Lire dans les pensées des autres : ce que la recherche sait vraiment
Bras croisés, regard qui fuit, hochements de tête : on prête au corps le pouvoir de trahir nos pensées. La recherche est beaucoup plus prudente. Pour lire dans les pensées de votre interlocuteur, trois méthodes marchent vraiment, et elles n’ont rien de secret : demander, relancer, écouter.

Pendant des années, j’ai cru savoir ce que pensait ma belle-mère. Un pli de la bouche quand on servait le rôti, une façon de reposer sa tasse : j’y lisais une désapprobation que je croyais limpide. Un jour, à bout, je lui ai demandé si quelque chose n’allait pas. Elle m’a regardée avec surprise, puis m’a avoué qu’elle avait mal aux dents depuis Noël et n’osait pas le dire. Quinze ans d’interprétations s’effondraient, à cause d’une molaire.
Nous passons notre vie à deviner ce que pensent les autres. C’est utile, c’est humain, et nous le faisons beaucoup moins bien que nous le croyons.
Le corps ne trahit pas tant que ça
Les magazines, et celui-ci n’a pas toujours fait exception, adorent les décodeurs du langage corporel. Bras croisés : fermeture. Regard fuyant : mensonge. Mains au visage : malaise. Ces grilles de lecture sont séduisantes, et largement fausses.
Les bras croisés disent souvent qu’on a froid, que la chaise n’a pas d’accoudoirs, ou que c’est une posture confortable. Le regard détourné peut signaler la timidité, la concentration, une règle de politesse dans certaines cultures, ou rien du tout. Quant aux hochements de tête, ils n’ont pas le même sens partout : au Japon, les petits signes d’acquiescement que l’on appelle aizuchi signifient « je vous écoute », pas « je suis d’accord ».
Pour le mensonge, la recherche est sans appel. En 2006, les psychologues Charles Bond et Bella DePaulo ont rassemblé plus de deux cents études dans une méta-analyse : en moyenne, les gens repèrent le mensonge dans 54 % des cas, à peine mieux que le hasard, qui en donne 50. Une autre synthèse, dirigée par DePaulo en 2003, a montré que le regard fuyant, souvent cité comme l’indice roi, n’est pas un signe fiable de mensonge.
Le meilleur moyen de savoir ce que pense quelqu’un reste de le lui demander, puis de se taire.
L’imitation, un signe plutôt qu’un test
Il y a pourtant un phénomène bien réel. En 1999, Tanya Chartrand et John Bargh ont décrit l’« effet caméléon » : sans nous en rendre compte, nous imitons les postures, les gestes et les expressions de la personne avec qui nous parlons, et cette imitation discrète va de pair avec la sympathie.
Mais ce qui est spontané perd son sens quand on le provoque. Croiser les bras pour voir si l’autre vous imite ne mesure en rien son intérêt, et la manœuvre se remarque plus qu’on ne croit. Si vous voulez savoir si la conversation l’intéresse, il y a beaucoup plus simple.
Astuce no 1 : demander plutôt que deviner
Le psychologue américain Nicholas Epley, de l’université de Chicago, a consacré une grande partie de ses travaux à ce qu’il appelle notre « sixième sens » pour l’esprit des autres. Dans une série d’expériences publiée en 2018 avec Tal Eyal et Mary Steffel, il a testé une consigne que l’on donne volontiers : se mettre à la place de l’autre. Résultat : imaginer ce que l’autre pense ne rendait pas les participants plus justes, et leur donnait parfois une confiance mal placée. Ce qui améliorait vraiment la justesse, c’était de demander directement à l’autre ce qu’il pensait, puis d’écouter sa réponse.
Les auteurs résument cette différence d’une formule : non pas prendre la perspective de l’autre, mais obtenir sa perspective. Cela paraît évident. Pourtant, combien de malentendus durent des années faute d’une question simple.
Astuce no 2 : poser la question suivante
Toutes les questions ne se valent pas. En 2017, une équipe de Harvard dirigée par Karen Huang a analysé des conversations, dont des rencontres de type speed dating. Les personnes qui posaient davantage de questions étaient mieux appréciées par leurs interlocuteurs, et l’effet tenait surtout aux questions de relance : celles qui rebondissent sur ce que l’autre vient de dire.
« Et alors, comment ça s’est passé ? », « Qu’est-ce qui vous a décidée ? », « Vous l’avez revue depuis ? » Ces relances montrent que vous avez écouté, et elles invitent l’autre à dire ce qu’il pense vraiment, au lieu de vous laisser le deviner.
Astuce no 3 : écouter la voix
Une dernière découverte surprend. En 2017, le psychologue Michael Kraus, alors à l’université Yale, a comparé la capacité de participants à reconnaître les émotions d’autrui selon qu’ils voyaient et entendaient leur interlocuteur, ou qu’ils l’entendaient seulement. Ceux qui n’avaient que la voix s’en sortaient en moyenne un peu mieux. Le visage, que nous savons composer, nous distrait parfois de l’essentiel : le ton, le rythme, les hésitations, ce qui se dit entre les mots.
D’où un conseil pratique : pour une conversation délicate, un vrai appel téléphonique vaut souvent mieux qu’un échange de messages, et même, parfois, qu’une visio. Et en face à face, il est permis de baisser un peu les yeux pour mieux entendre.
Écouter, un savoir-vivre autant qu’une science
Tout cela ressemble beaucoup à ce que le psychologue Carl Rogers appelait, dès les années 1950, l’écoute active : reformuler, relancer, ne pas interrompre, ne pas juger trop vite. Cette écoute est une forme de respect, la plus ancienne et la plus efficace.
On ne lira jamais dans les pensées de personne, et c’est heureux : la vie à plusieurs serait invivable. Mais on peut se tromper beaucoup moins souvent. Si vous voulez aller plus loin dans le couple, nous avons parlé de l’art de se comprendre en s’aimant. Quant à ma belle-mère, je lui pose désormais la question dès que son sourire me paraît étrange. Il s’agit, le plus souvent, de ses chaussures neuves.






