Bonjour, merci, pardon : la politesse des enfants s’apprend par l’exemple
On n’apprend pas à un enfant à dire bonjour comme on apprend un tour à un chien. La politesse des enfants vient lentement, et d’abord en regardant les adultes. Ce que chaque âge peut comprendre, de deux ans à l’adolescence, et les deux fautes qui gâchent tout : le bisou forcé et la leçon donnée devant tout le monde.

Ma grand-tante Marie-Anne avait une moustache, une odeur de naphtaline et la conviction qu’un enfant bien élevé l’embrassait sur les deux joues. Chaque été, à son arrivée au manoir, ma mère me poussait vers elle d’une main ferme dans le dos. J’y allais en retenant mon souffle. Je n’en ai pas appris la politesse, seulement l’art de retenir mon souffle, qui sert beaucoup moins.
Le jour de la Toussaint, le vieux curé de la paroisse est venu prendre le café à la maison. Ma petite-fille de quatre ans a refusé tout net de l’embrasser. Sa mère a rougi, le curé a ri, et la petite lui a tendu la main, qu’il a serrée avec beaucoup de sérieux. Elle avait salué sans livrer sa joue. J’ai trouvé qu’elle avait tout compris.
Les règles de la politesse, nous les avons rassemblées en dix usages qui tiennent encore. Reste à les transmettre à quelqu’un qui mesure un mètre et ne voit pas pourquoi il faudrait remercier pour une chose qu’on lui doit.
Ce que les enfants voient avant ce qu’on leur dit
Avant de dire bonjour, un enfant a vu sa mère le dire cent fois, à la boulangère comme au chauffeur du bus. Il a vu aussi son père grommeler contre le serveur trop lent, et cette scène-là pèse plus lourd que dix sermons. La politesse se transmet comme l’accent, par imprégnation.
Le plus efficace est donc d’être polie avec l’enfant lui-même. Lui dire merci quand il passe le pain, s’il te plaît quand on lui demande de ranger ses chaussures. Et lui demander pardon quand on a été injuste, ou qu’on a crié pour rien. Une mère qui s’excuse auprès de son fils de six ans ne perd aucune autorité. Elle lui apprend que pardon est un mot d’adulte, pas une punition réservée aux petits.
Deux ans : imiter avant de comprendre
À deux ans, un enfant ne sait pas pourquoi on dit merci. Il sait que les adultes le disent, et il les imite. C’est par là qu’on commence : dire les mots à sa place, d’une voix naturelle, « Merci, Mamie », et attendre qu’il les répète un jour de lui-même. Un signe de la main pour dire au revoir compte déjà pour une politesse.
Beaucoup d’enfants de cet âge se cachent dans les jambes de leur mère devant un inconnu. Ce n’est pas de la grossièreté. Saluez vous-même chaleureusement, laissez-le observer, et évitez la phrase qui colle à la peau : « Excusez-le, il est timide. » Il finirait par le croire, et par s’en servir.
À table, on ne lui demande que peu de chose : rester assis un moment, manger avec sa cuillère, ne pas jeter son assiette.
Quatre ans : découvrir que l’autre existe
Vers quatre ans, l’enfant commence à comprendre que les autres ne pensent pas comme lui et n’éprouvent pas les mêmes choses. C’est le bon moment pour expliquer la règle par son effet, plutôt que par l’obligation. « Quand tu dis bonjour à la boulangère, elle voit que tu l’as remarquée, et cela lui fait plaisir. » La phrase est simple, et elle contient tout le savoir-vivre.
Le pardon peut alors prendre du sens, à condition d’être suivi d’un geste. Il a renversé la tour de sa cousine : il l’aide à la reconstruire. Un pardon sans réparation reste un mot.
C’est aussi l’âge où l’on apprend à ne pas couper la parole, ce qui est très difficile. Une astuce qui marche chez nous : l’enfant pose la main sur le bras de l’adulte qui parle, l’adulte la couvre de la sienne pour dire « je t’ai vu, j’arrive », et termine sa phrase. À table, on reste assis pour l’entrée et le plat, puis on demande la permission de se lever, comme nous l’expliquions à propos du déjeuner du dimanche.
Sept ans : l’âge des usages
On l’appelait l’âge de raison, et pour la politesse il mérite son nom. Un enfant de sept ans peut apprendre à serrer la main en regardant la personne, à vouvoyer les adultes qui ne sont pas de la famille, à répondre au téléphone par autre chose qu’un « Ouais ? ». Il peut remercier par écrit : un dessin pour sa marraine après un cadeau, puis, l’année suivante, trois lignes de sa main.
À table, les usages s’affinent. Il attend que tout le monde soit servi, ne parle pas la bouche pleine, passe le plat à son voisin avant de se servir. Et il apprend à refuser sans blesser : « Je n’en veux plus, merci » remplace « C’est pas bon », phrase qu’une grand-mère qui a fait son gratin n’oublie pas de sitôt.
Chez les autres, la règle est simple : la maison appartient à ceux qui reçoivent. On prépare l’enfant dans la voiture. Chez les Kerdraon, on enlève ses chaussures, on ne va pas dans les chambres sans y être invité, on demande avant de toucher, et on dit merci à Madame Kerdraon en partant. Un enfant prévenu se tient beaucoup mieux qu’un enfant repris.
L’adolescence : une politesse qu’on choisit
À treize ans, ils connaissent toutes les règles. La question est de savoir s’ils veulent bien les appliquer, et la réponse varie d’un jour à l’autre. Tenez à quelques points fixes : dire bonjour aux invités qui entrent dans la maison, quitte à remonter aussitôt dans sa chambre ; remercier ses grands-parents pour un cadeau, un message suffit ; laisser son téléphone hors de la table.
Expliquez aussi à quoi sert la politesse dehors. Le stage de troisième, le premier entretien pour garder des enfants ou cueillir des pommes : on y juge un adolescent sur sa poignée de main et sa façon de dire bonjour bien avant ses notes.
Et confiez-leur un rôle. Un garçon de quinze ans chargé d’accueillir les invités et de servir les boissons devient soudain très courtois. On se tient mieux quand on représente la maison.
Les deux fautes qui gâchent tout
La première est le bisou forcé. La politesse sert à mettre l’autre à l’aise ; pousser un enfant vers une joue qu’il ne veut pas embrasser revient à le mettre mal à l’aise pour contenter un adulte. Il en retient que son corps sert à faire plaisir, ce qui n’est pas la leçon qu’on souhaite lui donner. Proposez-lui d’autres façons de saluer : un bonjour en regardant la personne, une main serrée, un signe de la main. C’est tout aussi poli.
La seconde est la leçon publique. Le « Qu’est-ce qu’on dit ? » lancé à voix haute devant toute la file de la boulangerie, le « Il est mal élevé, excusez-le » devant les invités, la remontrance à table devant les cousins. L’enfant ne retient pas la règle, seulement la honte. Mieux vaut dire merci soi-même, avec le sourire, et en reparler à deux, calmement, sur le chemin du retour.
On n’apprend pas à un enfant le respect des autres en lui manquant de respect devant eux.
Même prudence avec le pardon arraché. Un « pardon » craché de rage, les poings serrés, apprend surtout à mentir. On attend que la colère retombe, et l’excuse vient souvent toute seule.
Grands-mères : l’autorité de la tendresse
Nous avons sur les parents un avantage considérable : le temps. Une grand-mère peut apprendre à mettre le couvert sans regarder sa montre, faire écrire la première lettre de remerciement, enseigner le vouvoiement par jeu. Les enfants acceptent souvent d’elle ce qu’ils refusent à leur mère.
Encore faut-il jouer dans la même équipe. On ne contredit pas les parents devant les enfants, et l’on garde pour soi les « De mon temps… ». Si les règles de la maison diffèrent des nôtres, on en parle aux parents, pas aux petits, comme nous le disions à propos des grands-mères d’aujourd’hui. Et l’on renonce au bisou obligatoire. Je demande désormais à mes petits-enfants s’ils préfèrent m’embrasser ou me serrer la main. Ils choisissent presque toujours le bisou, et je sais qu’il est sincère.
Mon petit-fils, qui a six ans, a dit merci au chauffeur du bus la semaine dernière, sans que personne le lui souffle. Je lui ai demandé où il avait appris cela. Il m’a regardée avec étonnement : « Papa le fait toujours. »






