She Said, le film qu’il faut voir sur l’enquête qui a fait tomber Weinstein
Pas de scène de violence, pas de héros providentiel : She Said, de Maria Schrader, raconte le travail patient de deux journalistes du New York Times et le courage des femmes qui ont accepté de parler. Un film sur l’enquête, et sur ce que coûte un témoignage.

À un moment du film, la caméra parcourt lentement les couloirs vides d’un grand hôtel. Moquette épaisse, portes closes, lumière feutrée. Sur ces images, on entend un enregistrement réel : celui que la police de New York a fait réaliser en 2015, au cours duquel Harvey Weinstein insiste, encore et encore, pour qu’une jeune femme entre dans sa chambre. On ne voit rien. On entend tout. C’est l’une des scènes les plus fortes du cinéma récent, et elle résume le parti pris de She Said : montrer le mécanisme, jamais le spectacle.
Ce que raconte She Said
Le film retrace l’enquête menée en 2017 par deux journalistes du New York Times, Jodi Kantor et Megan Twohey, sur les agressions et le harcèlement sexuels reprochés au producteur Harvey Weinstein, l’un des hommes les plus puissants de Hollywood. Leur article paraît le 5 octobre 2017. Dans les jours qui suivent, des dizaines de femmes prennent la parole à leur tour, et le mouvement #MeToo prend une ampleur mondiale.
Le scénario de Rebecca Lenkiewicz adapte le livre que les deux journalistes ont tiré de leur enquête, She Said, paru en 2019. Le film est réalisé par l’Allemande Maria Schrader, à qui l’on doit la minisérie Unorthodox. Carey Mulligan joue Megan Twohey, Zoe Kazan joue Jodi Kantor. Patricia Clarkson et Andre Braugher incarnent leurs supérieurs, Rebecca Corbett et Dean Baquet. Le film est sorti en France le 23 novembre 2022.
Un film d’enquête, dans la lignée des grands
Si vous avez aimé Les Hommes du président, sur le Watergate, ou Spotlight, sur l’enquête du Boston Globe consacrée aux abus dans l’Église catholique, vous êtes en terrain connu. On y voit des appels qui sonnent dans le vide, des portes qu’on ferme au nez des journalistes, des notes prises à la hâte, des réunions de rédaction où l’on pèse chaque mot. Le suspense ne tient pas à l’issue, que tout le monde connaît, mais à la difficulté de chaque étape.
Car il ne suffit pas de savoir. Il faut des preuves, des documents, et surtout des femmes qui acceptent d’être citées sous leur nom. Or beaucoup ont signé des accords de confidentialité en échange d’une somme d’argent, et risquent des poursuites si elles parlent. Le film montre très bien ce piège juridique, qui a longtemps protégé Weinstein.
On ne voit rien. On entend tout.
Les femmes qui ont parlé
C’est la grande réussite de Maria Schrader : les vraies héroïnes du film sont les témoins. Samantha Morton joue Zelda Perkins, ancienne assistante de Weinstein à Londres, qui raconte comment l’accord qu’elle a signé l’a réduite au silence pendant des années. Jennifer Ehle joue Laura Madden, une autre ancienne employée, mère de famille au pays de Galles, qui hésite longuement avant d’accepter d’être nommée. Et l’actrice Ashley Judd joue son propre rôle : elle fut l’une des premières personnalités à témoigner à visage découvert dans l’article du Times.
Ces scènes de témoignage sont filmées avec une grande pudeur. Le film ne reconstitue jamais les agressions. Il montre des femmes qui se souviennent, des années plus tard, et ce que le silence leur a coûté : une carrière abandonnée, une confiance perdue, une vie qui a dévié.
Deux journalistes, deux mères
She Said évite aussi l’écueil des héroïnes parfaites. Megan Twohey sort d’une dépression post-partum quand elle rejoint l’enquête, Jodi Kantor jongle avec ses deux filles et ses nuits blanches. On les voit répondre au téléphone en poussant une poussette, rentrer tard, douter. Pour une fois, le film montre que le journalisme d’investigation se fait aussi entre deux biberons, et que cela ne retire rien à son exigence.
Il montre enfin une rédaction qui soutient ses journalistes face aux pressions des avocats du producteur. On peut trouver le portrait du New York Times un peu flatteur ; il a le mérite de rappeler qu’une enquête de ce genre demande du temps, de l’argent et des juristes, et qu’elle n’est possible que si un journal accepte de prendre ce risque.
Pourquoi il faut le voir
She Said n’est pas un film agréable, et il n’a pas cherché à l’être. Mais c’est un film utile, à voir à tout âge : à dix-sept ans, pour comprendre comment fonctionne une emprise professionnelle ; à cinquante ou soixante-dix, pour mesurer ce qui a changé, et ce qui reste à changer. L’enquête de Kantor et Twohey a reçu en 2018 le prix Pulitzer du service public, partagé avec Ronan Farrow pour ses articles parus dans The New Yorker.
Le film rend justice à un travail rarement montré : celui qui consiste à écouter, vérifier, recouper, jusqu’à ce qu’une parole devienne irréfutable. Si vous cherchez d’autres films qui donnent toute leur place aux femmes, voyez nos quinze films de femmes à voir ou revoir. Et si le film réveille en vous des souvenirs difficiles, sachez que vous pouvez en parler.






