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Mode · Vestiaire

Le tailleur, toujours : l’art de s’habiller pour travailler

Une veste, une jupe ou un pantalon coupés dans la même étoffe : depuis plus d’un siècle, le tailleur habille les femmes qui partent travailler. Histoire d’une tenue née chez les tailleurs pour hommes, de Redfern à Saint Laurent, et conseils précis pour choisir et porter la vôtre aujourd’hui.

Dans une rue ensoleillée, une femme en tailleur jupe gris anthracite et collier de perles de bois marche aux côtés d’un homme en costume sombre qui porte une sacoche.
Photo : rawpixel, Pixabay via Wikimedia Commons (CC0)

Le lundi matin, il y a la question du café et celle de la veste. Pour beaucoup de femmes, la réponse à la seconde tient en deux pièces coupées dans la même étoffe : une veste, et une jupe ou un pantalon. Le tailleur n’a pas la poésie de la robe ni la désinvolture du jean. Il a mieux, pour qui part travailler. Il tient la journée. On l’enfile à sept heures, on le retrouve presque net à dix-neuf, et il annonce, sans un mot, que l’on est venue pour faire quelque chose.

Son nom raconte déjà son histoire. Le mot abrège « costume tailleur » : un vêtement cousu non par la couturière, mais par le tailleur, l’artisan qui habillait les hommes.

D’abord un costume de sport, coupé comme un vêtement d’homme

À la fin du XIXe siècle, la robe de jour pèse lourd : corset, jupons, tournure. Pour monter à cheval ou suivre les régates, les Anglaises les plus sportives demandent plus simple. La maison Redfern, née à Cowes, sur l’île de Wight, se fait un nom dans les années 1880 avec des ensembles de lainage, une veste ajustée et une jupe assortie, construits selon les méthodes des tailleurs pour hommes. Le modèle traverse la Manche, et Paris l’adopte.

Il arrive au bon moment. Les femmes entrent dans les bureaux et les grands magasins, et il leur faut une tenue qui résiste à l’omnibus comme à une journée debout. Au tournant du XXe siècle, le tailleur de laine sombre sur un chemisier blanc devient la tenue de nombreuses employées.

Le pantalon, lui, attendra. À Paris, une ordonnance de la préfecture de police de novembre 1800 soumettait à autorisation les femmes qui voulaient se vêtir en homme. Tombé en désuétude depuis longtemps, ce texte n’a été officiellement déclaré abrogé qu’en 2013.

1947, 1954 : Dior et Chanel, deux idées du tailleur

Le 12 février 1947, avenue Montaigne, Christian Dior présente sa première collection. La pièce qui fait date est un tailleur : la veste Bar, en shantung de soie écru, serrée à la taille et arrondie sur les hanches par une basque rembourrée, portée sur une ample jupe plissée en lainage noir. Carmel Snow, rédactrice en chef du Harper’s Bazaar américain, parle d’un « new look », et l’expression reste. Après les années de restrictions, Dior rend au tailleur la taille fine et l’abondance d’étoffe, au prix d’une silhouette construite qui oblige à se tenir.

Sept ans plus tard, Gabrielle Chanel, qui avait fermé sa maison de couture en 1939, rouvre ses salons de la rue Cambon. Sa collection du 5 février 1954 est accueillie froidement par la presse parisienne ; elle trouve son public de l’autre côté de l’Atlantique. Le tailleur de tweed qu’elle affine au fil des saisons suivantes prend Dior à contre-pied. La veste tombe droit, sans col à revers ni épaulettes rigides, bordée d’un galon. Les poches sont vraies, les emmanchures hautes laissent lever le bras sans que tout remonte, et la doublure de soie est piquée avec le tweed pour qu’ils bougent ensemble. La jupe, droite, laisse marcher.

Dior construit la femme ; Chanel la laisse bouger.

Deux écoles, et le tailleur d’aujourd’hui doit quelque chose à chacune. Nous racontions dans l’allure à la française ce que la leçon de Chanel doit à la retenue ; retenons ici sa leçon de métier : un vêtement de travail se juge assise, les bras levés, à six heures du soir.

Saint Laurent donne le pantalon

Il manque encore aux femmes la moitié du costume masculin. Yves Saint Laurent la leur donne dans sa collection d’automne-hiver 1966, avec un smoking : veste noire à revers de satin, pantalon droit à galon. Le soir d’abord, donc, mais l’idée est lancée, et le tailleur-pantalon gagne les bureaux dans la décennie qui suit. En 1975, Helmut Newton photographie ce smoking pour Vogue, la nuit, dans une ruelle du Marais : l’image fait le tour du monde.

Les années 1980 élargiront les épaules jusqu’à la caricature, les années 1990 les ramèneront à leur juste mesure. La structure, elle, n’a pas bougé depuis Redfern : une veste et un bas de la même étoffe, coupés pour durer.

Choisir son tailleur : l’épaule d’abord

Commencez par l’épaule, parce qu’elle ne se retouche pas, ou alors au prix d’une veste neuve. La couture doit tomber au bord de l’os de l’épaule, ni avant, où elle tire, ni après, où elle pend et creuse un pli sous la manche. Croisez les bras devant vous : si le dos tire, prenez la taille au-dessus.

Boutonnez ensuite. Une veste à la bonne taille se ferme à plat ; si des plis en X rayonnent autour du bouton, elle est trop juste, quelle que soit l’étiquette. Pour la longueur, la veste courte, qui s’arrête à la taille, va bien sur une jupe ou un pantalon taille haute ; la veste classique couvre le haut des hanches ; la longue descend jusqu’au haut des cuisses et s’accorde surtout avec un pantalon droit. La manche, enfin, s’arrête à l’os du poignet et laisse paraître un centimètre de chemise.

Un test d’atelier pour juger la fabrication : pincez le devant de la veste, sous le premier bouton, et faites glisser les épaisseurs entre vos doigts. Si vous sentez une troisième couche flotter entre le tissu et la doublure, la veste est entoilée, à l’ancienne, et elle gardera sa forme. Si tout semble collé d’un bloc, c’est une toile thermocollée, moins chère, qui peut cloquer au pressing après quelques années.

Le tissu décide de la saison

La laine froide, une laine peignée au tissage serré, se porte presque toute l’année et se défroisse d’une nuit sur un cintre. La flanelle, plus douce et plus chaude, est faite pour l’hiver. Le tweed, plus rustique, supporte la pluie et les années. Le crêpe de laine tombe avec souplesse et habille davantage. Le lin, enfin, reste celui de l’été, à condition d’accepter qu’il se froisse dès la première heure.

Lisez l’étiquette : un peu de fibre synthétique aide une laine à garder son pli, mais une veste majoritairement en polyester brille vite aux coudes et retient la chaleur.

Pour un premier tailleur, prenez une couleur qui accepte tout : le marine, le gris anthracite, le gris moyen ou le brun. La rayure tennis, fine et espacée, garde la mémoire du costume d’homme sans le singer.

Jupe ou pantalon, et à quelle longueur

La jupe droite s’arrête au genou ou juste en dessous. Asseyez-vous en cabine : elle ne doit pas remonter à mi-cuisse ni tirer sur les hanches. Le pantalon droit, lui, effleure le cou-de-pied et casse légèrement sur la chaussure ; à porter avec des talons, faites-le ourler avec ces talons aux pieds.

Si le budget le permet, prenez deux bas pour une veste. Les tailleurs le savent depuis toujours : le pantalon s’use bien avant la veste, aux genoux et à l’entrejambe.

Ce qu’on porte avec

Le tailleur se laisse adoucir. Sur une chemise blanche en popeline, il est strict. Avec un pull fin à col roulé, il devient le vêtement de l’hiver. Avec un t-shirt blanc et des mocassins, il se détend. Les escarpins à talon moyen, les derbies et les bottines de cuir lui vont tous ; les baskets aussi, si elles sont en cuir et propres.

Et rien n’oblige à le porter d’un seul tenant. La veste passe sur un jean brut, le pantalon sur un cardigan, la jupe sous un pull. Un seul tailleur fait ainsi plusieurs tenues de la semaine.

À vingt-deux ans, pour un premier poste, la seconde main offre de beaux tailleurs de laine à petit prix, à condition de savoir juger une couture, ce que nous détaillons dans l’art de chiner sans se ruiner. Une retoucheuse reprend manches, ourlets et taille pour une somme modeste. Plus tard, quand la silhouette change, une veste droite qui descend sur les hanches tombe souvent mieux qu’une veste cintrée, comme nous l’expliquions à propos de l’art de s’habiller après soixante ans.

Un dernier geste d’atelier, que les tailleurs enseignent à leurs clients : déboutonnez la veste en vous asseyant, reboutonnez-la en vous levant. Le bouton ne force pas, et la veste garde sa ligne jusqu’au soir.

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Beauté, cosmétique, mode

Laura Thomas

Passée par les ateliers d’une maison de couture avenue Montaigne puis par le laboratoire d’un parfumeur grassois, elle sait comment se coud un revers et ce que contient vraiment un sérum. Elle croit au vêtement qui dure et à la crème qui tient ses promesses — les deux sont rares.

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