Les thermes en hiver, l’art européen du bain chaud quand il gèle
Quand le froid tombe sur l’Europe, les villes d’eaux retrouvent leur raison d’être. De Vichy à Budapest, de Dax à Baden-Baden, les thermes en hiver offrent ce que l’été ne sait pas donner : la vapeur dans l’air glacé, les colonnades désertes, et un week-end de chaleur à la portée de toutes.

Il fait moins deux sur le bois de Városliget, à Budapest, et la nuit est tombée depuis longtemps. Devant la façade jaune des bains Széchenyi, un nuage blanc monte du grand bassin extérieur et s’effiloche sous les réverbères. On traverse la cour en peignoir, pieds nus sur les dalles mouillées, puis on descend les marches. L’eau est chaude comme un bain qu’on aurait fait couler trop longtemps. Autour, des têtes émergent de la brume, des bonnets de laine, des épaules rougies par le froid. Personne ne parle fort.
Les thermes en hiver ont ce privilège : le contraste. L’été, une ville d’eaux est un lieu de cure parmi d’autres. Quand il gèle, elle redevient ce qu’elle était pour les Romains puis pour l’Europe du XIXe siècle, un refuge tiède où l’on vient reprendre des forces à l’abri du monde.
Ce que l’Europe a construit autour d’une source chaude
Le 24 juillet 2021, l’Unesco a inscrit au patrimoine mondial onze « Grandes villes d’eaux d’Europe », réparties dans sept pays : Bath, Spa, Karlovy Vary, Baden-Baden, Vichy et six autres. L’eau compte moins, dans ce classement, que ce que le XIXe siècle a bâti autour d’elle : les buvettes, les galeries couvertes pour marcher entre deux verres, les casinos, les théâtres, les parcs dessinés pour la promenade digestive. Une architecture du loisir lent, faite pour des gens qui restaient trois semaines.
Les villes d’eaux en gardent une politesse d’un autre siècle : on y salue, on s’habille un peu pour le dîner. Et l’hiver, quand les curistes sont repartis, elles appartiennent à ceux qui savent les regarder.
Vichy, la ville qu’un empereur a dessinée
Napoléon III est venu prendre les eaux à Vichy à cinq reprises, entre 1861 et 1866. Il a laissé derrière lui une ville transformée : des boulevards, un parc à son nom, un casino ouvert en 1865, des chalets construits pour son entourage. Le reste a suivi, au tournant du siècle. Le Hall des Sources, achevé en 1903 sur les plans de Charles Le Cœur, est une halle de verre et de métal peinte de vert tendre, où l’on vient toujours goûter les eaux de Vichy à leurs robinets, de la Célestins à la Grande-Grille, chacune avec son goût de pierre et de sel. Tout près, l’Opéra, inauguré en 1901, est souvent présenté comme le seul opéra Art nouveau de France.
En hiver, marchez sous les galeries couvertes qui encadrent le parc des Sources. On peut faire le tour à l’abri de la pluie, en regardant les platanes nus. C’est la promenade idéale pour une mère et sa fille, ou une grand-mère et sa petite-fille, qui ont des choses à se dire.
Aix-les-Bains et Évian, deux balcons sur les lacs
À Aix-les-Bains, les Romains se baignaient déjà : l’arc de Campanus se dresse toujours au centre-ville, et les vestiges des thermes antiques dorment sous les anciens Thermes nationaux, fermés au public depuis 2008. Les cures se font aujourd’hui plus haut, aux thermes Chevalley. La reine Victoria a séjourné ici trois fois, en 1885, en 1887 et en 1890, et Lamartine y a trouvé, au bord du lac du Bourget, le décor de son poème « Le Lac ». L’hiver, le lac est gris acier, la montagne poudrée de blanc, et la promenade sur la rive se fait presque seule.
Sur l’autre rive des Alpes, au bord du Léman, Évian a gardé de sa grande époque un bâtiment qui dit tout : le Palais Lumière, ancien établissement thermal inauguré en 1902, aujourd’hui centre d’expositions. On en ressort par le quai, face aux montagnes suisses. En ville, la buvette Cachat, pavillon Art nouveau, marque la source qui a fait sa fortune.
Quand il gèle, la ville d’eaux redevient ce qu’elle était : un refuge tiède où l’on vient reprendre des forces à l’abri du monde.
Dax, l’eau qui sort de terre à 64 degrés
Dax se présente comme la première station thermale de France. Au cœur de la ville, la Fontaine chaude, un bassin bordé d’arcades bâti entre 1814 et 1818 sur des fondations antiques, déverse une eau qui jaillit à 64 °C. Par temps froid, le bassin fume comme une marmite, et les têtes de lion en bronze crachent leur filet brûlant. La légende locale veut qu’un légionnaire romain ait abandonné au bord de l’eau son chien perclus de rhumatismes, et l’ait retrouvé guéri. Dax a bâti sa réputation sur ses boues, mêlées d’eau thermale, appliquées chaudes sur les articulations : c’est la ville des genoux et des dos fatigués.
Budapest, des bains turcs aux palais néobaroques
Budapest est posée sur des sources chaudes, et l’on s’y baigne depuis l’Antiquité. Les bains Széchenyi, ouverts en 1913 dans un palais néobaroque dessiné par Győző Czigler, puisent leur eau à plus de mille mètres de profondeur, où elle sort à plus de soixante-dix degrés avant d’être refroidie. Leurs bassins extérieurs restent ouverts tout l’hiver, et c’est là qu’il faut aller, un soir de gel, pour la vapeur.
Pour l’autre visage de la ville, traversez le Danube jusqu’aux bains Rudas. Leur cœur est ottoman : un bassin octogonal sous une coupole portée par huit colonnes, bâti au XVIe siècle sous le pacha Sokollu Mustafa. La partie historique a ses jours réservés aux femmes et aux hommes, qui changent selon les saisons : vérifiez avant de partir. Sur le toit, un bassin panoramique regarde le fleuve et les ponts illuminés.
Un avertissement, en revanche : les célèbres bains Gellért sont fermés depuis le 1er octobre 2025 pour une rénovation complète, et leur réouverture n’est pas annoncée avant 2028.
Baden-Baden, le bain romain-irlandais
Baden-Baden, à une soixantaine de kilomètres de Strasbourg, est la plus mondaine des villes d’eaux. Son Friedrichsbad, ouvert le 15 décembre 1877 dans un palais de style Renaissance, propose un rituel en dix-sept étapes qui mêle le bain romain et le bain d’air chaud dit irlandais : douches, étuves, brossage au savon, bassins de plus en plus frais sous une coupole peinte. Comptez environ trois heures, et une quarantaine d’euros pour le rituel de base. L’entrée est réservée aux plus de quatorze ans.
Sachez-le avant d’entrer : la tradition y est le bain nu. Depuis juillet 2024, le mercredi et le samedi sont des jours en maillot ; les autres jours, on se baigne sans. Celles qui préfèrent le maillot en toutes circonstances iront à la Caracalla Therme voisine, plus moderne, avec ses bassins intérieurs et extérieurs.
Un week-end à vingt-cinq ou à soixante-quinze ans
À vingt-cinq ans, Budapest est sans doute la meilleure affaire : un vol de deux heures et quelques, des vols à petit prix hors vacances, et une ville qui vit tard. Partez en semaine, entrez tôt le matin ou après la tombée de la nuit, quand les groupes sont repartis.
À soixante-quinze ans, la France offre des villes plates, desservies par le train, où tout se fait à pied : Vichy en tête. Une cure thermale conventionnée, prescrite par le médecin pour une affection précise, dure vingt et un jours, dont dix-huit de soins, et l’Assurance maladie en rembourse une partie après accord préalable de la caisse ; l’hébergement et le transport restent en principe à votre charge. Pour un simple week-end, la plupart des établissements proposent des soins à la journée ou des « mini-cures », non remboursés.
À tout âge, une règle : les bains très chauds ne conviennent pas à tout le monde. En cas de problème cardiaque, de tension mal équilibrée ou de grossesse, demandez l’avis de votre médecin avant de vous plonger dans une eau à 38 degrés. Buvez entre deux bassins, sortez dès que la tête tourne.
Pour la peau, que le calcaire et le froid malmènent, relisez notre routine d’hiver. Et si c’est le silence qui vous manque plus que la chaleur, la retraite en abbaye se prête aussi très bien aux mois noirs.






