Les Vendéennes de 1793, du champ de bataille à la cachette
Quelques-unes ont pris le fusil, beaucoup ont fui, caché un prêtre, gardé un enfant, et des milliers sont mortes noyées ou fusillées. Les femmes de la guerre de Vendée, d’après celles qui l’ont racontée, de la marquise de La Rochejaquelein à Renée Bordereau, dite l’Angevin.

Le 19 avril 1794, on vient prévenir deux paysannes réfugiées dans la paroisse de Prinquiau, au nord de l’estuaire de la Loire, que les « bleus » fouilleront le hameau pendant la nuit. La plus jeune, enceinte, ne peut plus marcher. Elles couchent dehors, dans un sillon de blé, sous la pluie ; vers une heure du matin, une patrouille passe à cinquante pas. Au matin, dans une cabane inhabitée depuis sept ans, la jeune femme met au monde deux filles, sans sage-femme. Trois jours plus tard, un prêtre caché vient les baptiser. Faute de registre, on grave les actes au clou sur quatre assiettes d’étain, que l’on enterre.
Au village, on l’appelle Jeannette. Elle est née à Versailles en 1772 sous le nom de Victoire de Donnissan, et elle est la veuve du général vendéen Louis-Marie de Lescure. Elle a raconté cette nuit dans ses Mémoires. L’imagerie du XIXe siècle a fait des Vendéennes des amazones ou des martyres en robe blanche. Les sources disent plus rude.
Mars 1793 : une guerre où les femmes n’étaient pas conviées
Le soulèvement éclate en mars 1793. La levée de 300 000 hommes décidée par la Convention met le feu à un pays déjà blessé par la persécution de ses prêtres réfractaires, ceux qui ont refusé le serment à la Constitution civile du clergé. La « Vendée militaire » mord aussi sur le Maine-et-Loire, les Deux-Sèvres et la Loire-Inférieure.
Victoire a épousé Lescure en 1791 ; elle n’a pas vingt et un ans. Elle le rapporte sans détour : les généraux avaient sévèrement défendu qu’aucune femme suive les armées. La même année, la Convention renvoyait chez elles les femmes soldats de la République, comme nous le racontions à propos des cantinières de l’Empire. Dans les deux camps, on voulait des hommes.
Jeanne Robin et Renée Bordereau, celles qui se sont battues
Certaines sont passées outre. Peu avant la prise de Thouars, en mai 1793, un soldat aborde Mme de Lescure pour lui confier un secret : c’est une fille. Elle s’appelle Jeanne Robin, elle est de Courlay, et voudrait une veste neuve sans avoir à se faire connaître. Son vicaire, à qui Victoire écrit, la dit fort honnête : elle a communié avant de partir. La veille du combat, Jeanne se découvre au général et lui demande des souliers. Elle se bat sous ses yeux, blessée à la main, puis tombe dans une mêlée.
Renée Bordereau a laissé son propre récit. Née en 1770 à Soulaines-sur-Aubance, près d’Angers, elle a vu, dit-elle, son père tué devant elle, et compte quarante-deux parents morts dans la guerre. Elle prend l’habit d’homme et sert à cheval dans l’armée de Bonchamps, sous le nom de l’Angevin. Victoire la dit couverte de blessures. Arrêtée en 1809 sous l’Empire, elle passe près de cinq ans enfermée, au château d’Angers puis au Mont-Saint-Michel, et ne sort qu’au retour du roi. Ses Mémoires paraissent en 1814.
Pas de bataillons d’amazones pour autant. Victoire, qui a vu toute la guerre, l’écrit en une ligne : « Je crois qu’il n’y a pas eu, en tout, dix femmes déguisées qui aient porté les armes. »
La virée de Galerne, à pied derrière un brancard
Pour la plupart des femmes, la guerre a été la fuite. À la mi-octobre 1793, près de Cholet, Lescure reçoit une balle à la tête ; le 17, l’armée vendéenne est battue et Bonchamps mortellement blessé. Le lendemain, à Saint-Florent-le-Vieil, des dizaines de milliers de personnes, soldats, femmes, enfants, vieillards, passent la Loire en barque. Bonchamps, mourant, obtient qu’on épargne les prisonniers républicains enfermés dans l’église, plusieurs milliers d’hommes.
Commence ce qu’on appellera la virée de Galerne, du nom d’un vent de nord-ouest : deux mois d’errance jusqu’à Granville, puis le retour. Victoire, enceinte, marche à côté du brancard de son mari. Lescure meurt le 4 novembre, près de Fougères. En décembre, l’armée est écrasée au Mans, puis à Savenay le 23. Son père, qu’elle quitte à Savenay, sera pris et fusillé. Avec sa mère, elle prend la coiffe et le nom de paysannes bretonnes ; elle garde les moutons avec une fille du pays, Marianne, qui ne la trahira jamais.
L’hiver des noyades et des fusillades
À Nantes, le représentant en mission Jean-Baptiste Carrier fait noyer dans la Loire, de novembre 1793 à février 1794, des détenus de toute sorte : prêtres, paysans, femmes, enfants. Jacques Hussenet estime entre 1 800 et 4 800 le nombre de ceux qui y périrent sur ses ordres. Deux domestiques des Lescure y sont noyés, attachés ensemble. Carrier sera guillotiné le 16 décembre 1794.
Près d’Angers, à Avrillé, une commission militaire fait fusiller les prisonniers par fournées, du 12 janvier au 16 avril 1794 : au moins deux mille morts, hommes et femmes. Félicité Pricet, de Châtillon-sur-Sèvre, y tombe le 18 janvier ; on lui reproche notamment d’avoir suivi la messe de prêtres insoumis. Le 1er février, deux Filles de la Charité de l’hôpital d’Angers, Marie-Anne Vaillot et Odile Baumgarten, sont fusillées pour avoir refusé le serment. Le 19 février 1984, Jean-Paul II a béatifié quatre-vingt-dix-neuf martyrs d’Angers, prêtres, religieuses et laïcs, parmi lesquels beaucoup de femmes.
À partir de janvier 1794, le général Turreau lance à travers le pays insurgé des colonnes qu’on dira infernales, qui brûlent et tuent jusqu’au printemps. Selon les estimations des historiens, elles ont tué entre 20 000 et 50 000 civils. Aux Lucs-sur-Boulogne, les 28 février et 1er mars, une colonne massacre les habitants. L’abbé Barbedette, leur curé, en dresse ensuite la liste : il annonce 564 morts, et les 459 noms conservés comptent 127 enfants de moins de dix ans. Le chiffre a été discuté ; Pierre Marambaud, suivi par Alain Gérard et Jacques Hussenet, retient de 500 à 590 victimes.
Cacher un prêtre, sauver un enfant
La guerre des femmes, c’est aussi tenir une maison où l’on cache. À Prinquiau, paroisse de quatre cents âmes où personne ne trahit, l’abbé Jagault travaille aux champs sous le nom de Pierrot ; la mère de Victoire s’appelle Marion. C’est un prêtre caché qui baptise les jumelles, Joséphine et Louise, devant quatre témoins.
Faute de registre, on grave les actes au clou sur quatre assiettes d’étain, que l’on enterre.
Joséphine, confiée à une nourrice, meurt douze jours après sa naissance. La fille de leur hôte entre et l’annonce tout net. Victoire répond : « Elle est plus heureuse que moi », et se met à pleurer. Sa fille aînée, laissée à des paysans près d’Ancenis pendant la retraite, est morte elle aussi. Louise mourra à seize mois. De Lescure, il ne lui reste aucun enfant.
D’autres ont été graciées, ou presque. La veuve de Bonchamps, condamnée à mort par une commission militaire, échappe à l’exécution. En 1794, le négociant nantais Pierre Haudaudine, l’un des prisonniers épargnés à Saint-Florent, porte à la Convention une déclaration de onze anciens captifs en sa faveur. La grâce accordée par le mari avait rejoint la femme.
Ce que Victoire de La Rochejaquelein a transmis
En 1802, Victoire épouse Louis de La Rochejaquelein, frère d’Henri, le jeune général tué en 1794. Il meurt à son tour le 4 juin 1815, pendant les Cent-Jours, à la tête d’un dernier soulèvement vendéen. Ses Mémoires, mis en forme avec Prosper de Barante, paraissent sous la Restauration et sont réédités tout le siècle. Elle meurt à Orléans le 15 février 1857, à quatre-vingt-quatre ans.
Elle n’a pas écrit un plaidoyer. Elle a noté les noms de ceux qui l’avaient cachée, jusqu’à la cousine de Marianne qui prit la petite Louise en nourrice. Il y faut un courage des jours ordinaires, celui de se souvenir exactement. C’est par elle que Jeanne Robin, Renée Bordereau et les paysannes de Prinquiau ont gardé un visage. Quelque part sous un champ de Loire-Atlantique, quatre assiettes d’étain gardent peut-être encore deux prénoms.






