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Société · Histoire

Les cantinières de l’Empire, dans le sillage de la Grande Armée

Une voiture, un tonnelet d’eau-de-vie et, le plus souvent, un mari dans le régiment. Les cantinières de l’Empire ont suivi la Grande Armée de l’Espagne à la Russie, sous le feu et dans la neige. Ce que l’on sait d’elles par les soldats qui les ont connues, et ce que la légende a brodé.

Au bord d’un chemin de campagne, une jeune marchande en coiffe sert à boire à des grenadiers et à un hussard de l’Empire, attablés autour d’une table de bois.
Photo : Adrien Moreau, Wikimedia Commons (Public domain)

Le soir du 5 novembre 1812, entre Dorogobouï et Smolensk, la Garde impériale fait halte près d’un bois. L’ordre est donné de dresser des abris de branches pour la nuit. Il neige. La cantinière de la compagnie, Mme Dubois, femme du barbier, se sent mal. Quelques instants plus tard, elle met au monde « un gros garçon », par ce que le sergent Bourgogne appelle « un froid de vingt degrés ». Le colonel prête son manteau pour couvrir l’abri, le chirurgien du régiment fait ce qu’il peut. Au matin, la mère Dubois repart sur le cheval du colonel, l’enfant serré contre elle dans une peau de mouton, et sur ses épaules les capotes de deux soldats morts dans la nuit.

Adrien Bourgogne, sergent aux fusiliers-grenadiers de la Garde, a raconté la scène dans ses Mémoires, mis en ordre vers 1835 et publiés en entier à la fin du XIXe siècle. Elles ont peu écrit elles-mêmes ; c’est par les soldats qu’elles ont nourris, soignés et parfois houspillés que nous les connaissons.

Vivandières, blanchisseuses, cantinières : qui pouvait suivre l’armée

Les armées d’Ancien Régime traînaient derrière elles une foule de femmes. La Convention veut y mettre de l’ordre. Le 30 avril 1793, elle vote un décret pour « congédier des armées les femmes inutiles ». Ne restent que celles qui lavent le linge et celles qui vendent vivres et boissons : quatre blanchisseuses par bataillon, et des vivandières, inscrites et porteuses d’une marque distinctive. Les femmes soldats, car il y en avait, sont renvoyées chez elles. Toutes ne partiront pas.

Le mot de cantinière apparaît à la même époque. Il remplace peu à peu, chez les soldats, celui de vivandière. Sous le Consulat et l’Empire, la cantinière est en principe l’épouse d’un soldat ou d’un sous-officier du régiment, qui l’autorise à exercer. Elle tient commerce à son compte : elle achète dans les villes traversées, revend au bivouac, fait crédit ou le refuse.

Le mariage, en campagne, prend parfois des libertés avec le registre. Une autre cantinière croisée par Bourgogne, la mère Gâteau, vivait avec son homme « depuis la bataille d’Eylau » et s’indignait qu’on la dise non mariée.

Une boutique sur roues, au plus près du feu

Une voiture, un ou deux chevaux, et ce petit tonneau que l’imagerie accroche à leur épaule : le tonnelet d’eau-de-vie, le « rogomme » des grognards. On leur achète aussi du pain, du tabac, de la bière quand il y en a. En août 1812, à Vitebsk, la compagnie de Bourgogne brasse cinq tonneaux de bière avec l’aide d’un Flamand, brasseur de son état. Au départ, il en reste deux, qu’on charge sur la voiture de la mère Dubois. Elle a le bon esprit de rester en arrière et de les vendre à son profit à ceux qui suivent, pendant que ses clients habituels meurent de soif sur la route de Smolensk.

Une autre, Marie, Namuroise, a été pendant quatre ans la cantinière de son régiment. Il la décrit vendant « aux soldats et à ceux qui n’avaient pas d’argent, comme à ceux qui en avaient », et s’exposant dans chaque bataille pour secourir les blessés. Blessée elle-même, elle continue. En 1811, devant Almeida, au Portugal, son mari, maître d’armes, rapporte au camp une pendule volée en maraude ; le conseil de guerre le fait fusiller dans les vingt-quatre heures. Deux mois plus tard, Marie est remariée, note le sergent, « comme on se marie à l’armée ». Son nouveau mari passe sous-officier dans la Jeune Garde, et elle le suit.

Soigner n’était pas leur charge officielle : le décret de 1793 ne parlait que de linge, de vivres et de boissons. Marie n’est pourtant pas la seule qu’on ait vue, un jour de bataille, passer dans les rangs pour donner à boire aux blessés.

Les cantinières dans la retraite de Russie

Le surlendemain de l’accouchement, au point du jour, la colonne fait halte. La mère Dubois veut donner le sein. L’enfant est mort dans ses bras, raidi par le gel. On le lui arrache. Un sapeur creuse un trou dans la neige avec sa hache ; le père, à genoux, tient son fils, l’embrasse et le dépose. Bourgogne conclut d’une ligne : « et tout fut fini ».

Six semaines plus tard, au-delà de Kowno, il s’arrête près d’une maison où des soldats font rôtir du cheval autour d’un grand feu. Deux femmes y sont assises. L’une porte une capote grise de soldat sur une vieille robe de soie en lambeaux, et un bonnet de peau de mouton à moitié brûlé. C’est Marie, qu’il ne reconnaît qu’à sa voix. En Russie, elle a perdu ses chevaux, sa voiture, ses fourrures, et son second mari, tué à Krasnoé. L’autre est la mère Gâteau, enveloppée d’une peau de mouton bordée de drap rouge qu’elle a nouée avec le cordon d’un bonnet de grenadier. Son homme a été coupé en deux par un boulet, des camarades lui ont volé la moitié de son argent pendant son sommeil. Elles ont tout perdu dans la neige, et elles parlent déjà de recommencer la campagne. La mère Gâteau a son plan : arrivée à Elbing, elle se réorganisera, sans voiture cette fois, avec deux chevaux portant des paniers.

Elles ont tout perdu dans la neige, et elles parlent déjà de recommencer la campagne.

Bourgogne revoit Marie le 2 mai 1813, à Lützen. Elle vient d’être blessée à la main droite en donnant à boire à un blessé. Il apprendra plus tard qu’elle a repris du service pendant les Cent-Jours et qu’elle a été faite prisonnière à Waterloo.

Il y avait chez elles du courage, et beaucoup de fidélité, envers un homme comme envers un régiment. Celui des jours ordinaires, dont nous parlions à propos de cette vertu oubliée, lui ressemble assez.

Thérèse Figueur, dite Sans-Gêne, dragon pendant vingt-deux ans

Certaines ne se sont pas contentées de vendre l’eau-de-vie. Thérèse Figueur naît en 1774 à Talmay, en Côte-d’Or, fille d’un meunier ; orpheline jeune, elle est élevée par un oncle, ancien militaire. En 1793, elle part avec lui dans la légion des Allobroges, malgré le décret de la même année. Elle sert ensuite comme dragon au 15e, puis au 9e régiment. Selon ses souvenirs, elle est blessée au siège de Toulon, reçoit plusieurs coups de sabre en 1799 en Piémont, perd des chevaux sous elle et se retrouve deux fois prisonnière. Le surnom de Sans-Gêne lui vient de son franc-parler.

Elle quitte l’armée après 1815 et épouse en 1818 Clément Sutter, un ami d’enfance. En 1842 paraissent Les Campagnes de mademoiselle Thérèse Figueur, aujourd’hui madame veuve Sutter, ex-dragon aux 15e et 9e régiments, de 1793 à 1815, qu’elle a dictées à Saint-Germain Leduc. Les historiens discutent l’exactitude de certains épisodes, racontés près de trente ans après les faits. Elle meurt en janvier 1861, à Paris, à l’hospice des Petits-Ménages. En 1893, Victorien Sardou fait jouer Madame Sans-Gêne et donne le surnom à la maréchale Lefebvre, Catherine Hübscher, ancienne blanchisseuse. Le théâtre a gardé la maréchale ; il a oublié le dragon.

Ce que les cantinières de l’Empire ont laissé derrière elles

Les cantinières survivent à Napoléon. Elles suivent les régiments en Algérie, en Crimée, en Italie. À partir de 1875, l’armée réduit leur nombre, leur interdit en 1890 l’uniforme et les campagnes, et les supprime en 1905, au profit de cantiniers.

Nous connaissons mieux, aujourd’hui, les premières femmes qui ont forcé la porte des facultés, comme les premières bachelières. Les cantinières n’ont rien forcé du tout. Elles ont suivi leur mari, tenu boutique dans la boue, accouché sous la neige, recommencé après avoir tout perdu. La mère Dubois n’a pas laissé de prénom. Son histoire tient en deux pages d’un sergent de la Garde, et c’est assez pour qu’on se souvienne d’elle.

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