Les chansons de 14-18, de « La Madelon » à « La Chanson de Craonne »
Une serveuse de guinguette, une jeune fille restée en Irlande, un feu qu’on garde allumé au foyer, une baïonnette baptisée Rosalie, un adieu murmuré sur le plateau de Craonne. Six chansons de la Grande Guerre, ce qu’elles disaient des soldats et des femmes qui les attendaient, et où les entendre à quatre jours du 11 Novembre.

On imagine la Grande Guerre en silence, ou dans le fracas des obus. On oublie qu’elle a beaucoup chanté. Dans les trains de la mobilisation, sur les routes de l’étape, au cantonnement après la relève, les chansons circulaient plus vite que les nouvelles. Les soldats les recopiaient dans leurs carnets, les apprenaient d’un régiment à l’autre, en changeaient les paroles quand elles ne collaient plus à ce qu’ils vivaient. À l’arrière, les femmes chantaient les mêmes refrains, et c’était une manière, ténue mais réelle, de rester au même diapason que l’absent.
Voici six de ces chansons, choisies pour ce qu’elles racontent. Certaines sont gaies, une seule est amère. Toutes sont attestées, datées, et s’écoutent encore.
1. « La Madelon » (1914), le refrain qui a mis deux ans à prendre
Elle aurait pu disparaître sans laisser de trace. Quand Madelon…, paroles de Louis Bousquet, musique de Camille Robert, est créée le 19 mars 1914 au café-concert l’Eldorado, à Paris, par Bach, de son vrai nom Charles-Joseph Pasquier, comique troupier alors en vogue. Le public reste froid.
C’est la guerre qui la sauve. Des chansonniers mobilisés la chantent à leurs camarades dès 1914, et Bach lui-même la reprend devant des soldats. De là, elle court tout le long du front. L’histoire est simple : une servante d’auberge verse à boire aux soldats, se laisse taquiner par tous, et quand un caporal lui demande sa main, elle répond en riant qu’elle ne saurait prendre un seul homme, puisqu’elle aime tout le régiment.
Cette Madelon n’est ni une fiancée ni une fille facile : elle est la gaieté qu’on trouve à l’arrière des lignes, celle qui ne promet rien et accueille tout le monde. Les soldats en ont fait leur hymne parce qu’elle parlait de vin, de rires et d’une femme, et pas une seconde de la guerre. Le premier enregistrement, par Marcelly, date de 1917. Après l’Armistice, Lucien Boyer lui écrit une suite, La Madelon de la Victoire. Line Renaud la chantera au cinéma en 1955.
2. « It’s a Long Way to Tipperary » (1912), le mal du pays en marche
Les Britanniques arrivent en France avec une chanson qui n’a rien de militaire. Jack Judge et Harry Williams l’ont écrite en 1912 pour le music-hall : un Irlandais perdu dans Londres rêve de la jeune fille qui l’attend là-bas, au pays. Le 13 août 1914, à Boulogne-sur-Mer, le correspondant du Daily Mail George Curnock voit les Connaught Rangers, régiment irlandais, la chanter en défilant. Il le raconte dans son journal quelques jours plus tard, et toute l’armée britannique l’adopte.
C’est la même armée dont les officiers allaient donner son nom au trench-coat. Le ténor irlandais John McCormack enregistre la chanson dès novembre 1914, et sa version se trouve sans peine aujourd’hui. On y entend ce qui faisait marcher ces hommes : pas la gloire, la route du retour.
3. « Keep the Home Fires Burning » (1914), la chanson des femmes qui attendent
Celle-ci, une femme l’a écrite. La musique est d’un jeune Gallois de vingt et un ans, Ivor Novello. Les paroles sont de Lena Guilbert Ford, une Américaine installée à Londres. La partition paraît le 8 octobre 1914 sous le titre ’Till the Boys Come Home, « jusqu’au retour des garçons », avant d’être rebaptisée l’année suivante. Le refrain demande à celles qui restent de garder le feu allumé au foyer pendant que les cœurs se languissent.
Elle devient l’une des chansons les plus populaires du Royaume-Uni pendant la guerre, et c’est sans doute la chanson de guerre qui ressemble le plus à une lettre. Lena Guilbert Ford n’a pas vu la fin du conflit : en mars 1918, un raid aérien allemand touche sa maison de Warrington Crescent, à Maida Vale, et la tue. John McCormack, encore lui, l’avait enregistrée en 1917.
Les soldats en ont fait leur hymne parce qu’elle parlait de vin, de rires et d’une femme, et pas une seconde de la guerre.
4. « Rosalie » (1914), la chanson officielle
À la fin d’août 1914, le ministre de la Guerre, Alexandre Millerand, autorise Théodore Botrel à aller chanter aux armées. Le Breton de La Paimpolaise (1895) devient « chansonnier aux armées » et compose sans relâche des refrains qu’il réunit dans Les Chants du bivouac. Rosalie en est la plus connue. Rosalie, c’est le surnom de la baïonnette du fusil Lebel, que la chanson transforme en fiancée d’acier. Avec Ma p’tite Mimi, sur l’air de La Petite Tonkinoise de Vincent Scotto, Botrel fait de même avec la mitrailleuse.
On sourit aujourd’hui de ces amours métalliques, et les poilus eux-mêmes, dans les journaux de tranchées qu’ils rédigeaient, se moquaient volontiers du « bourrage de crâne » de l’arrière. Il faut pourtant rendre justice à Botrel : il croyait à ce qu’il chantait, et il est allé le chanter aux soldats eux-mêmes, pas seulement dans les salles parisiennes.
5. « La Chanson de Craonne » (1917), l’adieu sans signature
Celle-ci n’a pas d’auteur connu, et c’est toute son histoire. L’air est emprunté à Bonsoir m’amour, une valse sentimentale de 1911 signée Charles Sablon et Raoul Le Peltier. Les soldats y posent d’autres mots : d’abord sur Lorette, en Artois, en 1915, puis sur la Champagne, puis sur Verdun. Au printemps 1917, après l’offensive du Chemin des Dames et dans le climat des mutineries, le nom qui s’impose est celui de Craonne, village de l’Aisne réduit en ruines.
Le refrain tient en quelques mots : « Adieu la vie, adieu l’amour, adieu toutes les femmes ». C’est l’épuisement d’hommes qui savent ce qu’on leur demande. Les couplets s’en prennent aux embusqués de l’arrière et finissent sur une menace de grève des soldats. Le commandement la proscrit. La plus ancienne version connue sous ce nom figure dans le carnet d’un soldat, François Court. C’est la Gazette des Ardennes, journal de langue française publié par l’occupant allemand, qui l’imprime la première, en juin 1917. En France, elle paraît en 1919 dans La Guerre des soldats, de Raymond Lefebvre et Paul Vaillant-Couturier. On raconte qu’une forte récompense aurait été promise à qui dénoncerait l’auteur : l’historien Guy Marival, qui lui a consacré une enquête en 2014, n’en a trouvé aucune trace.
Il a fallu attendre le 16 avril 2017, centenaire de l’offensive, pour qu’elle soit chantée lors d’une cérémonie officielle. Mouloudji l’a enregistrée en 1969, Marc Ogeret en 1973, Maxime Le Forestier en 2003. On peut l’écouter sans en faire un drapeau : elle appartient à ceux qui l’ont chantée, et ils étaient au front.
6. « La Marseillaise », le 11 novembre 1918
Les femmes n’ont pas seulement attendu en chantant, elles ont chanté pour ceux qui partaient et pour ceux qui revenaient. En février 1915, le New York Times rapporte que la soprano Marthe Chenal clôt les représentations de l’Opéra-Comique par La Marseillaise. À partir de 1916, le Théâtre aux armées, voulu par Émile Fabre, administrateur de la Comédie-Française, et l’écrivain Alphonse Séché, envoie comédiens, chanteurs et danseuses jouer pour les soldats dans la zone des armées. Pendant ce temps, une jeune compositrice, Lili Boulanger, écrit son Psaume 130, que nous recommandions parmi cinq compositrices françaises oubliées.
Le 11 novembre 1918, quand la nouvelle de l’Armistice gagne Paris, Marthe Chenal paraît en haut des marches de l’Opéra Garnier, drapée dans un drapeau tricolore, et chante La Marseillaise devant une foule immense. La chanson qui salue la fin de cette guerre est aussi la plus ancienne de toutes. Elle n’avait pas besoin qu’on l’explique.
Où les écouter aujourd’hui
La plupart de ces chansons existent dans des enregistrements d’époque qui valent mieux que bien des reprises : on y entend des voix placées pour remplir une salle sans micro. Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France, met en ligne des partitions illustrées de ces années-là et de nombreux enregistrements anciens. Les plateformes d’écoute proposent, pour chaque titre, plusieurs versions : choisissez la plus ancienne, puis une reprise, et comparez. Pour l’histoire de la chanson française au féminin qui s’ouvre juste après, lisez notre promenade de Piaf à Angèle.
Et si votre famille garde, dans un tiroir, un carnet ou des lettres de cette époque, regardez les dernières pages. Il n’est pas rare d’y trouver, recopiés au crayon, les couplets d’une chanson.






