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Amour & sexo · Couple

Le cerveau amoureux : ce que les neurosciences ont vraiment observé

Les papillons dans le ventre ont une adresse : quelques régions du cerveau, que l’imagerie observe depuis vingt-cinq ans. Ce que les chercheurs ont vu chez les amoureux, des premiers mois aux couples de longue date, et ce que leurs scanners ne disent pas.

Sur un rocher au bord de la mer, la silhouette d’un couple qui s’embrasse se découpe à contre-jour, le soleil couchant glissé entre leurs deux visages.
Le coup de foudre se voit à l’œil nu. Il se voit aussi au scanner. Photo : frank mckenna frankiefoto, Unsplash via Wikimedia Commons (CC0)

Vous relisez son message pour la sixième fois. Vous avez oublié de déjeuner, vous dormez peu et vous n’êtes pas fatiguée. Votre meilleure amie vous parle de son travail et vous attendez poliment qu’elle ait fini pour reparler de lui. Toutes les amoureuses connaissent cet état, à quinze ans comme à soixante-dix. Il a quelque chose d’une petite folie, et les neurosciences, depuis une vingtaine d’années, ont commencé à en dessiner la carte.

Une carte encore grossière, disons-le d’emblée. Mais quelques résultats tiennent bien, ont été reproduits, et ils racontent une histoire plus intéressante que celle des « hormones de l’amour » qu’on lit partout.

Ce qui se passe dans le cerveau amoureux : le circuit de la récompense

La première expérience marquante date de 2000. À l’University College de Londres, Andreas Bartels et Semir Zeki placent dans un appareil d’IRM fonctionnelle des volontaires qui se disent « éperdument » amoureux, et leur montrent tour à tour la photo de l’être aimé et celle d’amis du même sexe et du même âge. Face au visage aimé, plusieurs régions s’activent davantage, dont le noyau caudé et le putamen, au cœur du cerveau, ainsi qu’une partie de l’insula et du cortex cingulaire antérieur.

En 2005, l’anthropologue Helen Fisher, le psychologue Arthur Aron et la neurologue Lucy Brown reprennent le protocole avec des personnes amoureuses depuis quelques mois seulement. Ils retrouvent le noyau caudé et surtout l’aire tegmentale ventrale, une petite région du tronc cérébral qui fabrique de la dopamine et l’envoie vers d’autres zones. C’est le circuit de la récompense : celui qui s’allume quand on a faim et qu’on voit un plat, quand on gagne de l’argent, et aussi quand on consomme certaines drogues.

L’amour naissant ressemble moins à une émotion qu’à une motivation : le cerveau ne ressent pas seulement, il veut.

D’où la conclusion de Helen Fisher, qui a fait couler beaucoup d’encre : l’amour naissant ressemblerait moins à une émotion, comme la joie ou la colère, qu’à une motivation, une pulsion dirigée vers un but, au même titre que la soif. Le manque, l’obsession, l’euphorie quand le téléphone vibre trouvent là une explication cohérente. Et la comparaison avec l’addiction, souvent reprise, n’est pas une image : ce sont en partie les mêmes circuits. En partie seulement.

Pourquoi on ne voit plus ses défauts

Bartels et Zeki ont observé autre chose, moins connu. Chez leurs amoureux, certaines régions sont au contraire moins actives face au visage aimé, notamment des zones associées au jugement social, à l’évaluation des intentions d’autrui et aux émotions négatives comme la peur. Les chercheurs y ont vu, prudemment, une piste pour comprendre le vieux proverbe : l’amour rend aveugle. Le cerveau, pour ainsi dire, baisserait la garde.

Les psychologues, de leur côté, ont décrit le phénomène sans scanner. Dans les années 1990, Sandra Murray et John Holmes ont montré que les personnes qui voient leur partenaire un peu plus beau, plus drôle, plus attentionné qu’il ne se voit lui-même sont en moyenne plus satisfaites de leur couple, et que ces couples tiennent mieux. Ils parlent d’« illusions positives ». Il ne s’agit pas de ne voir aucun défaut, mais de les replacer dans une histoire où ils pèsent moins lourd.

Une nuance importante, que l’ancien discours sur le sujet escamotait souvent : cette indulgence protège les couples sains et peut piéger les autres. Ne plus voir qu’il oublie vos anniversaires est une chose. Ne plus voir qu’il vous rabaisse en est une autre. L’aveuglement amoureux est réel, il n’est pas une raison pour ignorer ce qui vous fait mal.

Sérotonine, ocytocine : des pistes, pas des certitudes

Deux autres molécules reviennent sans cesse dans les articles grand public. Il faut les manier avec précaution.

La sérotonine, d’abord. En 1999, la psychiatre italienne Donatella Marazziti a mesuré un marqueur de cette molécule dans le sang d’une vingtaine de jeunes gens tombés amoureux depuis peu, et l’a trouvé abaissé, à un niveau proche de celui de patients souffrant de troubles obsessionnels compulsifs. Le résultat est séduisant, puisqu’il expliquerait les pensées qui tournent en boucle. Mais l’étude était petite, et la mesure se faisait dans le sang, pas dans le cerveau.

L’ocytocine et la vasopressine, ensuite. Leur réputation vient en grande partie d’un petit rongeur américain, le campagnol des prairies, qui forme des couples durables, contrairement à son cousin des montagnes. Les travaux de Sue Carter, Thomas Insel et Larry Young ont montré, dans les années 1990, que ces deux hormones jouent un rôle clé dans l’attachement de ce campagnol à sa partenaire. Chez l’être humain, l’ocytocine intervient dans l’accouchement, l’allaitement, et elle est libérée lors des caresses et de l’orgasme. Qu’elle soit « l’hormone de l’amour » qui ferait durer les couples reste une extrapolation que les chercheurs eux-mêmes jugent hâtive.

Le cerveau d’un amour qui dure

On a longtemps cru que cette effervescence s’éteignait forcément après quelques années. En 2012, Bianca Acevedo, avec Arthur Aron, Helen Fisher et Lucy Brown, a tenté l’expérience inverse : passer au scanner des personnes mariées depuis une vingtaine d’années en moyenne, qui se déclaraient toujours intensément amoureuses de leur conjoint. Face à sa photo, leur aire tegmentale ventrale s’activait, comme chez les amoureux débutants. S’y ajoutaient des régions associées à l’attachement et à l’apaisement, tandis que les zones liées à l’anxiété et à l’obsession se faisaient plus discrètes.

L’échantillon était réduit, dix-sept personnes, et le résultat demande à être reproduit. Il dit pourtant quelque chose de réconfortant : l’amour de longue date n’est pas forcément une passion refroidie. Il peut garder l’élan des débuts en perdant l’angoisse qui va avec. Le désir, lui, obéit à d’autres règles, dont nous parlons dans notre article sur le désir dans les couples qui durent.

Autre résultat solide, venu de l’université Stanford en 2010 : des étudiants amoureux depuis peu, soumis à une chaleur douloureuse mais sans danger sur la main, ressentaient moins la douleur en regardant la photo de leur partenaire qu’en regardant celle d’une connaissance aussi séduisante. Le circuit de la récompense, là encore, était en jeu. Tenir la main de quelqu’un qu’on aime chez le dentiste n’est donc pas qu’une affaire de courage.

Ce que les scanners ne disent pas

Ces travaux ont des limites qu’il faut garder en tête. Les échantillons sont petits, quelques dizaines de personnes au mieux, souvent jeunes, occidentales et hétérosexuelles. L’IRM fonctionnelle mesure des variations de débit sanguin, pas des sentiments. Et une région qui s’allume n’explique rien à elle seule : le noyau caudé s’active aussi devant un gâteau au chocolat, et devant une paire de chaussures convoitée, sans doute.

Surtout, connaître la chimie de l’amour ne le rend pas moins réel ni moins mystérieux. Le cerveau dit comment l’on aime, pas qui, ni pourquoi celui-là plutôt qu’un autre. Cette part-là reste à vous, et c’est tant mieux.

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