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Mode · Vestiaire

La petite robe noire a cent ans

En octobre 1926, Vogue publie le dessin d’une robe noire de Chanel et la compare à une Ford. Un siècle plus tard, la petite robe noire va toujours partout. Son histoire en quelques dates, puis comment la choisir à chaque âge, la porter et la garder noire longtemps.

Dans une salle d’exposition, une dizaine de mannequins blancs portent autant de variantes de la petite robe noire, courtes, évasées ou drapées.
Photo : Marion Golsteijn, Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)

Il est sept heures du soir, le dîner est à huit, et vous n’avez pas eu une minute pour y penser. Vous ouvrez l’armoire, décrochez la robe noire, ajoutez des boucles d’oreilles. C’est réglé. La scène se répète dans bien des chambres depuis un siècle, et c’est le plus bel hommage qu’un vêtement puisse recevoir : on ne pense plus à lui, on compte sur lui.

La petite robe noire a eu cent ans cet automne. Son acte de naissance tient en un dessin et un nom de voiture.

1926 : Vogue la compare à une Ford

Dans son numéro du 1er octobre 1926, l’édition américaine de Vogue publie le dessin d’une robe de Gabrielle Chanel. Du crêpe de Chine noir, des manches longues et étroites, une ligne droite, quelques fines lignes en biais pour tout ornement. Le magazine la surnomme la « Ford » de Chanel et lui prédit de devenir une sorte d’uniforme pour toutes les femmes de goût. La comparaison est flatteuse, à l’américaine : la Ford T, l’automobile de série d’Henry Ford, longtemps livrée en noir seulement, roulait alors dans tout le pays, simple, solide, la même pour tous.

Chanel n’a pas inventé la robe noire. Au XIXe siècle, le noir est la couleur du deuil, réglée jusqu’au choix du tissu : les veuves portent pendant des mois un crêpe mat, sans reflet, et la reine Victoria s’habille de noir depuis la mort du prince Albert, en 1861, jusqu’à la sienne, en 1901. Au lendemain de la Grande Guerre, le noir se voit encore partout dans les rues, porté par tant de veuves et de mères.

Ce que fait Chanel tient en un geste de couturière. Elle retire au noir ses voiles de deuil, le coupe droit dans une belle étoffe et le donne à porter le jour, pour le plaisir. La couleur du chagrin devient celle de l’élégance. Nous racontions dans l’allure à la française comment la même Chanel avait déjà mis les femmes à l’aise dans le jersey et les coupes droites.

De Piaf à Holly Golightly, une robe qui laisse parler

Dans la France d’après-guerre, la robe noire monte sur scène. Édith Piaf chante dans une robe noire toute simple, où l’on ne regarde plus que son visage et ses mains. À Saint-Germain-des-Prés, après la Libération, Juliette Gréco s’habille de noir des pieds à la tête, et le noir devient celui des caves et des cafés de la rive gauche. Nous retracions le parcours des deux chanteuses dans la chanson française au féminin.

En 1961, au début de Diamants sur canapé, Audrey Hepburn descend d’un taxi sur la Cinquième Avenue, à l’aube, et prend son petit déjeuner devant la vitrine de Tiffany. Elle porte un fourreau noir d’Hubert de Givenchy, qui l’habille depuis Sabrina, avec plusieurs rangs de perles, des gants longs et des lunettes noires. La robe descend jusqu’aux chevilles. « Petite », dans son nom, n’a jamais voulu dire courte.

Petite, elle l’est par la discrétion : elle laisse parler celle qui la porte, à vingt ans comme à quatre-vingts.

Choisir sa petite robe noire : le noir d’abord, l’étoffe ensuite

Il y a noir et noir. Avant d’acheter, emportez la robe près d’une fenêtre. À la lumière du jour, certains noirs tirent sur le bleu, d’autres sur le brun ou le vert, et ils ne s’accorderont ni avec vos collants ni avec votre manteau. Cherchez un noir profond, mat ou doucement lumineux, qui reste le même sous la lampe de la cabine et dans la rue.

L’étoffe décide du reste. Le crêpe de laine fait la meilleure première robe : il se porte presque toute l’année, se froisse peu et tombe sans coller. Le jersey, de laine ou de viscose, voyage roulé au fond d’une valise et pardonne beaucoup, mais il marque ce qu’il recouvre. Le crêpe de Chine, celui de 1926, est fluide et appelle le soir. Le velours est pour l’hiver et les fêtes. Méfiez-vous du polyester bon marché, qui brille vite aux hanches et aux coudes, et du satin, qui montre chaque pli.

La coupe, la longueur et l’encolure, à chaque âge

À vingt ans, la première robe noire doit servir partout, du premier entretien d’embauche au premier enterrement. Prenez-la droite ou légèrement évasée, au genou ou juste au-dessus, avec des manches ou au moins des bretelles larges. Asseyez-vous en cabine : si elle remonte à mi-cuisse, elle ne sortira que le samedi soir. La seconde main en offre de très belles, en laine, pour peu d’argent, à condition de savoir juger une couture, comme nous l’expliquions dans l’art de chiner sans se ruiner.

Entre trente et cinquante ans, le corps change avec les grossesses, le travail et les années. La robe portefeuille, qui se règle à la main, et la robe chemise, qui se ceinture ou non, suivent ces variations. Le fourreau, ajusté, exige une coupe parfaite : achetez la taille où vous respirez, et faites reprendre la taille chez une retoucheuse plutôt que l’inverse.

Après cinquante ans, l’encolure compte davantage que la longueur. Le noir posé contre le visage peut durcir les traits. Un col en V, qui allonge le cou, ou un col bateau, qui dégage les clavicules, laisse la peau respirer entre le tissu et le menton. Les manches trois-quarts découvrent le poignet, et la longueur midi s’accorde l’hiver avec une botte de cuir. Un collier, un foulard clair ou un rouge à lèvres bien choisi rallument le visage. Nous détaillions ces repères dans s’habiller après soixante ans.

À tout âge, regardez où tombe l’ourlet. Juste sous le genou ou au-dessus de la cheville, là où la jambe s’affine, il allège la silhouette ; au milieu du mollet, à l’endroit le plus large, il la tasse.

Une robe, plusieurs vies

Au bureau, elle se porte sous une veste de tailleur, avec des collants opaques et des mocassins ; le tailleur, toujours vous aidera à choisir la veste. Le soir, gardez ces collants ou passez au voile, ajoutez des escarpins et un seul bijou qui se voie : des boucles d’oreilles ou un collier, rarement les deux. Le dimanche, à la messe ou à un baptême, un cardigan couvre les épaules. Le samedi, un gros pull jeté sur les épaules et des baskets de cuir blanc l’emmènent en promenade, et le manteau de laine de notre vestiaire d’automne passe par-dessus jusqu’en mars.

Deux occasions demandent un peu de réflexion. À un enterrement, la robe noire retrouve sa première fonction : préférez-la couvrante, épaules et genoux cachés, sans rien qui brille. À un mariage, le noir a longtemps passé pour déplacé, et certaines familles le pensent encore. Dans le doute, demandez à la mariée, ou éclairez la robe d’une veste claire, d’un sac ou de souliers de couleur.

La faire durer

Le noir est fragile. Il pâlit à la lumière, au lavage, au frottement, et une robe négligée finit par virer au gris. Quelques gestes suffisent pour la garder noire.

Une robe de coton ou de lin délavée se reteint en machine avec une teinture du commerce ; les fibres synthétiques, elles, ne reprennent pas la couleur. Quand la silhouette change, une retoucheuse reprend une taille, un ourlet ou une emmanchure pour une somme modeste, et la robe repart pour des années.

Vogue lui promettait, en 1926, de devenir un uniforme. Elle est restée plus modeste et plus utile : la robe qu’on attrape à sept heures du soir, et qui suffit.

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