Olympe de Gouges, la femme qui voulait monter à la tribune
Elle a écrit en 1791 que la femme, qui a le droit de monter sur l’échafaud, doit avoir aussi celui de monter à la tribune. Deux ans plus tard, on lui accordait le premier. Qui était Olympe de Gouges, que disait vraiment sa Déclaration, et pourquoi on l’a si longtemps oubliée.

Elle a écrit l’une des phrases les plus citées de l’histoire des droits des femmes, et elle a payé de sa vie le droit de l’avoir écrite. Pendant près de deux siècles, pourtant, Olympe de Gouges est restée une note de bas de page, une « excentrique » de la Révolution que les manuels expédiaient en une ligne. Elle mérite mieux, et surtout mieux que la légende.
Marie Gouze, de Montauban à Paris
Elle naît Marie Gouze le 7 mai 1748 à Montauban. Sa mère, Anne-Olympe Mouisset, est d’un milieu modeste ; son père officiel, Pierre Gouze, est boucher. Elle-même affirmera être la fille naturelle d’un aristocrate lettré de la région, le marquis Jean-Jacques Lefranc de Pompignan. Rien ne permet de le prouver, mais elle y croira toute sa vie.
Elle reçoit une instruction sommaire et parle d’abord l’occitan, la langue de sa région. Mariée à dix-sept ans à un homme qu’elle n’a pas choisi, Louis-Yves Aubry, elle se retrouve veuve peu après, avec un fils. Elle ne se remariera jamais : le mariage, écrira-t-elle plus tard en substance, est le tombeau de la confiance et de l’amour.
Au début des années 1770, elle s’installe à Paris et se fait appeler Olympe de Gouges, reprenant le deuxième prénom de sa mère. Elle fréquente les salons, se lie avec des gens de lettres et se met à écrire. Comme elle maîtrise mal l’orthographe, elle dicte. Ses ennemis s’en moqueront ; ses textes n’en sont pas moins les siens.
Le théâtre contre l’esclavage
Avant d’écrire pour les femmes, elle écrit contre l’esclavage. Sa pièce Zamore et Mirza, ou l’Heureux Naufrage est reçue par la Comédie-Française au milieu des années 1780, mais n’est jouée qu’en décembre 1789, sous le titre L’Esclavage des Noirs. Les représentations sont houleuses : les partisans des colons, qui tirent leur fortune des plantations, font tout pour la faire tomber. Elle publie aussi, en 1788, des Réflexions sur les hommes nègres.
Elle ne s’arrête pas là. Dans des brochures qu’elle fait imprimer à ses frais et placarder dans Paris, elle propose un impôt volontaire pour renflouer les finances publiques, des ateliers pour les ouvriers sans travail, des maisons d’accueil pour les vieillards et les enfants abandonnés. On la prend pour une originale. Elle est surtout en avance.
1791 : la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
En 1789, l’Assemblée adopte la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Très vite, il apparaît que « l’homme » n’est pas un mot neutre. La Constitution du 3 septembre 1791 réserve le droit de vote aux citoyens dits actifs, des hommes qui paient un certain niveau d’impôt. Les femmes en sont exclues, toutes, quelle que soit leur fortune. Le philosophe Condorcet avait pourtant plaidé, dès 1790, pour leur admission au droit de cité. Il n’a pas été suivi.
C’est dans ce contexte qu’Olympe de Gouges publie, en septembre 1791, sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Elle la dédie à la reine Marie-Antoinette. Le texte reprend, article par article, celui de 1789, en le retournant. L’article premier affirme : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. » L’article 10 contient la phrase restée célèbre : « La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune. »
« La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune. »
D’autres articles sont plus audacieux encore. L’article 11 réclame, au nom de la liberté d’expression, qu’une femme puisse dire publiquement qui est le père de son enfant, ce qui revient à exiger que les pères non mariés reconnaissent leurs enfants. La Déclaration se termine par un appel, le postambule, qui commence ainsi : « Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. » Elle y ajoute un modèle de contrat entre époux, une sorte de pacte égalitaire qui prévoit le partage des biens en cas de séparation.
Le texte n’a presque aucun écho sur le moment. Il ne sera ni discuté ni voté.
La Terreur et l’échafaud
Olympe de Gouges n’est pas une révolutionnaire radicale. Elle penche d’abord pour une monarchie constitutionnelle, puis se rapproche des Girondins. En décembre 1792, elle propose même d’assister Louis XVI dans sa défense lors de son procès, ce qui lui vaut des haines tenaces.
En juillet 1793, elle fait placarder une affiche, Les Trois Urnes, ou le Salut de la patrie, qui propose de laisser le peuple choisir par un vote entre république une et indivisible, république fédérale et monarchie. En pleine Terreur, suggérer qu’on puisse revenir sur la république est un crime. Elle est arrêtée le 20 juillet, jugée par le Tribunal révolutionnaire le 2 novembre, et guillotinée le lendemain, le 3 novembre 1793, place de la Révolution, l’actuelle place de la Concorde. Elle avait quarante-cinq ans.
Quelques jours plus tôt, le 30 octobre, la Convention avait interdit les clubs et sociétés de femmes. Après l’exécution, le procureur de la Commune de Paris, Pierre-Gaspard Chaumette, la cite en exemple de ce qui arrive aux femmes qui oublient les vertus de leur sexe pour se mêler de politique. Le message est clair, et il portera longtemps : la Révolution n’est pas faite pour les citoyennes. Le Code civil de 1804, dont nous racontons ce qu’il a fait des femmes au XIXe siècle, en tirera toutes les conséquences.
Une longue redécouverte
Pendant tout le XIXe siècle, on la présente au mieux comme une illuminée, au pire comme une hystérique. Il faut attendre le XXe siècle, et surtout les années 1980, pour qu’elle retrouve sa place. L’historien Olivier Blanc lui consacre une biographie en 1981, et la romancière Benoîte Groult publie en 1986 Ainsi soit Olympe de Gouges, qui rassemble ses principaux textes et les met à la portée de toutes.
Aujourd’hui, de nombreuses écoles, rues et places portent son nom, à Paris comme à Montauban, où le théâtre municipal s’appelle désormais théâtre Olympe-de-Gouges. Depuis 2016, un buste la représente à l’Assemblée nationale. Son entrée au Panthéon a été proposée à plusieurs reprises, sans succès jusqu’ici.
Ce qui frappe, en la relisant, c’est moins son courage, qui était immense, que sa lucidité. Elle avait compris dès 1791 qu’une égalité proclamée pour « l’homme » laisserait les femmes dehors si personne ne réclamait leur part. Il a fallu attendre 1944 pour que les Françaises obtiennent le droit de vote. Elle avait réclamé la tribune cent cinquante-trois ans plus tôt.






