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Famille · Éducation

Les tâches ménagères des enfants, ou la fierté d’être utile

Un enfant de trois ans qui porte le pain jusqu’à la table en revient plus fier que s’il avait reçu un cadeau. Les tâches ménagères des enfants commencent bien plus tôt qu’on ne le croit. Ce qu’on peut leur confier à chaque âge, comment s’y prendre, et pourquoi un enfant utile grandit mieux qu’un enfant servi.

Une fillette aux couettes, en débardeur blanc, pose la main sur un grand saladier rouge plein de farine, posé sur une table de bois près d’une fenêtre.
Photo : Shixart1985, Wikimedia Commons (CC BY 2.0)

Au manoir, chaque enfant avait sa charge, et la mienne, à sept ans, était le poulailler. Le matin, un panier au bras, j’allais chercher les œufs et je les rapportais à la cuisine, où Marthe, qui y régnait depuis toujours, les comptait devant moi. Un jour de pluie, j’en ai cassé trois sur les pavés de la cour. Marthe n’a rien dit, elle m’a tendu un torchon et le panier, et le lendemain j’y suis retournée. Je n’ai jamais été aussi fière d’une chose que de ces œufs-là.

Le week-end dernier, ma petite-fille de quatre ans a voulu porter la baguette jusqu’à la table. Elle l’a tenue à deux mains, comme un cierge, au pas de procession. Elle l’a posée à côté de mon assiette, puis elle a annoncé à toute la tablée : « C’est moi qui l’ai apportée. » Personne n’a eu besoin de la féliciter. Elle s’en chargeait très bien toute seule.

Tâches ménagères : un enfant servi n’est pas un enfant comblé

On croit faire plaisir à un enfant en le servant. On lui retire surtout l’occasion de compter. Un enfant à qui l’on apporte tout, que l’on débarrasse, dont on range la chambre et prépare le cartable, vit chez ses parents comme un invité de marque. Les invités sont bien traités, mais ils ne sont pas de la maison.

Confier des tâches à un enfant lui dit exactement le contraire : il habite ici, et cette maison tient aussi grâce à lui. La fierté qu’on lit sur le visage d’un petit qui a mis le couvert ne vient pas d’un compliment. Elle vient de ce qu’il voit : la table était vide, et maintenant elle est mise, et c’est lui.

Il y a aussi l’autonomie, au sens le plus simple. Un garçon qui sait faire cuire des pâtes, laver un pull sans le rétrécir et recoudre un bouton ne tombera pas des nues à dix-huit ans, le jour où il ouvrira son premier réfrigérateur d’étudiant. Ces gestes que l’on apprenait autrefois en famille, et que nous avons évoqués à propos de l’art de tenir une maison, ne s’improvisent pas dans un studio.

Reste la question de l’argent. Ces gestes ne se paient pas, et j’ai expliqué pourquoi en parlant de l’argent de poche : on met la table parce qu’on mange à cette table, pas pour deux euros.

Deux et trois ans : l’âge où ils supplient d’aider

C’est le grand paradoxe. À deux ans, un enfant réclame de passer l’aspirateur, d’étendre le linge, de remuer la pâte. À dix ans, il faudra souvent le lui demander trois fois. Entre les deux, beaucoup de parents ont dit « Laisse, je vais le faire, ce sera plus rapide », et l’enfant a fini par les croire.

Cet âge-là demande donc de la patience, et un peu de renoncement à la perfection. Un enfant de deux ans peut porter son linge sale au panier, ranger ses jouets dans une caisse, mettre les cuillères sur la table, essuyer une flaque avec une éponge. À trois ans, il peut ranger les courses qui se rangent en bas, donner à manger au chat avec une mesure qu’on lui a montrée, arroser les plantes avec un petit arrosoir, apporter son assiette à l’évier.

Ce sera lent. Il y aura de l’eau par terre et des fourchettes à l’envers. Prévoyez un tabouret solide pour qu’il atteigne le plan de travail, une éponge à sa taille, un petit balai. Les produits ménagers restent rangés en hauteur : aux petits, on confie de l’eau et un chiffon.

Quatre à six ans : une charge qui lui appartient

Vers quatre ans, on peut passer de l’aide ponctuelle à la charge régulière, celle qu’on ne lui demande plus parce qu’elle est à lui. Mettre le couvert est la plus classique, et la plus gratifiante, puisqu’elle se voit. Trier les chaussettes par paires en est une autre, que les enfants de cet âge adorent parce qu’elle ressemble à un jeu de mémoire.

À cinq ou six ans, il peut tirer sa couette le matin, plier les serviettes, essuyer les couverts, remplir les carafes, sortir le pain du sac. En cuisine, il casse les œufs, pèse la farine, verse le lait. Le gâteau au yaourt du goûter, qui se mesure avec le pot vide, est la première recette qu’il peut réussir presque seul.

Ce qui compte, à cet âge, est de lui confier une tâche reconnue par toute la famille. Quand les grands-parents viennent au déjeuner du dimanche, c’est lui qui a mis la table, et on le dit.

Sept à dix ans : des tâches entières, du début à la fin

L’enfant de sept ans n’aide plus, il fait. La différence est grande. Aider, c’est donner les fourchettes à sa mère qui met le couvert. Faire, c’est mettre le couvert seul, du premier verre au dernier rond de serviette, et en répondre.

À cet âge, on peut lui confier de vider le lave-vaisselle, ranger les courses, plier son linge propre et le ranger dans son armoire, balayer la cuisine après le dîner, sortir le tri sélectif. Il épluche les carottes et les pommes de terre à l’économe ; le couteau pointu attendra encore un peu. Il prépare son cartable et son goûter la veille au soir.

Vers neuf ou dix ans, il peut préparer un plat simple sous l’œil d’un adulte : une omelette, une salade de tomates, des pâtes. Laissez-le choisir le menu d’un dîner par mois, en faire la liste, et l’annoncer à table. Il le défendra comme un chef.

Refaire le lit d’un enfant de cinq ans sous ses yeux, c’est lui dire que son travail ne compte pas.

L’adolescence : tenir une part de la maison

À quatorze ans, la question n’est plus de savoir ce qu’il peut faire. Il peut presque tout faire. Elle est de savoir ce qu’il accepte de faire, et la réponse change selon les jours. Tenez à quelques points fixes, peu nombreux mais non négociables.

Un adolescent peut laver son propre linge, du tri au pliage, et repasser sa chemise pour une occasion. Il peut changer ses draps, nettoyer la salle de bains qu’il partage avec ses frères et sœurs, faire une partie des courses avec une liste et une somme. Et surtout, il peut préparer le dîner de toute la famille un soir par semaine. C’est la tâche qui le fait le plus grandir : il découvre ce que coûte un repas, et le plaisir d’entendre quelqu’un demander à être resservi.

Les garçons comme les filles, bien entendu. Chez nous, les deux garçons ont appris à repasser leurs chemises au même âge que leurs sœurs. Ma belle-fille m’en remercie encore.

Ce qui fait tenir l’habitude

D’abord, faire avec avant de laisser faire. On met le couvert ensemble une semaine, puis on le regarde faire une semaine, puis on ne regarde plus. Cette progression évite les deux écueils : l’enfant lâché seul qui échoue, et l’enfant éternellement assisté qui n’apprend rien.

Ensuite, ne pas refaire derrière lui. Le lit mal tiré reste mal tiré, au moins ce jour-là. On montrera le geste une autre fois, à deux, sans en faire une affaire. Et l’on remercie, comme on remercierait un adulte : c’est encore la meilleure façon de lui enseigner la politesse, en la pratiquant envers lui.

Enfin, ne jamais faire d’une tâche une punition. Un enfant condamné à vider le lave-vaisselle parce qu’il a été insolent en retient que le travail de la maison est une peine. C’est l’inverse de ce qu’on veut lui apprendre.

Le poulailler du manoir n’existe plus. Mais l’autre jour, mon petit-fils de six ans a débarrassé la table sans qu’on le lui demande, assiette par assiette, avec un sérieux de maître d’hôtel. Quand il a eu fini, il est venu me trouver au salon. Il n’attendait pas de compliment. Il voulait savoir ce qu’il pouvait faire d’autre.

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