d’un choix de carriériste. Ceux qui n’envisagent pas de devenir parents accordent moins d’importance au travail (6,2 sur 10) que ceux qui comptent le devenir (7,5). Le second concerne les femmes. À 20 ou 22 ans, elles sont 76 % à penser devenir mères un jour, quand elles n’ont pas encore d’enfant. Entre 32 et 35 ans, celles qui n’en ont toujours pas ne sont plus que 48 % à le penser, contre 65 % des hommes du même âge. L’attente ne fait pas que repousser le projet : chez beaucoup, elle finit par le défaire.
Ce que 1918 apprend aux jeunes femmes de 2026
L’histoire a une consolation, et une mise en garde. La consolation : en 1919 et en 1920, quand les hommes sont rentrés, les mariages repoussés par la guerre ont été célébrés en nombre et les naissances sont reparties. Le désir n’avait pas disparu ; il attendait qu’on lui rende ses conditions. Les enquêtes de l’Ined et du HCFEA disent la même chose de la génération actuelle. Elle veut des enfants, moins que ses grands-mères, mais elle en veut.
La mise en garde tient à la nature de l’obstacle. Une guerre finit un jour, à une date qu’on inscrit sur les monuments. Les obstacles d’aujourd’hui n’ont pas d’armistice : un loyer trop lourd pour une pièce de plus, un contrat qu’on renouvelle tous les six mois, une rencontre qui se fait à trente ans au lieu de vingt-cinq. Chacun, pris seul, paraît raisonnable. Ensemble, ils retardent le premier enfant jusqu’à l’âge où le deuxième devient incertain.
Personne n’a à dicter aux femmes le nombre d’enfants qu’elles doivent vouloir. Elles l’ont dit elles-mêmes, dans des enquêtes qui ne leur demandaient rien d’autre. Les femmes de 1918 attendaient le retour d’un homme. Celles de 2026 attendent un bail, un poste, quelqu’un. Ce qui sépare leurs souhaits des naissances tient pour une bonne part dans cette salle d’attente.






