Greta Garbo, ou l’art de quitter la lumière
Elle avait trente-six ans, un visage que le monde entier connaissait, et elle n’a plus jamais tourné. Greta Garbo a quitté le cinéma en 1941 pour près d’un demi-siècle de silence. Ce que ce retrait lui a coûté, ce qu’il a protégé, et ce qu’il dit encore de la gloire.

Pendant près d’un demi-siècle, des passants de Manhattan ont croisé une grande femme en vêtements simples, cachée derrière de larges lunettes noires, qui marchait vite et ne s’arrêtait pour personne. Les photographes la guettaient au coin des rues. Elle avait été l’une des plus grandes stars de Hollywood. Elle n’en parlait jamais.
Greta Garbo a tourné son dernier film en 1941, à trente-six ans. Elle a vécu jusqu’en 1990 sans jamais remettre les pieds sur un plateau. On a fait de ce retrait une énigme, presque un mythe. C’est d’abord une décision, tenue avec une constance qui laisse rêveuse.
Une fille de Södermalm devenue un visage
Greta Lovisa Gustafsson naît le 18 septembre 1905 à Stockholm, dans le quartier populaire de Södermalm. Son père meurt en 1920. Elle a quatorze ans, quitte l’école et part travailler au grand magasin PUB, où elle vend des chapeaux et pose pour de petits films publicitaires. En 1922, elle entre à l’école d’art dramatique du Théâtre royal. Le cinéaste Mauritz Stiller lui confie en 1924 un rôle dans La Légende de Gösta Berling, puis l’emmène en Amérique : en 1925, Louis B. Mayer, le patron de la MGM, les engage tous les deux.
Hollywood la façonne vite. La Chair et le Diable (1926), face à John Gilbert, en fait une star du muet. Le parlant, qui brise tant de carrières, consacre la sienne : pour Anna Christie (1930), le studio annonce simplement « Garbo talks ! ». La voix est grave, l’accent suédois, et le public suit. Viennent Grand Hôtel (1932), La Reine Christine (1933), Le Roman de Marguerite Gautier (1936). En 1939, Ernst Lubitsch lui fait jouer la comédie dans Ninotchka, et l’affiche promet cette fois « Garbo laughs ! ». Elle a trente-quatre ans. Elle est au sommet.
« I want to be alone », la phrase qu’elle n’a pas dite
La formule que le monde entier lui prête vient d’un scénario. Dans Grand Hôtel, d’Edmund Goulding, Garbo joue Grusinskaya, ballerine épuisée qui, enfermée dans sa chambre, lâche : « I want to be alone. » Je veux être seule. La réplique colle à l’actrice, d’autant mieux qu’elle fuit déjà les interviews et les mondanités.
En 1955, le journaliste John Bainbridge, dans Life puis dans la biographie qu’il lui consacre, rapporte qu’elle s’en défendait. Elle n’aurait jamais dit vouloir être seule, mais vouloir qu’on la laisse tranquille : « let alone », et non « alone ». En anglais, un mot d’écart. Pour elle, tout l’écart. Garbo ne réclamait pas la solitude comme un décor romantique. Elle demandait qu’on la laisse en paix.
Garbo ne réclamait pas la solitude comme un décor romantique. Elle demandait qu’on la laisse en paix.
1941, le film de trop
Son dernier film s’appelle La Femme aux deux visages. George Cukor le réalise ; la MGM veut faire de la Suédoise une Américaine moderne, monitrice de ski qui danse la rumba. Le film sort le 30 novembre 1941. La Ligue catholique pour la décence le condamne pour sa légèreté envers le mariage, le studio retourne des scènes et le ressort remonté quelques semaines plus tard. La critique est cruelle. La guerre, surtout, a fermé l’Europe, qui faisait une large part des recettes de ses films.
La légende veut qu’elle ait claqué la porte, blessée par cet échec. La réalité est plus banale, et plus troublante. En 1942, la MGM et elle mettent fin à leur contrat d’un commun accord. Garbo pense revenir après la guerre. En 1949, le producteur Walter Wanger monte pour elle une adaptation de La Duchesse de Langeais, de Balzac, que doit réaliser Max Ophüls. Elle tourne des essais, part pour Rome à l’été. L’argent manque, le projet meurt. Ces bouts d’essai, crus perdus, n’ont été retrouvés qu’en 1990, l’année de sa mort.
Ensuite, plus rien. Pas de retour triomphal, pas d’adieux, pas de mémoires. Quelques années avant sa mort, elle aurait seulement confié à son ami suédois Sven Broman, qui en a tiré un livre, qu’elle était lasse de Hollywood et n’aimait pas son métier.
Ce que le silence a coûté
Il a coûté une œuvre. Garbo s’arrête à vingt-huit longs métrages, à l’âge où d’autres actrices trouvent leurs plus beaux rôles. Nommée plusieurs fois à l’Oscar, elle ne l’a jamais remporté en compétition. Au milieu des années 1950, l’Académie lui décerne un Oscar d’honneur pour ses interprétations « lumineuses et inoubliables ». Elle ne vient pas le chercher.
Il a coûté aussi une forme de liberté. Plus elle se dérobait, plus on la traquait. Une silhouette en lunettes noires sur un trottoir new-yorkais valait une photo vendue. Le retrait, chez une femme aussi célèbre, ne rend pas invisible : il transforme chaque sortie en événement.
Ce qu’il a protégé
Et pourtant, elle a tenu. En 1951, elle devient citoyenne américaine. En 1953, elle achète un appartement de sept pièces au 450 East 52nd Street, à Manhattan, où elle vivra jusqu’au bout. Elle se fait appeler Miss Brown, Harriet Brown quand il faut un prénom. Elle marche des heures, seule ou avec quelques amis fidèles. Depuis les années 1940, elle réunit une collection de peintures où figurent Renoir, Bonnard, Rouault, Kandinsky et Jawlensky. En 1983, c’est chez elle, en privé, que la Suède lui remet les insignes de commandeur de l’ordre de l’Étoile polaire.
Elle a surtout gardé intact ce qu’elle avait donné. Le public n’a jamais vu Garbo vieillir à l’écran, ni dans un rôle qu’elle n’aurait pas voulu, ni sur un plateau de télévision à commenter sa propre légende. Le visage de La Reine Christine, figé à la proue du navire dans le dernier plan du film, est resté le sien. Elle meurt à New York le 15 avril 1990, à quatre-vingt-quatre ans. Ses cendres reposent depuis 1999 au cimetière boisé de Skogskyrkogården, à Stockholm, la ville qu’elle avait quittée à dix-neuf ans.
D’autres femmes qui ont éteint la lumière
Garbo n’est pas la seule. Grace Kelly a quitté Hollywood en 1956 pour épouser le prince Rainier III, et l’hostilité de la principauté l’a dissuadée de revenir tourner pour Hitchcock ; nous avons raconté ce renoncement imposé. D’autres ont choisi seules.
Deanna Durbin, enfant chérie des comédies musicales d’Universal à la fin des années 1930, cesse de tourner en 1949, à vingt-sept ans. Elle épouse le cinéaste français Charles David et s’installe près de Paris. Jusqu’à sa mort, en 2013, elle n’accorde qu’un seul entretien sur sa carrière, en 1983, à l’historien du cinéma David Shipman. Elle y parlait de « Deanna » à la troisième personne, comme d’un personnage de jeunesse qui n’avait jamais été elle.
Marlene Dietrich, elle, quitte la scène malgré elle : en septembre 1975, à Sydney, une chute sur scène met fin à ses récitals. Elle se retire dans son appartement de l’avenue Montaigne, à Paris. Quand Maximilian Schell lui consacre un documentaire, Marlene (1984), elle accepte de parler mais refuse d’être filmée. On l’entend, on ne la voit pas.
En 1968, Françoise Hardy renonce aux tournées, épuisée par le trac et les sonorisations défaillantes. Elle continue d’enregistrer pendant un demi-siècle, loin des projecteurs ; nous lui faisons une place dans notre histoire de la chanson française au féminin. En 1973, Brigitte Bardot, qui n’a pas quarante ans, tourne son dernier film et consacre la suite de sa vie à la cause animale.
Le droit de ne plus être regardée
Ces femmes n’avaient pas de téléphone dans la poche ni de compte à alimenter. Leur gloire était pourtant une affaire de regard, comme l’est aujourd’hui la plus modeste vie publiée en ligne : un visage qu’on scrute, qu’on commente, qu’on réclame. Chacune, à sa manière, a fini par dire non.
Leur exemple a quelque chose de libérateur pour celles qui vivent sous l’œil des réseaux, où chaque jour sans publication semble une absence à justifier. Garbo n’a rien justifié. Elle n’a pas fait de déclaration d’adieu, n’a pas expliqué, n’a pas négocié. Elle a cessé de se montrer, et le monde a continué de tourner, avec ses films à elle dedans. Il y a dans ce geste une leçon de tenue plus qu’une leçon de solitude : on peut avoir été regardée par des millions de gens et décider, un jour, que son visage lui appartient de nouveau. Les soirs où l’écran réclame, on peut réapprendre à s’ennuyer. Ou revoir Ninotchka, et l’entendre rire.






