Lisbonne en novembre, la ville sans la foule
Quand les foules de l’été sont reparties, Lisbonne retrouve ses trottoirs, ses belvédères et une lumière d’or pâle. Quatre jours en novembre, quartier par quartier, avec les maisons anciennes qui tiennent bon et un budget raisonnable.

Le premier signe, c’est l’odeur. Au bord de la Praça da Figueira, un marchand pousse un chariot qui fume comme une petite locomotive, et le vent qui remonte du fleuve rabat sur la place une fumée grise, sucrée, un peu âcre. Ce sont les castanhas, les châtaignes grillées, qu’on vous tend dans un cornet de papier journal et qui brûlent les doigts. En novembre, Lisbonne sent le marron chaud et la pierre mouillée.
Elle a aussi rendu ses trottoirs à ceux qui y vivent. L’été, les ruelles de l’Alfama se franchissent au pas, le tram 28 se prend d’assaut et les belvédères ressemblent à des quais de gare. Novembre défait tout cela. Il pleut parfois, franchement, puis le ciel se lave et la lumière revient, plus basse et plus dorée, rasante sur les façades jaunes et roses. Vous la reconnaîtrez dès le premier matin.
Une lumière d’automne qui tombe de biais sur le Tage
Lisbonne est posée sur des collines, face à un estuaire si large qu’on le prend pour la mer. C’est lui qui fait sa lumière : le fleuve renvoie le ciel sur les murs chaulés, sur les azulejos, sur le calcaire des trottoirs. En novembre, le soleil reste bas toute la journée et cette réverbération dure du matin au soir. Les après-midi sont souvent doux, les soirées fraîchissent vite, et la nuit tombe tôt, avant 17 h 30. Organisez vos journées à l’envers de l’été : dehors de bonne heure, musées et cafés quand le jour baisse.
Prévoyez des chaussures à semelle crantée. La calçada portuguesa, ce pavage de petits cubes de calcaire blanc et de basalte noir qui dessine des vagues sur les places, devient glissante comme du savon sous la pluie, surtout dans les descentes. Les Lisboètes la prennent de biais, une main sur la rampe quand il y en a une. Faites comme eux.
Le tram 28, à prendre au saut du lit
Le 28 relie Martim Moniz à Campo de Ourique en serpentant par la Graça, l’Alfama, la Baixa, le Chiado et l’Estrela. Ses voitures jaunes, boiseries vernies et sièges de bois, grincent dans les virages et frôlent les façades d’assez près pour qu’on puisse compter les pots de géranium aux fenêtres. Elles roulent encore parce qu’aucun bus ne passerait dans ces rues-là.
Pour l’avoir presque à vous, montez au terminus de Martim Moniz avant 9 heures. Plus tard, la file s’allonge même en novembre, et la cohue fait le bonheur des pickpockets : sac fermé porté devant, téléphone dans une poche intérieure. Le billet acheté à bord coûte nettement plus cher que le trajet payé avec la carte rechargeable Viva Viagem, en vente dans les stations de métro, qui sert aussi pour les funiculaires et le bac.
En novembre, Lisbonne sent le marron chaud et la pierre mouillée.
Les miradouros, du premier café au coucher du soleil
Les belvédères, les miradouros, sont la vraie carte de la ville. Le matin, commencez par Santa Luzia, sa pergola couverte de bougainvillées et ses panneaux d’azulejos, puis le Largo das Portas do Sol, juste à côté : les toits de l’Alfama dégringolent vers le fleuve, et l’on voit au loin le dôme blanc de Santa Engrácia, devenue Panthéon national. Plus haut, dans la Graça, le belvédère qui porte aujourd’hui le nom de la poétesse Sophia de Mello Breyner Andresen a ses pins parasols et son kiosque à café. Celui de Senhora do Monte, encore au-dessus, offre la vue la plus large, avec le château Saint-Georges en face.
Gardez pour la fin de journée l’autre rive de la ville. À São Pedro de Alcântara, en haut du Bairro Alto, le soleil couchant allume le château et l’Alfama, de l’autre côté de la vallée. À Santa Catarina, sous la statue d’Adamastor, le géant des Lusiades de Camões, la vue file vers le pont du 25-Avril et l’estuaire. Les kiosques y servent une bica, l’express lisboète, pour presque rien.
L’Alfama et la Mouraria, à l’heure où l’on rentre le linge
L’Alfama est le plus vieux quartier de Lisbonne, un lacis d’escaliers, d’impasses et de placettes qui a largement survécu au tremblement de terre de 1755. Perdez-vous-y en matinée, quand le linge sèche aux fenêtres et que les voisines se parlent d’un balcon à l’autre. Le mardi et le samedi, poussez jusqu’au Campo de Santa Clara, où se tient la Feira da Ladra, la « foire de la voleuse », marché aux puces où l’on trouve des azulejos dépareillés, des cartes postales et des vinyles de fado.
Le fado, justement, est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco depuis 2011. Le soir, dans l’Alfama et la Mouraria voisine, préférez les petites salles aux grandes tablées pour touristes, et respectez la règle : quand la chanteuse commence, on se tait, on pose ses couverts, on ne commande plus. Le Museu do Fado, au pied du quartier, aide à comprendre ce que l’on entend.
À l’est, un court trajet en bus mène au Museu Nacional do Azulejo, installé dans l’ancien couvent de Madre de Deus. On y voit, sur des mètres de carreaux bleus, un grand panorama de Lisbonne peint avant le séisme : la ville d’avant, intacte, au bord de son fleuve.
Les vieilles maisons de la Baixa et du Chiado
En bas, la Baixa a été reconstruite au cordeau après 1755, en damier, avec des rues qui portaient le nom de leurs métiers. Fernando Pessoa y a logé son double, Bernardo Soares, aide-comptable rue des Douradores, dont les pensées forment le Livre de l’intranquillité, publié en 1982 seulement, bien après la mort du poète. Relisez-en quelques pages sur place.
Plusieurs maisons de ce temps-là ouvrent toujours. La Confeitaria Nacional, sur la Praça da Figueira, sert des gâteaux depuis 1829. Rue des Bacalhoeiros, la Conserveira de Lisboa emballe à la main, depuis 1930, ses boîtes de sardines et de thon dans du papier imprimé. Au Largo de São Domingos, A Ginjinha verse depuis 1840 sa liqueur de griotte, qu’on boit debout sur le trottoir, avec ou sans le fruit. En montant au Chiado, la Livraria Bertrand, ouverte en 1732, revendique le titre de plus ancienne librairie encore en activité, et le café A Brasileira, ouvert en 1905, garde sur sa terrasse une statue de bronze de Pessoa attablé.
Pour Belém, prenez le tram 15 le long du fleuve. Les Pastéis de Belém cuisent leurs flans à la crème depuis 1837, à deux pas du monastère des Hiéronymites. Il y a toujours une file ; elle avance vite, et les salles du fond, carrelées de bleu, sont vastes.
Passer le fleuve pour voir la ville en face
Le dernier jour, descendez au Cais do Sodré et prenez le bac pour Cacilhas, sur la rive sud. La traversée dure une dizaine de minutes et coûte le prix d’un ticket de transport. Au retour, Lisbonne s’étage devant vous, de la Baixa au château, exactement comme sur le panorama du musée de l’Azulejo. On comprend alors pourquoi on l’a toujours dessinée depuis l’eau.
Si vous êtes là autour du 11 novembre, c’est la Saint-Martin : on mange des châtaignes, on goûte le vin nouveau, et l’on espère l’« été de la Saint-Martin », ces quelques jours de douceur qui reviennent souvent à cette période. Lisbonne se prête bien au voyage en solitaire, si l’idée vous tente : nous en parlons dans notre guide pour partir seule. Et si décembre vous appelle plus au nord, voici les marchés de Noël que nous préférons.






