Méditation bouddhique et méditation chrétienne, deux silences très différents
D’un côté, on s’assoit pour voir l’esprit tel qu’il est. De l’autre, on se tait pour écouter quelqu’un. Méditation bouddhique et méditation chrétienne partagent des gestes, le silence, la posture, le souffle, mais pas le même horizon. Comment les distinguer, et où les découvrir.

À cinq heures du matin, dans un temple zen, on entre dans la salle en silence, on salue son coussin, on s’assoit face au mur. Pendant quarante minutes, personne ne bouge. À la même heure, dans une abbaye bénédictine, des moines se lèvent pour l’office de vigiles, puis certains restent seuls à l’église, assis dans la pénombre, un livre ouvert sur les genoux. Vu de loin, les deux scènes se ressemblent : des corps immobiles, un grand silence. Vu de près, elles racontent deux rapports au monde très différents.
Voici ce qui les distingue, et ce qui les rapproche, sans prétendre trancher entre elles.
Ce que cherche la méditation bouddhique
Le bouddhisme est né en Inde il y a environ deux mille cinq cents ans, avec l’enseignement de Siddhartha Gautama, appelé le Bouddha, l’Éveillé. Au cœur de son enseignement, un constat : l’existence est marquée par l’insatisfaction, et cette insatisfaction naît de l’attachement à ce qui passe. La méditation est l’un des moyens de s’en libérer.
Elle ne s’adresse à personne. Il n’y a pas de Dieu créateur à qui parler dans le bouddhisme ; il y a un esprit à observer. Les traditions distinguent souvent deux grands versants. L’un apaise et concentre l’esprit, en le posant sur un objet, le plus souvent le souffle. L’autre, appelé vipassana, la vision pénétrante, observe ce qui surgit, sensations, pensées, émotions, pour en voir le caractère passager et impersonnel.
Chaque école a ses formes. Le zen japonais, transmis notamment par le maître Dōgen au XIIIe siècle, pratique le zazen : s’asseoir, simplement, le dos droit, les yeux mi-clos, sans chercher à obtenir quoi que ce soit. Le bouddhisme tibétain recourt aussi aux visualisations et à la récitation de mantras. Et presque toutes les traditions cultivent la bienveillance envers tous les êtres, par une méditation qui lui est consacrée.
Ce que cherche la méditation chrétienne
Le christianisme part d’un tout autre point. Dieu existe, il est une personne, et la prière est une relation. Méditer, pour un chrétien, c’est d’abord laisser une parole résonner en soi pour se rendre disponible à cette présence.
La forme la plus ancienne en Occident est la lectio divina, la lecture priante de la Bible, que les moines pratiquent depuis les premiers siècles. Au XIIe siècle, le chartreux Guigues II la décrit comme une échelle à quatre degrés : la lecture, la méditation, la prière, puis la contemplation. On lit un passage lentement, on le rumine, on y répond, et l’on finit par se taire.
Les chrétiens d’Orient ont développé la prière du cœur, ou prière de Jésus : une courte invocation répétée au rythme du souffle, jusqu’à ce qu’elle devienne continue. Les Récits d’un pèlerin russe, au XIXe siècle, l’ont fait connaître bien au-delà des monastères orthodoxes. Au XVIe siècle, Ignace de Loyola propose dans ses Exercices spirituels de méditer en imaginant les scènes de l’Évangile, avec tous ses sens. Et les mystiques du Carmel, Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, ont décrit l’oraison silencieuse comme une conversation d’amitié.
D’un côté, on s’assoit pour voir l’esprit tel qu’il est. De l’autre, on se tait pour écouter quelqu’un.
Les différences, et les ressemblances
La différence essentielle tient en une question : à qui s’adresse-t-on ? Le méditant bouddhiste ne s’adresse à personne ; il observe, et vise un éveil qui dépend de sa pratique. Le chrétien s’adresse à Dieu ; et la contemplation, dans sa tradition, est un don, une grâce qu’on reçoit plus qu’on ne la produit.
Pourtant, les gestes se ressemblent. La posture assise, stable, le dos droit. Le souffle, qu’on laisse aller et venir. La répétition, celle d’un mantra ou d’une invocation. Le retour patient de l’attention quand elle s’égare. Et ce constat partagé par tous les pratiquants, quelle que soit leur foi : l’esprit est agité, et le calmer demande des années.
Des passeurs ont fait dialoguer ces mondes. Le moine trappiste américain Thomas Merton a rencontré des maîtres bouddhistes, dont le dalaï-lama ; il est mort en 1968 à Bangkok, où il participait à une rencontre entre moines d’Orient et d’Occident. Le moine zen vietnamien Thich Nhat Hanh a consacré un livre aux points de rencontre entre les deux traditions, Bouddha vivant, Christ vivant. Quant à la pleine conscience enseignée aujourd’hui dans les hôpitaux, elle vient de programmes laïques, conçus à partir de la fin des années 1970 par le médecin américain Jon Kabat-Zinn, qui s’est inspiré des pratiques bouddhistes en les détachant de leur cadre religieux.
Où s’initier, en France
Les deux traditions accueillent les débutantes, croyantes ou non. Le temple zen de la Gendronnière, dans le Loir-et-Cher, fondé par le maître japonais Taisen Deshimaru, propose des sessions de zazen. En Dordogne, le Village des Pruniers, fondé par Thich Nhat Hanh, organise des retraites de pleine conscience dans la tradition bouddhiste. En Savoie, l’institut Karma Ling, centre de bouddhisme tibétain, s’est installé dans une ancienne chartreuse, celle de Saint-Hugon, où l’on médite donc entre des murs bâtis par des moines chrétiens.
Côté chrétien, la plupart des hôtelleries monastiques reçoivent pour des retraites silencieuses, et certaines proposent une initiation à la lectio divina ou à l’oraison. Nous avons détaillé comment organiser une retraite dans une abbaye. La communauté œcuménique de Taizé, en Bourgogne, accueille quant à elle des jeunes du monde entier autour de chants méditatifs répétés.
Choisir sans se perdre
Faut-il choisir ? Les maîtres des deux traditions mettent en garde contre le picorage : une pratique ne porte ses fruits qu’avec la durée, et dans le cadre qui lui donne sens. Commencez par celle qui vous attire, avec un enseignant, quelques jours. Vous saurez vite si ce silence-là vous convient. Et si la marche vous parle davantage que l’immobilité, le chemin de Compostelle est une autre forme de méditation, à la vitesse des pas.






