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Éditorial · Édito

Avoir vingt ans le 11 novembre, devant les noms du village

Celles qui ont vingt ans cette année n’avaient pas trois ans quand le dernier poilu est mort. Il leur reste le monument aux morts du village, des noms gravés, une minute de silence et des lettres jaunies. Ce que nous devons encore à ces pierres, et comment transmettre la mémoire du 11 Novembre.

Vue plongeante sur la nécropole de Douaumont, ses rangées de croix blanches de part et d’autre d’une allée gazonnée et d’un drapeau tricolore, devant la forêt de Verdun aux couleurs d’automne.
Photo : Rémih, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Le 11 novembre, un peu avant onze heures, il y a dans presque chaque commune de France un petit attroupement autour d’une pierre. Des anciens à béret, le maire ceint de son écharpe, un drapeau un peu lourd pour le bras qui le tient, des enfants qui piétinent. On dépose une gerbe. Puis le maire déplie une feuille et lit des noms, un par un, et après chacun d’eux quelqu’un répond : « Mort pour la France. » Dans beaucoup de villages, ce sont les écoliers.

Celles qui ont vingt ans cette année n’ont jamais serré la main d’un homme revenu des tranchées. Elles n’avaient pas trois ans quand le dernier est mort. Pour elles, la Grande Guerre appartient au même pays que les rois de France et les chevaliers : un pays de livres, de photographies brunies et de pierres. C’est justement de ces pierres qu’il faut parler.

Le dernier poilu est mort quand elles étaient au berceau

Lazare Ponticelli est mort le 12 mars 2008, au Kremlin-Bicêtre, à cent dix ans. Né en Italie, arrivé à Paris enfant, il s’était engagé dès 1914 dans la Légion étrangère. Il avait longtemps refusé l’idée d’un hommage national, qui lui semblait devoir revenir à tous plutôt qu’à lui seul. Cet hommage lui fut rendu aux Invalides le 17 mars 2008, et une plaque y salue depuis, avec lui, l’ensemble des combattants français de la Grande Guerre.

Dans le monde, la dernière vétérane connue de ce conflit fut une femme. Florence Green, engagée à dix-sept ans dans la branche féminine de la Royal Air Force, servait au mess des officiers sur des aérodromes du Norfolk. Elle est morte en février 2012, à cent dix ans elle aussi. La guerre qui avait mobilisé les femmes à l’arrière s’est achevée, dans la mémoire des vivants, sur l’une d’elles.

Depuis, il n’y a plus de témoins. Il y a des petits-enfants qui se souviennent d’un arrière-grand-père taiseux, d’une médaille au fond d’un tiroir, d’une jambe raide. Et il y a les noms.

Ce que disent les monuments aux morts de nos villages

On croit volontiers que l’État a imposé les monuments aux morts. C’est presque l’inverse. La loi du 25 octobre 1919 promettait à chaque commune un livre d’or portant les noms de ses morts, et des subventions « en proportion de l’effort et des sacrifices » qu’elle consentirait pour les honorer. Elle n’obligeait personne à bâtir. Les villages l’ont fait d’eux-mêmes, souvent par souscription, au début des années 1920, et presque tous ont aujourd’hui leur monument.

Ils se ressemblent, et c’est leur force. Un obélisque, un coq, un poilu de pierre ou de bronze commandé parfois sur catalogue, une palme, une croix de guerre. Ailleurs, une femme en deuil, un enfant contre sa jupe. Puis la liste, par ordre alphabétique, où l’on remarque vite que le même nom revient deux ou trois fois : deux frères, un père et son fils, des cousins de la même ferme. La mention « Mort pour la France », créée par une loi du 2 juillet 1915, n’y figure pas toujours en toutes lettres. Elle est dans chaque ligne.

Ces monuments n’exaltent pas la guerre. Ils disent qu’un village de quatre cents âmes a perdu trente de ses garçons, et qu’il a voulu les garder au milieu de lui, sur la place, entre l’église et la mairie, là où l’on passe tous les jours. On n’enterre pas ses morts au bout d’une allée quand on veut s’en souvenir. On les met au centre.

La minute de silence, et les noms qu’on lit à voix haute

Le 11 Novembre est jour férié depuis une loi du 24 octobre 1922. Depuis celle du 28 février 2012, il honore aussi tous les morts pour la France, de toutes les guerres et des opérations d’aujourd’hui. Le cérémonial, lui, n’a guère changé : la gerbe, la sonnerie « Aux morts », la minute de silence, La Marseillaise.

Ce moment a une vertu que notre époque connaît mal. Il ne demande ni opinion ni émotion à afficher, seulement d’être là. On vous demande d’écouter des noms, puis de vous taire une minute ensemble. Une minute de silence partagée par un village entier a un poids que le silence d’une seule ne connaît pas.

On n’enterre pas ses morts au bout d’une allée quand on veut s’en souvenir. On les met au centre.

Lire un nom à voix haute est un acte étrange et fort. Pendant une seconde, un garçon de vingt ans tombé en Argonne redevient quelqu’un qu’on appelle.

Les femmes qui ont attendu

Derrière chaque nom, il y a eu une femme qui a reçu la nouvelle. Une mère, une épouse, une fiancée, une sœur. Les monuments les montrent parfois, voilées de pierre. Plus souvent, ils les oublient, et ce sont elles pourtant qui ont fait vivre ces noms : en fleurissant la tombe, en gardant les lettres, en racontant aux enfants. La loi du 27 juillet 1917 a fait des orphelins de guerre des pupilles de la Nation ; ce sont leurs mères qui les ont élevés.

Leurs lettres et celles des soldats nous restent. En 1998, Jean-Pierre Guéno et Yves Laplume ont réuni dans Paroles de poilus des lettres et des carnets confiés par des familles à la suite d’un appel de Radio France. On y découvre des hommes qui parlent de la soupe, des moissons, de la pluie, de l’enfant qu’ils n’ont pas vu naître, et qui écrivent à leur femme comme on se tient à une rampe.

Le bleuet que l’on épingle au revers le 11 Novembre est né lui aussi de mains de femmes. Pendant la guerre, deux infirmières des Invalides, Charlotte Malleterre et Suzanne Leenhardt, firent coudre par des blessés des fleurs de tissu bleu, le bleu des uniformes et des jeunes recrues qu’on appelait les bleuets. Leur vente aide encore aujourd’hui les anciens combattants, les victimes de guerre et les pupilles de la Nation.

Transmettre la mémoire du 11 Novembre, sans grands discours

La transmission ne passe pas par les sermons. Elle passe par des gestes que l’on fait devant les plus jeunes, puis avec eux, puis qu’ils font seuls. Aller à la cérémonie du village, même sous la pluie, en emmenant une nièce ou un filleul. Leur faire choisir un nom sur la pierre, un seul, et chercher ensemble qui il était. Les questions qu’un enfant pose sur la mort, nous l’avons dit à propos de la Toussaint, appellent des réponses simples et vraies ; un monument en offre de très concrètes.

Il y a aussi les lieux. La nécropole de Douaumont, au-dessus de Verdun, et ses rangées de croix blanches devant la forêt. Ou Notre-Dame-de-Lorette, en Artois, où l’Anneau de la Mémoire, inauguré le 11 novembre 2014, porte près de 580 000 noms de soldats tombés dans le Nord et le Pas-de-Calais, par ordre alphabétique, sans distinction de nationalité. On en sort sans avoir envie de parler.

Une lignée plutôt qu’une nostalgie

Appartenir à un pays, c’est aussi hériter de ses morts. On n’a pas choisi ceux du monument, pas plus qu’on n’a choisi ce que nous ont laissé nos grands-mères. On peut choisir, en revanche, de s’en tenir pour les héritières, avec une fierté tranquille qui n’a besoin d’aucun ennemi. Ces hommes venaient de tous les milieux et de toutes les opinions. Le monument ne les trie pas, et personne n’a le droit de les enrôler.

Charles Péguy, tué le 5 septembre 1914 à la veille de la Marne, avait écrit l’année précédente, dans Ève : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle, / Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre. » Le second vers compte autant que le premier. Il dit qu’on peut honorer le sacrifice sans aimer la guerre, ce que les villages de France ont compris en gravant des noms plutôt que des victoires.

Mercredi, un peu avant onze heures, une jeune femme lira peut-être pour la première fois un nom à voix haute devant la pierre de son village. Elle aura l’âge qu’il avait. Quelqu’un, derrière elle, répondra.

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