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<rss version="2.0" xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/" xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/" xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/"><channel><title>Carnet de Bal — Société</title><link>https://carnetdebal.fr/societe/</link><description>Féminisme, travail, diversités : le monde tel qu’il change.</description><language>fr-FR</language><copyright>© Denis Florent Media Group SRL</copyright><lastBuildDate>Fri, 30 Oct 2026 18:02:34 GMT</lastBuildDate><atom:link href="https://carnetdebal.fr/societe/rss.xml" rel="self" type="application/rss+xml"/><image><url>https://carnetdebal.fr/icon-512.png</url><title>Carnet de Bal — Société</title><link>https://carnetdebal.fr/societe/</link></image><item><title>Femmes handicapées, les oubliées du féminisme</title><link>https://carnetdebal.fr/societe/femmes-handicapees-les-oubliees-du-feminisme/</link><guid isPermaLink="true">https://carnetdebal.fr/societe/femmes-handicapees-les-oubliees-du-feminisme/</guid><pubDate>Fri, 30 Oct 2026 11:43:00 GMT</pubDate><dc:creator>Samira Maalouf</dc:creator><category>Société</category><description>Les grandes conquêtes féministes ont été menées au nom de toutes les femmes. Pour les femmes handicapées, beaucoup restent théoriques : une table d’examen trop haute, un compagnon dont on dépend, un désir d’enfant que l’on juge déraisonnable. État des lieux de ce que le féminisme a longtemps laissé de côté.</description><content:encoded><![CDATA[<p><img src="https://img.carnetdebal.fr/femmes-handicapees-les-oubliees-du-feminisme/1200.jpg" alt="Sous un ciel d’orage percé de lumière, une personne en scooter électrique avance seule sur une longue digue de béton mouillée, le long d’une mer agitée."></p><p>Contraception, avortement, égalité au travail, lutte contre les violences&nbsp;: les grands combats féministes de la seconde moitié du XX<sup>e</sup> siècle ont été menés au nom de toutes les femmes. Ils ont changé des millions de vies. Mais pour une femme en fauteuil roulant qui veut un frottis, pour une femme sourde qui veut porter plainte, pour une femme avec une déficience intellectuelle qui veut un enfant, ces droits conquis se heurtent à autre chose&nbsp;: des marches, des formulaires, des regards.</p>
<p>Les femmes handicapées sont des femmes, et elles sont handicapées. Cela devrait aller de soi. Pendant des décennies, pourtant, chacun des deux mouvements qui auraient dû les défendre les a regardées d’un seul œil.</p>
<h2 id="femmes-handicapees-une-double-invisibilite">Femmes handicapées&nbsp;: une double invisibilité</h2>
<p>Les mouvements féministes ont longtemps pensé «&nbsp;la femme&nbsp;» comme une femme valide. Les mouvements de personnes handicapées, de leur côté, ont longtemps parlé de «&nbsp;la personne handicapée&nbsp;» sans dire si elle était un homme ou une femme. Entre les deux, une part considérable de la population est restée dans un angle mort.</p>
<p>Le droit international a fini par le reconnaître. La Convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées, adoptée en 2006 et ratifiée par la France en 2010, consacre un article entier, l’article 6, aux femmes et aux filles handicapées, et reconnaît qu’elles sont exposées à de multiples discriminations. Le mot qui désigne la discrimination fondée sur le handicap, le validisme, a gagné du terrain en France ces dernières années, porté notamment par des collectifs féministes comme Les Dévalideuses.</p>
<p>Aux États-Unis, l’histoire a retenu une figure&nbsp;: Judith Heumann, militante en fauteuil roulant, l’une des meneuses en 1977 de l’occupation d’un bâtiment fédéral de San Francisco qui dura près d’un mois, pour obtenir l’application d’une loi contre les discriminations. Le documentaire <em>Crip Camp</em> (2020) a fait connaître ce combat bien au-delà des cercles militants.</p>
<h2 id="se-faire-soigner-la-gynecologie-parcours-d-obstacles">Se faire soigner&nbsp;: la gynécologie, parcours d’obstacles</h2>
<p>Pour beaucoup de femmes handicapées, le simple suivi gynécologique relève de l’expédition. Le cabinet est au deuxième étage sans ascenseur. La table d’examen ne descend pas, et il n’y a ni lève-personne ni aide pour s’y installer. La consultation dure quinze minutes, quand il en faudrait quarante-cinq. Certaines praticiennes et certains praticiens, faute de formation, ne savent pas comment examiner une patiente spastique ou communiquer avec une patiente sourde.</p>
<p>À ces obstacles matériels s’ajoute un préjugé plus insidieux&nbsp;: l’idée que ces femmes n’ont pas de vie sexuelle. On ne leur parle pas de contraception, on ne leur propose pas toujours de dépistage. Les travaux de l’IRDES sur l’accès aux soins des personnes handicapées ont relevé un moindre recours au dépistage des cancers du sein et du col de l’utérus chez les femmes concernées.</p>
<blockquote>
<p>Une table d’examen qui ne descend pas suffit à éloigner une femme du dépistage.</p>
</blockquote>
<p>Des solutions existent. Plusieurs hôpitaux ont ouvert des consultations dédiées, avec du matériel adapté et un temps de rendez-vous allongé. En Île-de-France, un dispositif baptisé Handigynéco envoie des sages-femmes dans les établissements médico-sociaux. Les sages-femmes, justement, peuvent assurer le suivi gynécologique de prévention et la contraception, et sont parfois plus disponibles. Au moment de prendre rendez-vous, il ne faut pas hésiter à décrire précisément ses besoins&nbsp;: l’accès, la table, le temps, la présence d’une interprète en langue des signes. Notre article sur <a href="https://carnetdebal.fr/sante/depistage-du-cancer-du-sein-ce-qui-change-a-chaque-age/">le dépistage du cancer du sein</a> rappelle le calendrier à respecter, qui vaut pour toutes.</p>
<h2 id="violences-plus-exposees-moins-entendues">Violences&nbsp;: plus exposées, moins entendues</h2>
<p>En 2020, la DREES a montré, à partir des enquêtes de victimation, que les personnes handicapées déclarent plus souvent que les autres avoir subi des violences physiques, sexuelles ou verbales. Pour les femmes, les mécanismes du risque s’additionnent.</p>
<p>La dépendance d’abord. Quand le conjoint est aussi celui qui aide à se lever, à se laver, à se déplacer, partir devient vertigineux. La dépendance financière ensuite. Pendant des années, l’allocation aux adultes handicapés était réduite, voire supprimée, en fonction des revenus du conjoint, plaçant de nombreuses femmes sous la coupe de leur compagnon. Après une longue mobilisation des associations, l’AAH est calculée sans tenir compte des revenus du conjoint depuis le 1<sup>er</sup> octobre 2023. C’est l’un des progrès récents les plus concrets pour l’autonomie de ces femmes.</p>
<p>S’ajoutent les obstacles à la parole&nbsp;: une femme qui s’exprime difficilement, qui ne peut pas se rendre seule au commissariat, ou dont la parole est mise en doute à cause d’une déficience intellectuelle ou psychique. Et les violences en institution, longtemps tues. Les signes de l’emprise sont les mêmes que pour toutes, et nous les détaillons dans notre guide sur <a href="https://carnetdebal.fr/societe/violences-conjugales-les-signes-qui-doivent-alerter/">les violences conjugales</a>&#8239;; les portes de sortie, elles, sont plus étroites.</p>
<p>La question de la stérilisation pèse sur cette histoire. La loi du 4 juillet 2001 l’a strictement encadrée pour les personnes majeures sous tutelle ou curatelle&nbsp;: elle n’est possible que s’il existe une contre-indication médicale absolue aux autres méthodes de contraception ou une impossibilité avérée de les mettre en œuvre, après décision du juge des tutelles et avis d’un comité d’experts. Le texte est venu poser des limites à une pratique qui avait donné lieu à des abus.</p>
<h2 id="emploi-deux-plafonds-au-lieu-d-un">Emploi&nbsp;: deux plafonds au lieu d’un</h2>
<p>Depuis 1987, les entreprises d’au moins vingt salariés doivent employer 6&nbsp;% de travailleurs handicapés, ou s’acquitter d’une contribution. L’obligation a fait progresser l’emploi, sans abolir les inégalités. Les femmes handicapées cumulent les obstacles réservés aux femmes, temps partiel, métiers moins payés, carrières interrompues, et ceux réservés aux personnes handicapées, préjugés à l’embauche, postes non aménagés, fatigabilité ignorée.</p>
<p>La reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé, la RQTH, ouvre des droits souvent méconnus&nbsp;: aménagement du poste et des horaires, accompagnement par Cap emploi, aides de l’Agefiph dans le privé et du FIPHFP dans la fonction publique. La demander n’oblige pas à en informer son employeur.</p>
<h2 id="maternite-le-droit-d-etre-mere-encore-conteste">Maternité&nbsp;: le droit d’être mère, encore contesté</h2>
<p>La Convention des Nations unies le dit explicitement, dans son article 23&nbsp;: les personnes handicapées ont le droit de fonder une famille et de conserver leur fertilité, sur la base de l’égalité avec les autres. Dans les faits, une femme handicapée enceinte entend encore trop souvent des questions qu’on ne poserait à personne d’autre. Comment allez-vous faire&#8239;? Y avez-vous bien réfléchi&#8239;? Avec, chez certaines, la crainte qu’on leur retire leur enfant.</p>
<p>Les aides existent pourtant. Depuis le 1<sup>er</sup> janvier 2021, la prestation de compensation du handicap comprend un volet parentalité, qui finance de l’aide humaine et du matériel adapté jusqu’aux sept ans de l’enfant&nbsp;: table à langer à hauteur de fauteuil, berceau à ouverture latérale, poussette adaptée. La demande se fait auprès de la maison départementale des personnes handicapées. À Paris, le SAPPH, service d’accompagnement à la parentalité des personnes handicapées, accompagne les futurs parents de la grossesse aux premières années de l’enfant.</p>
<h2 id="vie-affective-et-sexuelle-etre-regardee-comme-une-femme">Vie affective et sexuelle&nbsp;: être regardée comme une femme</h2>
<p>Reste le plus intime. En établissement, l’intimité est souvent un luxe&nbsp;: chambres partagées, portes qui s’ouvrent sans qu’on frappe, couples séparés le soir. Le débat public s’est beaucoup concentré sur l’assistance sexuelle, sur laquelle le Comité consultatif national d’éthique a rendu un avis défavorable en 2012, et qui se heurte en France à la législation sur la prostitution. Pour beaucoup de femmes handicapées, la question se pose autrement, et plus tôt&nbsp;: être reconnues comme des femmes qui désirent et que l’on peut désirer, ce que le regard des autres leur refuse souvent.</p>
<p>Le mouvement des personnes handicapées a un mot d’ordre&nbsp;: «&nbsp;Rien sur nous sans nous.&nbsp;» Il vaut pour le féminisme aussi. Les femmes handicapées n’attendent pas qu’on parle à leur place&#8239;; elles demandent qu’on leur fasse de la place, aux tribunes, dans les cortèges, et dans les cabinets de gynécologie.</p>
<blockquote><p class="encadre__t">Ressources utiles</p><ul>
<li>3919&nbsp;: Violences Femmes Info, gratuit, anonyme, 24 h/24 et 7 j/7.</li>
<li>114&nbsp;: numéro d’urgence par SMS, conçu pour les personnes sourdes et malentendantes et pour celles qui ne peuvent pas parler.</li>
<li>3977&nbsp;: contre les maltraitances envers les personnes âgées et les adultes handicapés.</li>
<li>Femmes pour le dire, femmes pour agir (FDFA)&nbsp;: association de femmes handicapées, qui propose une écoute dédiée aux violences.</li>
<li>Défenseur des droits, pour un refus de soins ou une discrimination&nbsp;: antidiscriminations.fr ou le 39 28.</li>
<li>MDPH de votre département&nbsp;: PCH parentalité, RQTH, aménagements.</li>
</ul>
</blockquote>
]]></content:encoded><media:content url="https://img.carnetdebal.fr/femmes-handicapees-les-oubliees-du-feminisme/sd-169.jpg" medium="image" type="image/jpeg" width="1200" height="675"/></item><item><title>Colorisme : la hiérarchie silencieuse des peaux</title><link>https://carnetdebal.fr/societe/colorisme-la-hierarchie-silencieuse-des-peaux/</link><guid isPermaLink="true">https://carnetdebal.fr/societe/colorisme-la-hierarchie-silencieuse-des-peaux/</guid><pubDate>Fri, 30 Oct 2026 10:41:00 GMT</pubDate><dc:creator>Samira Maalouf</dc:creator><category>Société</category><description>Il se glisse dans un compliment fait à un nouveau-né, une remarque sur le soleil, une affiche de cinéma. Le colorisme, cette préférence pour les peaux claires, traverse les continents et les familles. D’où il vient, ce qu’il fait aux vies, et pourquoi les crèmes qui promettent d’éclaircir la peau sont un danger pour la santé.</description><content:encoded><![CDATA[<p><img src="https://img.carnetdebal.fr/colorisme-la-hierarchie-silencieuse-des-peaux/1200.jpg" alt="Une dizaine de mains et d’avant-bras aux carnations variées, du plus clair au plus foncé, réunis en cercle, poignets ornés de bracelets de perles colorées."></p><p>Il y a des phrases que l’on entend dans tant de langues qu’elles finissent par sembler naturelles. Au-dessus d’un berceau&nbsp;: «&nbsp;Qu’il est clair, ce bébé.&nbsp;» À une adolescente qui part à la plage&nbsp;: «&nbsp;Ne reste pas trop au soleil, tu vas noircir.&nbsp;» Dans une conversation sur un futur mariage&nbsp;: «&nbsp;Elle est jolie, et en plus elle a la peau claire.&nbsp;» Personne n’y voit de mal. C’est pourtant là, dans ces petites phrases, que se transmet l’une des hiérarchies les plus anciennes et les moins discutées qui soient.</p>
<p>Elle a un nom&nbsp;: le colorisme.</p>
<h2 id="le-colorisme-un-mot-pose-par-alice-walker-en-1983">Le colorisme, un mot posé par Alice Walker en 1983</h2>
<p>C’est la romancière américaine Alice Walker, l’autrice de <em>La Couleur pourpre</em>, qui l’a mis en circulation. Dans un essai repris en 1983 dans son recueil <em>In Search of Our Mothers’ Gardens</em>, elle définit le colorisme comme le traitement préjudiciable ou préférentiel de personnes d’un même groupe, sur la seule base de leur couleur de peau.</p>
<p>La nuance est essentielle. Le racisme sépare des groupes&#8239;; le colorisme trace sa frontière à l’intérieur d’un même groupe, d’une même communauté, d’une même famille. Entre deux sœurs, entre deux cousines, entre deux candidates qui ont les mêmes origines, il favorise systématiquement la plus claire. Il peut s’exercer sans aucune personne blanche dans la pièce, ce qui le rend à la fois plus intime et plus difficile à nommer.</p>
<h2 id="d-ou-vient-la-preference-pour-les-peaux-claires">D’où vient la préférence pour les peaux claires</h2>
<p>Il n’y a pas une origine unique, mais plusieurs histoires qui se sont renforcées.</p>
<p>Dans les sociétés esclavagistes des Amériques, la couleur de peau est devenue un système de classement. Les colonies françaises, comme Saint-Domingue, ont produit toute une nomenclature, mulâtre, quarteron, métis, qui mesurait la part supposée d’ascendance européenne et hiérarchisait les droits en conséquence. Aux États-Unis, la mémoire collective a retenu le «&nbsp;paper bag test&nbsp;», pratique attribuée à certains clubs et institutions de la bourgeoisie noire au début du XX<sup>e</sup> siècle&nbsp;: n’y aurait été admis que celui dont la peau était plus claire qu’un sac en papier kraft. Les historiens discutent de son ampleur réelle. Le fait même que l’expression ait survécu dit quelque chose.</p>
<p>Ailleurs, la peau claire a longtemps été un marqueur social avant d’être un marqueur racial. Dans bien des sociétés, en Asie comme en Europe, elle signalait que l’on ne travaillait pas aux champs, sous le soleil. Les colonisations européennes ont ensuite superposé à ce vieux code de classe une hiérarchie raciale, et les industries de la beauté et du cinéma l’ont diffusée à l’échelle du monde.</p>
<p>Au Maghreb et au Proche-Orient, la peau claire reste souvent associée à la beauté et au rang, notamment au moment des mariages. Les populations noires de ces pays subissent un racisme dont on commence seulement à parler ouvertement. Il serait commode de croire que le colorisme est l’affaire des autres. Il traverse aussi nos familles.</p>
<h2 id="ce-que-le-colorisme-fait-aux-vies">Ce que le colorisme fait aux vies</h2>
<p>Dans les années 1940, les psychologues Kenneth et Mamie Clark présentent à des enfants afro-américains deux poupées identiques, l’une blanche, l’autre noire, et leur demandent laquelle est la plus jolie, laquelle est gentille. Une majorité préfère la poupée blanche. Ces travaux seront cités par la Cour suprême des États-Unis dans l’arrêt <em>Brown v. Board of Education</em> de 1954, qui déclare la ségrégation scolaire inconstitutionnelle. En 2005, une lycéenne new-yorkaise, Kiri Davis, refait l’expérience dans son court documentaire <em>A Girl Like Me</em> et observe des réponses semblables.</p>
<p>Le colorisme a aussi des effets mesurables à l’âge adulte. Une étude menée en Caroline du Nord, publiée en 2011, a montré que les détenues noires à la peau plus claire avaient reçu en moyenne des peines plus courtes que celles à la peau plus foncée. D’autres travaux, aux États-Unis comme ailleurs, ont relevé des écarts du même ordre dans l’emploi ou les revenus.</p>
<p>Il y a surtout ce que les chiffres ne mesurent pas&nbsp;: les enfants comparés à leurs frères et sœurs, les photos de mariage retouchées, les adolescentes qui évitent le soleil l’été. En 2014, lors d’une cérémonie organisée par le magazine <em>Essence</em>, l’actrice Lupita Nyong’o, oscarisée la même année, a raconté avoir prié, enfant, pour se réveiller avec une peau plus claire. Le documentaire <em>Dark Girls</em> (2011) avait déjà recueilli, devant la caméra, de nombreux récits de femmes noires sur ce même sujet.</p>
<blockquote>
<p>Le racisme sépare des groupes&#8239;; le colorisme trace sa frontière à l’intérieur d’une même famille.</p>
</blockquote>
<h2 id="cremes-eclaircissantes-un-danger-pour-la-sante">Crèmes éclaircissantes&nbsp;: un danger pour la santé</h2>
<p>La forme la plus visible du colorisme, et la plus dangereuse, est la dépigmentation volontaire&nbsp;: l’usage de produits pour éclaircir la peau. On la pratique en Afrique de l’Ouest et centrale, où elle porte des noms comme <em>xeesal</em> au Sénégal, en Asie du Sud et de l’Est, et dans les diasporas en Europe, y compris en France.</p>
<p>Les produits en cause contiennent souvent trois types de substances.</p>
<p><strong>L’hydroquinone</strong>, interdite dans les cosmétiques dans l’Union européenne et réservée à des médicaments prescrits. À forte dose ou en usage prolongé, elle peut provoquer des irritations et une ochronose exogène, une pigmentation brun-noir ou bleutée de la peau, l’inverse de l’effet recherché.</p>
<p><strong>Le mercure</strong>, toxique pour les reins et le système nerveux, qui passe à travers la peau. Il est interdit dans les cosmétiques en Europe, et la convention internationale de Minamata, signée en 2013, prévoyait la fin de la fabrication et du commerce des cosmétiques au mercure, dont les crèmes éclaircissantes, à partir de 2020. L’Organisation mondiale de la santé met régulièrement en garde contre ces produits.</p>
<p><strong>Les dermocorticoïdes puissants</strong>, des médicaments détournés de leur usage. Appliqués longtemps sur de grandes surfaces, ils amincissent la peau, provoquent des vergetures, de l’acné, des infections cutanées, et peuvent entraîner des effets sur tout l’organisme&nbsp;: hypertension, diabète, troubles hormonaux.</p>
<p>Ces produits circulent sous le manteau, sur certains marchés ou en ligne, avec des étiquettes incomplètes ou fantaisistes.</p>
<p>Une précision importante&nbsp;: si vous utilisez de tels produits depuis longtemps, ne les arrêtez pas brutalement sans avis médical, surtout s’il s’agit de corticoïdes. Parlez-en à votre médecin ou à un dermatologue, sans crainte d’être jugée. Et si vous souffrez de taches pigmentaires, comme un mélasma ou des marques laissées par l’acné, un dermatologue peut proposer des traitements encadrés.</p>
<blockquote><p class="encadre__t">Crèmes éclaircissantes&nbsp;: les signaux d’alerte</p><ul>
<li>Méfiez-vous des produits qui promettent d’«&nbsp;éclaircir&nbsp;», de «&nbsp;blanchir&nbsp;» ou d’«&nbsp;unifier&nbsp;» le teint et ne portent pas de liste complète d’ingrédients en français.</li>
<li>Ingrédients à fuir&nbsp;: hydroquinone, mercure (parfois sous le nom de <em>calomel</em> ou <em>mercurous chloride</em>), clobétasol, bétaméthasone.</li>
<li>Consultez si la peau s’amincit, se marque de vergetures, noircit par endroits ou s’infecte.</li>
<li>Signalez toujours à votre médecin l’usage de ces produits, même ancien.</li>
<li>En cas d’ingestion accidentelle ou d’intoxication, appelez un centre antipoison ou le 15.</li>
</ul>
</blockquote>
<h2 id="la-representation-un-combat-qui-avance">La représentation, un combat qui avance</h2>
<p>En 2020, Unilever a renommé sa crème Fair &amp; Lovely, vendue depuis les années 1970 en Inde, pour en retirer le mot «&nbsp;fair&nbsp;», clair. Le changement est symbolique, et les critiques n’ont pas manqué de rappeler que le produit, lui, promettait toujours un teint plus lumineux. Il dit tout de même que l’argument ne passe plus aussi facilement.</p>
<p>En France, le livre collectif <em>Noire n’est pas mon métier</em>, paru en 2018 à l’initiative de l’actrice Aïssa Maïga, a réuni seize comédiennes noires et métisses qui racontaient les rôles qu’on leur proposait, ou qu’on ne leur proposait pas. Elles ont monté ensemble les marches du Festival de Cannes cette année-là. Les gammes de fond de teint se sont élargies, les castings se diversifient, lentement. Pour celles qui cherchent, à tout âge, la nuance qui leur va, notre article sur <a href="https://carnetdebal.fr/beaute/trouver-son-rouge-a-levres-a-tout-age/">le rouge à lèvres et les sous-tons de peau</a> part de la peau telle qu’elle est.</p>
<p>Défaire une hiérarchie aussi ancienne ne se fera pas par une campagne publicitaire. Cela commence dans les familles, quand on cesse de complimenter un bébé pour sa clarté&#8239;; dans les bibliothèques d’enfants, quand les héroïnes ont toutes les carnations&#8239;; dans le regard que l’on porte sur sa propre peau, l’hiver comme l’été.</p>
<blockquote><p class="encadre__t">À voir, à lire</p><ul>
<li>Alice Walker, <em>In Search of Our Mothers’ Gardens</em>, 1983.</li>
<li><em>A Girl Like Me</em>, court documentaire de Kiri Davis, 2005.</li>
<li><em>Dark Girls</em>, documentaire de Bill Duke et D. Channsin Berry, 2011.</li>
<li><em>Noire n’est pas mon métier</em>, collectif, Seuil, 2018.</li>
</ul>
</blockquote>
]]></content:encoded><media:content url="https://img.carnetdebal.fr/colorisme-la-hierarchie-silencieuse-des-peaux/sd-169.jpg" medium="image" type="image/jpeg" width="1200" height="675"/></item><item><title>Les chibanias, ces grands-mères venues d’ailleurs</title><link>https://carnetdebal.fr/societe/les-chibanias-ces-grands-meres-venues-d-ailleurs/</link><guid isPermaLink="true">https://carnetdebal.fr/societe/les-chibanias-ces-grands-meres-venues-d-ailleurs/</guid><pubDate>Fri, 30 Oct 2026 09:41:00 GMT</pubDate><dc:creator>Samira Maalouf</dc:creator><category>Société</category><description>On a beaucoup parlé des chibanis, ces travailleurs immigrés vieillis dans les foyers. Bien moins de leurs épouses, arrivées souvent dans les années 1970 avec les enfants et une valise. Elles ont aujourd’hui soixante-dix, quatre-vingts ans ou plus. Portrait collectif de femmes que l’histoire a rangées un peu vite dans la case « épouses ».</description><content:encoded><![CDATA[<p><img src="https://img.carnetdebal.fr/les-chibanias-ces-grands-meres-venues-d-ailleurs/1200.jpg" alt="Les mains d’une femme âgée, bagues aux doigts et manches retroussées, pétrissent une boule de pâte sur une toile cirée saupoudrée de farine, dans la lumière d’une cuisine."></p><p>On les croise au marché, un cabas à roulettes dans une main, un petit-enfant dans l’autre. Elles marchandent en arabe ou en kabyle, répondent en français à l’adolescent qui les accompagne, glissent un mot de portugais ou de turc selon les rues. Elles ont des foulards noués sous le menton ou des cheveux teints au henné, des cartes Vitale usées et des carnets d’adresses écrits par d’autres. À Marseille, à Lyon, à Roubaix, à Saint-Denis, elles sont partout et presque nulle part dans les récits.</p>
<p>On les appelle parfois les chibanias. Le mot dit déjà beaucoup.</p>
<h2 id="chibani-chibania-ce-que-disent-les-mots">Chibani, chibania&nbsp;: ce que disent les mots</h2>
<p><em>Chibani</em> vient de l’arabe maghrébin, où il désigne le vieillard, littéralement celui qui a les cheveux blancs. En France, le mot s’est répandu depuis les années 2000 pour nommer les anciens travailleurs immigrés venus du Maghreb, souvent seuls, vieillis dans les foyers de travailleurs, entre deux rives et deux pensions. Il a donné son nom à des associations, des documentaires, des combats juridiques pour l’accès aux droits.</p>
<p>Son féminin, <em>chibania</em>, circule beaucoup moins. Il désigne ces femmes venues rejoindre un mari, ou parfois venues seules, qui ont vieilli ici dans des appartements HLM plutôt que dans des foyers. Leur relative invisibilité tient sans doute à cela&nbsp;: leur vieillesse s’est déroulée à l’abri des regards, dans des familles, et non dans des institutions que les journalistes et les élus pouvaient visiter. Quand l’Assemblée nationale a constitué une mission d’information sur les immigrés âgés, en 2013, la figure qui dominait le débat public restait celle de l’homme seul en foyer.</p>
<p>Ce texte parle surtout des femmes venues du Maghreb, parce que c’est à elles que le mot s’applique. Mais leurs contemporaines portugaises, espagnoles, turques, maliennes ou sénégalaises ont souvent connu des trajectoires voisines, et une invisibilité comparable.</p>
<h2 id="1976-le-regroupement-familial-l-arrivee">1976, le regroupement familial&nbsp;: l’arrivée</h2>
<p>En juillet 1974, la France suspend l’immigration de travail. Les hommes qui sont déjà là doivent choisir&nbsp;: repartir, ou faire venir leur famille. Le décret du 29 avril 1976 organise le regroupement familial. Le gouvernement tente bien, l’année suivante, de le suspendre&#8239;; en décembre 1978, le Conseil d’État annule cette décision et consacre le droit des étrangers à mener une vie familiale normale.</p>
<p>Beaucoup de femmes arrivent ainsi, souvent avec des enfants en bas âge, dans des villes qu’elles ne connaissent pas, sans parler le français, sans l’avoir choisi pour beaucoup d’entre elles. Certaines étaient arrivées bien avant, dans les années 1950 et 1960, et avaient connu les bidonvilles et les cités de transit. D’autres arriveront après, au fil des mariages.</p>
<p>La cinéaste Yamina Benguigui a raconté cette arrivée deux fois. Dans son documentaire <em>Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin</em> (1997), dont l’un des trois volets est consacré aux mères, elle leur donne longuement la parole. Dans sa fiction <em>Inch’Allah dimanche</em> (2001), elle suit Zouina, qui débarque en 1974 en Picardie avec ses enfants et sa belle-mère pour rejoindre un mari presque inconnu. Le film montre, mieux que bien des études, ce que fut l’isolement des premiers mois&nbsp;: les voisins méfiants, l’appartement comme seul horizon, l’autorité de la belle-famille, et les dimanches où l’on tente de sortir en cachette.</p>
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<p>Elles ont traversé la Méditerranée avec une valise et des enfants, et l’histoire les a rangées dans la case «&nbsp;épouses&nbsp;».</p>
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<h2 id="des-vies-de-travail-que-les-releves-de-carriere-ignorent">Des vies de travail que les relevés de carrière ignorent</h2>
<p>On les a souvent décrites comme des femmes au foyer. Beaucoup l’ont été, avec des familles nombreuses à faire tourner dans des logements trop petits. Mais beaucoup ont aussi travaillé&nbsp;: ménages chez des particuliers ou dans des bureaux, garde d’enfants, confection, cantines, cuisines de restaurants. Une partie de ce travail n’a jamais été déclarée, ou l’a été à temps très partiel.</p>
<p>Le résultat arrive au moment de la retraite. Des carrières courtes, hachées, mal payées donnent des pensions modestes, parfois quasi nulles. Beaucoup vivent de la pension de réversion de leur mari, quand il est décédé, et du minimum vieillesse, l’allocation de solidarité aux personnes âgées. Or l’ASPA est soumise à une condition de résidence stable en France, plus de six mois par an. Pour des femmes dont une partie de la famille vit de l’autre côté de la Méditerranée, cette règle organise le calendrier de la vieillesse&nbsp;: on part l’été, on revient à temps, on garde les billets.</p>
<p>À cela s’ajoute la bataille des papiers. Beaucoup de ces femmes n’ont jamais appris à lire, en français ou en arabe. Pendant des décennies, les démarches passaient par le mari, puis par les enfants. Avec la dématérialisation des services publics, sur laquelle le Défenseur des droits a alerté à plusieurs reprises, un formulaire en ligne peut devenir un mur. Les petites-filles remplissent les dossiers sur leur téléphone, entre deux cours.</p>
<h2 id="le-veuvage-la-solitude-et-ce-qui-la-contredit">Le veuvage, la solitude, et ce qui la contredit</h2>
<p>Les hommes de cette génération, souvent plus âgés que leurs épouses et usés par des métiers physiques, sont nombreux à être partis les premiers. Les chibanias se retrouvent alors veuves dans des appartements où l’on a élevé six enfants, avec des escaliers qui deviennent difficiles, des enfants dispersés en France et ailleurs, et la question de l’avenir, ici ou là-bas.</p>
<p>Il serait pourtant faux de les réduire à leur solitude. Elles ont tissé, en cinquante ans, des réseaux serrés&nbsp;: des voisines avec qui l’on prend le thé, des associations de quartier, des ateliers sociolinguistiques où certaines apprennent à lire le français à soixante-dix ans passés. À Paris, des cafés sociaux sont nés au début des années 2000 pour accueillir les immigrés âgés. Dans bien des familles, la grand-mère reste le point fixe, celle chez qui l’on se retrouve, celle qui sait qui est fâché avec qui. Nous parlons ailleurs de ces <a href="https://carnetdebal.fr/famille/grands-meres-d-aujourd-hui-ni-gateaux-ni-nounous/">grands-mères d’aujourd’hui</a>&nbsp;: celles-là en sont, avec leur histoire propre.</p>
<p>La Toussaint ramène aussi une question dont on parle peu&nbsp;: où reposer. Pendant longtemps, le rapatriement du corps au pays allait de soi. Pour beaucoup de familles, il ne va plus de soi&nbsp;: les enfants et les petits-enfants sont ici, et l’on se demande qui ira fleurir une tombe à mille kilomètres. Les carrés confessionnels que certaines communes ont aménagés dans leurs cimetières rendent ce choix possible. Il reste, pour chacune, une décision intime.</p>
<h2 id="ce-que-les-chibanias-transmettent">Ce que les chibanias transmettent</h2>
<p>Ce qui passe par elles ne figure dans aucun programme scolaire. Une langue, d’abord&nbsp;: l’arabe dialectal, le kabyle, le chleuh, que les petits-enfants comprennent souvent sans le parler. Des gestes&nbsp;: rouler le couscous à la main, pétrir la galette, tracer le henné avant un mariage. Des chants, des proverbes, des remèdes, des histoires de village. Et une manière de tenir debout dans un pays qui ne vous attendait pas.</p>
<p>Leur histoire, elle, commence à être racontée par la génération suivante. Alice Zeniter, dans <em>L’Art de perdre</em> (2017), prix Goncourt des lycéens, retrace trois générations d’une famille arrivée d’Algérie, avec la grand-mère Yema au cœur du récit. Azouz Begag, dans <em>Le Gone du Chaâba</em> (1986), faisait déjà une place à sa mère, dans le bidonville lyonnais de son enfance. Le Musée national de l’histoire de l’immigration, au palais de la Porte Dorée à Paris, conserve des objets, des valises, des photographies de ces arrivées.</p>
<p>Reste le plus simple, et le plus urgent&nbsp;: leur poser des questions pendant qu’il est temps. Où étaient-elles le jour du départ, qu’ont-elles emporté, qu’ont-elles laissé. Ces récits ne remplissent pas encore les livres d’histoire. Ils tiennent dans la mémoire de femmes qui ont aujourd’hui soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix ans, et c’est à nous de les recueillir.</p>
<blockquote><p class="encadre__t">À voir, à lire</p><ul>
<li><em>Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin</em>, documentaire de Yamina Benguigui (1997), en trois volets&nbsp;: les pères, les mères, les enfants.</li>
<li><em>Inch’Allah dimanche</em>, film de Yamina Benguigui (2001).</li>
<li><em>L’Art de perdre</em>, Alice Zeniter, Flammarion, 2017.</li>
<li><em>Le Gone du Chaâba</em>, Azouz Begag, Seuil, 1986.</li>
<li>Le Musée national de l’histoire de l’immigration, palais de la Porte Dorée, Paris 12<sup>e</sup>.</li>
</ul>
</blockquote>
]]></content:encoded><media:content url="https://img.carnetdebal.fr/les-chibanias-ces-grands-meres-venues-d-ailleurs/sd-169.jpg" medium="image" type="image/jpeg" width="1200" height="675"/></item><item><title>Violences conjugales : les signes qui doivent alerter</title><link>https://carnetdebal.fr/societe/violences-conjugales-les-signes-qui-doivent-alerter/</link><guid isPermaLink="true">https://carnetdebal.fr/societe/violences-conjugales-les-signes-qui-doivent-alerter/</guid><pubDate>Fri, 30 Oct 2026 08:21:00 GMT</pubDate><dc:creator>Léa Chambon</dc:creator><category>Société</category><description>Les violences conjugales commencent rarement par un coup. Elles s’installent par petites touches : une remarque, une interdiction, un téléphone fouillé. Reconnaître les signes de l’emprise, savoir qui appeler, et comment soutenir une amie sans la pousser à se refermer.</description><content:encoded><![CDATA[<p><img src="https://img.carnetdebal.fr/violences-conjugales-les-signes-qui-doivent-alerter/1200.jpg" alt="Une chambre plongée dans la pénombre : un rideau sombre noué près d’une fenêtre embuée de pluie, et sur une table de chevet un livre, un petit flacon et un téléphone."></p><p>On imagine la violence conjugale comme une scène&nbsp;: des cris, un coup, une porte qui claque. Elle commence pourtant le plus souvent sans bruit. Par une remarque sur une robe trop courte. Par un mot de passe qu’il faudrait partager «&nbsp;puisqu’on n’a rien à se cacher&nbsp;». Par une amie qu’on voit moins, parce qu’il ne l’aime pas et que ce n’est pas la peine de se disputer pour ça.</p>
<p>Le 25 novembre, journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, ramènera le sujet dans l’actualité. Mais c’est toute l’année que des femmes se demandent, sans oser le formuler, si ce qu’elles vivent est «&nbsp;normal&nbsp;». Cet article est fait pour elles, et pour celles qui s’inquiètent pour une sœur, une collègue, une voisine.</p>
<h2 id="l-emprise-un-piege-qui-se-referme-lentement">L’emprise, un piège qui se referme lentement</h2>
<p>Le mot emprise désigne un mécanisme plus qu’un acte. Petit à petit, l’un des deux partenaires prend le contrôle de la vie de l’autre&nbsp;: ses fréquentations, son argent, ses vêtements, ses horaires, jusqu’à ses pensées. Le sociologue américain Evan Stark a théorisé ce fonctionnement en 2007 sous le nom de «&nbsp;contrôle coercitif&nbsp;»&nbsp;: la violence y est d’abord un système de domination quotidienne, dont les coups ne sont qu’une des armes possibles, et parfois même absente.</p>
<p>La psychologue Lenore Walker avait décrit dès 1979 le «&nbsp;cycle de la violence&nbsp;», toujours utilisé par les associations. Une phase de tension, où la victime marche sur des œufs&#8239;; une crise, verbale, physique ou sexuelle&#8239;; une phase de justification, où l’agresseur rejette la faute sur elle&#8239;; puis une «&nbsp;lune de miel&nbsp;», faite d’excuses et de promesses. Le cycle recommence, de plus en plus vite, et la lune de miel raccourcit.</p>
<p>Comprendre ce cycle aide à comprendre ce qui paraît incompréhensible de l’extérieur&nbsp;: pourquoi tant de femmes restent, partent puis reviennent. Il faut y voir l’effet attendu d’un système conçu pour faire douter et pour isoler, et non une faiblesse de caractère.</p>
<h2 id="les-signes-de-violences-conjugales-qui-doivent-alerter">Les signes de violences conjugales qui doivent alerter</h2>
<p>Aucun signe pris isolément ne suffit à poser un diagnostic. C’est leur accumulation, et surtout la peur qu’ils installent, qui doit alerter.</p>
<p><strong>L’isolement.</strong> Vous voyez de moins en moins vos amies, votre famille. Il les critique, vous fait une scène après chaque sortie, ou s’arrange pour que les visites tournent mal.</p>
<p><strong>Le contrôle.</strong> Il consulte votre téléphone, exige vos codes, veut savoir où vous êtes à toute heure, vérifie vos dépenses, décide de ce que vous portez.</p>
<p><strong>Le dénigrement.</strong> Il vous rabaisse, en privé ou devant les autres, vous traite d’incapable, de folle, d’hystérique. À force, vous finissez par le croire.</p>
<p><strong>La jalousie présentée comme une preuve d’amour.</strong> Elle est souvent la première à apparaître, et la plus facile à excuser.</p>
<p><strong>Les violences économiques.</strong> Il garde votre salaire, votre carte bancaire, vos papiers d’identité, ou vous empêche de travailler.</p>
<p><strong>Les violences sexuelles.</strong> Le couple n’autorise rien. La Cour de cassation a reconnu le viol entre époux en 1990, et depuis 2006 le fait d’être le conjoint ou le partenaire de la victime constitue même une circonstance aggravante.</p>
<p><strong>Les menaces.</strong> Contre vous, contre les enfants, contre un animal, ou chantage au suicide.</p>
<p><strong>La peur.</strong> Vous pesez chaque mot, vous guettez son humeur en rentrant, vous anticipez ses réactions. C’est sans doute le signe le plus sûr.</p>
<p>Les violences psychologiques sont punies par la loi&nbsp;: depuis 2010, le harcèlement moral au sein du couple est un délit. Et certains gestes doivent être pris très au sérieux, même s’ils ne se sont produits qu’une fois&nbsp;: une main serrée autour du cou, une arme montrée, des menaces de mort. Ce sont des signaux de danger grave.</p>
<blockquote>
<p>La violence conjugale commence rarement par un coup. Elle commence par une règle que l’on n’a pas choisie.</p>
</blockquote>
<h2 id="qui-appeler-et-a-quel-moment">Qui appeler, et à quel moment</h2>
<p>Il n’y a pas de «&nbsp;bon moment&nbsp;» pour demander de l’aide, et il n’est pas nécessaire d’avoir décidé de partir pour appeler.</p>
<p><strong>Le 3919, Violences Femmes Info</strong>, est gratuit, anonyme, et répond 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Les écoutantes, formées, ne vous diront pas quoi faire&nbsp;: elles écoutent, informent sur vos droits et orientent vers les associations proches de chez vous. On peut l’appeler simplement pour mettre des mots sur ce qui se passe.</p>
<p><strong>En cas de danger immédiat, composez le 17</strong>, police secours, ou le 112 depuis un portable. Si vous ne pouvez pas parler sans vous mettre en danger, <strong>envoyez un SMS au 114</strong>&nbsp;: ce numéro d’urgence, conçu à l’origine pour les personnes sourdes et malentendantes, est ouvert aux victimes de violences qui ne peuvent pas téléphoner.</p>
<p><strong>Le site arretonslesviolences.gouv.fr</strong> recense les aides près de chez vous et permet d’échanger en ligne, de façon anonyme, avec des policiers ou des gendarmes formés à ces situations.</p>
<p>Si vous décidez de porter plainte, la police et la gendarmerie sont tenues de l’enregistrer. Une association peut vous accompagner. Faites constater vos blessures par un médecin, même légères. Gardez une trace de tout&nbsp;: messages, photos, dates, noms des témoins, dans un endroit qu’il ne peut pas consulter, une messagerie qu’il ne connaît pas ou chez une personne de confiance.</p>
<h2 id="se-proteger-ce-que-prevoit-la-loi">Se protéger&nbsp;: ce que prévoit la loi</h2>
<p><strong>L’ordonnance de protection</strong> est délivrée par le juge aux affaires familiales, y compris sans dépôt de plainte préalable. Depuis une loi de décembre 2019, le juge doit statuer dans un délai de six jours à compter de la fixation de la date d’audience. Elle peut interdire au conjoint violent d’entrer en contact avec vous, vous attribuer le logement du couple, organiser provisoirement la garde des enfants.</p>
<p>La justice peut aussi attribuer un <strong>téléphone grave danger</strong>, qui permet de joindre directement une plateforme d’assistance, ou imposer un <strong>bracelet anti-rapprochement</strong> qui déclenche une alerte quand l’auteur s’approche de la victime.</p>
<p>Depuis décembre 2023, une <strong>aide universelle d’urgence</strong>, versée par la CAF ou la MSA, peut aider financièrement les victimes à quitter le domicile, sous conditions, notamment l’existence d’une ordonnance de protection, d’une plainte ou d’un signalement au procureur.</p>
<p>Si vous préparez un départ, rassemblez discrètement le nécessaire&nbsp;: papiers d’identité ou leurs copies, livret de famille, carte Vitale, ordonnances et médicaments, un peu d’argent, des clés, un chargeur, les numéros utiles notés sur papier. Une amie peut garder ce sac. Pour un hébergement d’urgence, le 115 répond jour et nuit.</p>
<p>Les enfants qui grandissent dans un foyer violent sont eux-mêmes victimes, même lorsqu’ils ne sont pas frappés. Le 119, Allô enfance en danger, répond aussi à toute heure.</p>
<h2 id="aider-une-amie-sans-la-faire-fuir">Aider une amie sans la faire fuir</h2>
<p>Vous soupçonnez qu’une proche vit sous emprise. Votre premier réflexe sera peut-être de lui dire de partir, tout de suite. C’est souvent le plus contre-productif. Elle risque de se sentir jugée, de défendre son compagnon, et de couper le contact avec vous, ce qui l’isolerait un peu plus.</p>
<p>Ce qui aide, d’après les associations spécialisées, est plus modeste et plus patient. Lui dire que vous avez remarqué qu’elle semblait inquiète, et que vous êtes là si elle veut en parler. La croire, sans demander de preuves. Lui répéter que ce n’est pas sa faute, qu’aucun comportement ne justifie la violence. Respecter son rythme&nbsp;: elle connaît mieux que personne le danger, et la période de la séparation est souvent la plus risquée. Rester présente dans sa vie, simplement, pour qu’elle ait une porte où frapper le jour venu. Les <a href="https://carnetdebal.fr/psycho/l-amitie-entre-femmes-apres-quarante-ans/">amitiés entre femmes</a> jouent ici un rôle que rien ne remplace.</p>
<p>Vous pouvez lui donner le 3919, ou l’appeler vous-même&nbsp;: la ligne répond aussi à l’entourage. Proposez de garder ses documents, convenez d’un mot code qui signifie «&nbsp;appelle la police&nbsp;». Ne confrontez pas le conjoint&nbsp;: cela pourrait la mettre en danger. Et si vous êtes témoin de violences, chez une voisine ou dans la rue, appelez le 17.</p>
<p>Les médecins, enfin, ne sont plus tenus au silence dans les situations les plus graves&nbsp;: depuis une loi de juillet 2020, ils peuvent signaler au procureur des violences conjugales sans l’accord de la victime lorsqu’ils estiment que sa vie est en danger immédiat et qu’elle se trouve sous emprise. Certaines femmes sont plus exposées encore et moins entendues&#8239;; nous y consacrons un article sur <a href="https://carnetdebal.fr/societe/femmes-handicapees-les-oubliees-du-feminisme/">les femmes handicapées</a>.</p>
<blockquote><p class="encadre__t">Les numéros à garder</p><ul>
<li>3919&nbsp;: Violences Femmes Info, gratuit et anonyme, 24 h/24 et 7 j/7. L’entourage peut aussi appeler.</li>
<li>17&nbsp;: police secours, en cas de danger immédiat (112 depuis un portable).</li>
<li>114&nbsp;: par SMS, si vous ne pouvez pas parler.</li>
<li>arretonslesviolences.gouv.fr&nbsp;: aides près de chez vous et échange en ligne avec des forces de l’ordre formées.</li>
<li>115&nbsp;: hébergement d’urgence.</li>
<li>119&nbsp;: enfance en danger.</li>
</ul>
</blockquote>
]]></content:encoded><media:content url="https://img.carnetdebal.fr/violences-conjugales-les-signes-qui-doivent-alerter/sd-169.jpg" medium="image" type="image/jpeg" width="1200" height="675"/></item><item><title>Égalité salariale : pourquoi l’écart entre femmes et hommes résiste</title><link>https://carnetdebal.fr/societe/egalite-salariale-pourquoi-l-ecart-resiste/</link><guid isPermaLink="true">https://carnetdebal.fr/societe/egalite-salariale-pourquoi-l-ecart-resiste/</guid><pubDate>Fri, 30 Oct 2026 07:01:00 GMT</pubDate><dc:creator>Léa Chambon</dc:creator><category>Société</category><description>Le principe « à travail égal, salaire égal » est inscrit dans la loi française depuis 1972. L’écart de salaire entre femmes et hommes, lui, n’a jamais disparu. Temps partiel, métiers sous-payés, maternité, index trop indulgent : ce qui le nourrit, et ce que la transparence salariale venue d’Europe pourrait changer.</description><content:encoded><![CDATA[<p><img src="https://img.carnetdebal.fr/egalite-salariale-pourquoi-l-ecart-resiste/1200.jpg" alt="La façade de pierre d’un immeuble de bureaux, la nuit : les fenêtres de l’étage supérieur sont encore éclairées au néon, celles du dessous sont plongées dans le noir."></p><p>Le principe tient en cinq mots, et il a plus d’un demi-siècle. Dès 1957, le traité de Rome inscrivait l’égalité de rémunération entre les femmes et les hommes parmi les règles de la Communauté économique européenne. En France, la loi du 22 décembre 1972 l’a fait entrer dans le Code du travail&nbsp;: à travail égal, salaire égal. La loi Roudy de 1983 a étendu l’exigence à l’égalité professionnelle tout entière. Depuis, chaque gouvernement a eu son plan, sa loi ou son index.</p>
<p>Et pourtant, chaque année, les chiffres de l’INSEE racontent la même histoire. L’écart se réduit lentement, il ne se referme pas. Pour comprendre pourquoi, il faut d’abord savoir de quel écart on parle, car il y en a plusieurs, et ils ne disent pas la même chose.</p>
<h2 id="ecart-de-salaire-femmes-hommes-trois-chiffres-trois-realites">Écart de salaire femmes-hommes&nbsp;: trois chiffres, trois réalités</h2>
<p>L’INSEE mesure l’écart de plusieurs manières. Pour l’année 2022, dans le secteur privé, l’institut établissait que le revenu salarial des femmes était inférieur de près d’un quart à celui des hommes. Ce premier chiffre est le plus brut&nbsp;: il compare tout ce que les unes et les autres ont gagné dans l’année, temps partiel et périodes sans emploi compris.</p>
<p>Si l’on raisonne à temps de travail identique, en équivalent temps plein, l’écart tombe autour de 15&nbsp;%. Il ne tient plus au volume d’heures, mais au fait que les femmes occupent des postes moins bien rémunérés, dans des secteurs moins bien payés, et accèdent moins souvent aux sommets de la hiérarchie.</p>
<p>Enfin, à poste comparable, c’est-à-dire à même profession chez le même employeur, il reste un écart d’environ 4&nbsp;%. C’est le plus difficile à justifier. On le présente souvent comme la part «&nbsp;inexpliquée&nbsp;», celle où se loge la discrimination pure. C’est en partie vrai, mais en partie seulement&nbsp;: il reflète aussi des différences d’ancienneté, de primes, d’heures supplémentaires, de négociation à l’embauche.</p>
<p>Ces trois chiffres ne se contredisent pas. Ils se superposent. Celui qui ne retient que le plus petit en conclut que le problème est presque réglé&#8239;; celle qui ne cite que le plus grand fait comme si tout était discrimination. Les deux se trompent, et la vérité est plus dérangeante&nbsp;: l’écart est fabriqué à toutes les étapes d’une carrière.</p>
<h2 id="le-temps-partiel-premiere-fabrique-de-l-ecart">Le temps partiel, première fabrique de l’écart</h2>
<p>Environ huit salariés à temps partiel sur dix sont des femmes, selon l’INSEE. Une partie de ce temps partiel est choisie, souvent pour s’occuper des enfants, ce qui renvoie directement à la <a href="https://carnetdebal.fr/societe/charge-mentale-quarante-ans-apres-qui-porte-encore-la-maison/">charge mentale et domestique</a> qui pèse encore sur elles. Une autre partie est subie&nbsp;: dans la grande distribution, le nettoyage, l’aide à domicile, les contrats de vingt-quatre ou vingt-huit heures sont la norme, avec des journées coupées en deux et des amplitudes qui interdisent de prendre un second emploi.</p>
<p>Un temps partiel ne coûte pas seulement les heures non payées. Il ralentit l’avancement, éloigne des promotions, réduit les droits au chômage, et se paie une seconde fois à la retraite. La DREES documente chaque année cet écart de pensions, qui prolonge et amplifie celui des salaires.</p>
<h2 id="les-metiers-feminises-payes-moins-parce-qu-ils-sont-feminins">Les métiers féminisés, payés moins parce qu’ils sont féminins</h2>
<p>Les femmes ne sont pas réparties au hasard sur le marché du travail. Elles sont très majoritaires parmi les aides-soignantes, les aides à domicile, les assistantes maternelles, les secrétaires, les agentes d’entretien. Or ces métiers, essentiels, figurent parmi les moins bien rémunérés.</p>
<p>L’explication tient en partie à une idée tenace&nbsp;: les compétences mobilisées y passent pour naturelles. Rassurer une personne âgée, apaiser un enfant, gérer l’agenda d’un service, tout cela relèverait du tempérament plus que de la qualification. Personne ne dit d’un technicien de maintenance qu’il a «&nbsp;un don&nbsp;» pour les machines&#8239;; on le dit volontiers d’une auxiliaire de puériculture avec les bébés. Ce qui est réputé inné ne se paie pas.</p>
<h2 id="maternite-le-moment-ou-les-trajectoires-se-separent">Maternité&nbsp;: le moment où les trajectoires se séparent</h2>
<p>Les économistes ont un nom pour ce phénomène&nbsp;: la pénalité de l’enfant. Les travaux d’Henrik Kleven, de Camille Landais et de leurs coauteurs, menés d’abord sur des données danoises, ont montré qu’avant le premier enfant, les revenus des femmes et des hommes évoluent de manière comparable. Après la naissance, ceux des mères décrochent durablement, tandis que ceux des pères ne bougent presque pas. Le même schéma a été retrouvé dans de nombreux pays.</p>
<p>L’Américaine Claudia Goldin, prix Nobel d’économie en 2023 pour ses recherches sur la place des femmes sur le marché du travail, en a donné une lecture éclairante dans <em>Career and Family</em> (2021). Une large part de l’écart restant tient à ce qu’elle appelle le travail «&nbsp;glouton&nbsp;»&nbsp;: des postes très bien payés qui exigent une disponibilité totale, les soirées, les déplacements, les réponses à minuit. Dans un couple avec enfants, il est rationnel que l’un des deux prenne ce poste et que l’autre assure les arrières. Le plus souvent, c’est elle qui assure les arrières.</p>
<blockquote>
<p>L’écart ne naît pas d’une seule injustice&nbsp;: il se fabrique à chaque étape d’une carrière, et la naissance d’un enfant en est le grand accélérateur.</p>
</blockquote>
<h2 id="l-index-de-l-egalite-professionnelle-utile-mais-trop-indulge">L’index de l’égalité professionnelle, utile mais trop indulgent</h2>
<p>Créé par la loi du 5 septembre 2018 dite «&nbsp;Avenir professionnel&nbsp;», l’index de l’égalité professionnelle oblige les entreprises d’au moins cinquante salariés à calculer et publier chaque année, au plus tard le 1<sup>er</sup> mars, une note sur 100. Elle agrège plusieurs indicateurs&nbsp;: écart de rémunération, écarts d’augmentations et de promotions, augmentation au retour de congé de maternité, nombre de femmes parmi les dix plus hautes rémunérations. En dessous de 75 points, l’entreprise doit prendre des mesures correctives, sous peine d’une pénalité financière pouvant atteindre 1&nbsp;% de sa masse salariale.</p>
<p>L’outil a eu un mérite&nbsp;: obliger les directions à regarder leurs chiffres. Mais syndicats et chercheuses lui reprochent sa générosité. Sa méthode de calcul tolère des écarts, compare par grandes catégories et laisse de nombreuses entreprises afficher des notes confortables alors même que leurs salariées constatent des différences. Une bonne note ne prouve pas l’égalité&#8239;; elle prouve que l’entreprise passe le test tel qu’il a été conçu.</p>
<p>La loi Rixain de décembre 2021 a ajouté un autre levier, en imposant aux grandes entreprises des quotas progressifs de femmes parmi leurs cadres dirigeants.</p>
<h2 id="transparence-salariale-ce-que-change-la-directive-europeenne">Transparence salariale&nbsp;: ce que change la directive européenne</h2>
<p>Le changement le plus profond pourrait venir de Bruxelles. La directive européenne sur la transparence des rémunérations, adoptée le 10 mai 2023, part d’un constat simple&nbsp;: on ne peut pas contester un écart que l’on ne connaît pas. Les États membres avaient jusqu’au 7 juin 2026 pour la transposer dans leur droit.</p>
<p>Le texte prévoit notamment que les candidates connaissent la rémunération ou la fourchette de salaire du poste avant l’entretien, et interdit à l’employeur de les interroger sur leur salaire passé, qui reproduit mécaniquement les écarts antérieurs. Chaque salariée pourra demander les niveaux de rémunération moyens, ventilés par sexe, des personnes qui effectuent le même travail ou un travail de même valeur. Les clauses interdisant de parler de son salaire ne pourront plus lui être opposées.</p>
<p>Les entreprises d’au moins cent salariés devront publier leur écart de rémunération, selon un calendrier qui commence par les plus grandes&nbsp;: celles de deux cent cinquante salariés et plus rendront un premier rapport en 2027. Lorsqu’un écart d’au moins 5&nbsp;% ne peut être justifié par des critères objectifs et n’est pas corrigé, une évaluation conjointe avec les représentants du personnel devient obligatoire. En cas de litige, c’est à l’employeur de prouver qu’il n’y a pas eu discrimination.</p>
<p>La notion de «&nbsp;travail de même valeur&nbsp;» est la plus prometteuse. Elle oblige à comparer des postes différents à partir de critères comme les compétences, les efforts, les responsabilités et les conditions de travail. C’est exactement ce qui permettrait de poser la question des métiers féminisés sous-payés. Selon le calendrier et la forme de la transposition, certaines de ces obligations peuvent déjà s’appliquer dans votre entreprise ou arriver dans les mois qui viennent&nbsp;: renseignez-vous auprès de vos représentants du personnel.</p>
<blockquote><p class="encadre__t">Si vous pensez être moins payée qu’un collègue</p><ul>
<li>Consultez l’index de votre entreprise&nbsp;: il doit être publié sur son site chaque année, au plus tard le 1<sup>er</sup> mars.</li>
<li>Parlez-en aux représentants du personnel (CSE) ou à un syndicat&nbsp;: ils ont accès à des données que vous n’avez pas.</li>
<li>Rassemblez les éléments&nbsp;: fiches de paie, fiche de poste, entretiens annuels, échanges écrits.</li>
<li>Le Défenseur des droits peut être saisi gratuitement pour toute discrimination&nbsp;: antidiscriminations.fr ou le 39 28.</li>
<li>L’inspection du travail et le conseil de prud’hommes sont compétents. L’action en réparation d’une discrimination se prescrit par cinq ans à compter de sa révélation.</li>
</ul>
</blockquote>
<h2 id="ce-qui-ferait-vraiment-bouger-les-lignes">Ce qui ferait vraiment bouger les lignes</h2>
<p>Aucune mesure isolée ne refermera l’écart, puisqu’il se forme à plusieurs endroits à la fois. Il faudrait que la transparence devienne la règle et non l’exception&#8239;; que les métiers du soin et du service soient payés pour les compétences qu’ils mobilisent&#8239;; que le temps partiel cesse d’être l’horizon de tant d’emplois peu qualifiés&#8239;; que les pères prennent leur part, dès la naissance, pour que la pénalité de l’enfant cesse de ne frapper que les mères.</p>
<p>Rien de tout cela n’est hors de portée. Les écarts se sont déjà réduits, ce qui prouve qu’ils ne sont pas une loi de la nature. Ils résultent de décisions et de grilles salariales écrites par des gens. D’autres gens peuvent les réécrire.</p>
]]></content:encoded><media:content url="https://img.carnetdebal.fr/egalite-salariale-pourquoi-l-ecart-resiste/sd-169.jpg" medium="image" type="image/jpeg" width="1200" height="675"/></item><item><title>Charge mentale : quarante ans après, qui porte encore la maison ?</title><link>https://carnetdebal.fr/societe/charge-mentale-quarante-ans-apres-qui-porte-encore-la-maison/</link><guid isPermaLink="true">https://carnetdebal.fr/societe/charge-mentale-quarante-ans-apres-qui-porte-encore-la-maison/</guid><pubDate>Fri, 30 Oct 2026 05:41:00 GMT</pubDate><dc:creator>Léa Chambon</dc:creator><category>Société</category><description>En 1984, une sociologue mettait un nom sur la liste invisible que les femmes tiennent dans leur tête. Plus de quarante ans plus tard, la charge mentale est entrée dans le langage courant, mais pas encore dans le partage des tâches. Ce que disent les enquêtes, et ce qui fait vraiment bouger les choses.</description><content:encoded><![CDATA[<p><img src="https://img.carnetdebal.fr/charge-mentale-quarante-ans-apres-qui-porte-encore-la-maison/1200.jpg" alt="Une rangée de serviettes et de draps, blancs, crème ou bleu ciel, sèche au soleil sur un fil, retenue par des pinces de couleur devant un vieux mur de pierre."></p><p>Mardi, 18 h 40. Le rendez-vous chez l’orthodontiste est jeudi, le coupon de la sortie scolaire doit être rendu vendredi, il n’y a plus de lessive, et la belle-mère fête ses soixante-dix ans dans trois semaines&nbsp;: il faudra un cadeau. Personne n’a rien demandé à personne. Pourtant, quelqu’un dans la maison tient cette liste à jour sans l’avoir écrite nulle part. Dans la plupart des couples hétérosexuels, ce quelqu’un est une femme.</p>
<p>Ce travail-là a un nom depuis plus de quarante ans. Il a longtemps dormi dans les revues savantes, puis il en est sorti d’un coup, porté par une bande dessinée. Reste à savoir ce que le mot a changé dans les cuisines.</p>
<h2 id="un-concept-ne-dans-une-revue-de-sociologie-en-1984">Un concept né dans une revue de sociologie, en 1984</h2>
<p>En 1984, la sociologue Monique Haicault publie dans la revue <em>Sociologie du travail</em> un article au titre d’une sobriété trompeuse&nbsp;: «&nbsp;La gestion ordinaire de la vie en deux&nbsp;». Elle s’intéresse aux femmes qui travaillent à l’extérieur tout en faisant tourner un foyer, et elle décrit ce qu’aucune fiche de poste ne mentionne&nbsp;: l’effort permanent de coordination entre deux mondes, le bureau ou l’atelier d’un côté, la maison de l’autre. Anticiper, ajuster sans cesse. Elle appelle cela la charge mentale.</p>
<p>L’intuition est simple et elle est dure. Le travail domestique ne se mesure pas seulement en heures passées à repasser ou à éplucher. Il continue quand les mains sont occupées ailleurs, en réunion ou au milieu de la nuit. Il ne s’arrête jamais vraiment, puisqu’il consiste précisément à ne rien oublier.</p>
<p>Outre-Atlantique, l’Américaine Arlie Hochschild publie en 1989 <em>The Second Shift</em>, consacré à la «&nbsp;deuxième journée&nbsp;» des mères salariées. Deux ans plus tôt, l’anthropologue Micaela di Leonardo avait décrit dans la revue <em>Signs</em> un autre pan de cette charge, qu’elle appelait le <em>kin work</em>&nbsp;: entretenir les liens familiaux, envoyer les cartes, se souvenir des anniversaires, organiser les fêtes. Un travail qui ne se voit que lorsqu’il n’est pas fait.</p>
<h2 id="2017-fallait-demander-la-bande-dessinee-qui-a-tout-declenche">2017, «&nbsp;Fallait demander&nbsp;»&nbsp;: la bande dessinée qui a tout déclenché</h2>
<p>Pendant trente ans, le mot reste confiné aux bibliothèques universitaires. Au printemps 2017, la dessinatrice Emma publie sur son blog une bande dessinée intitulée «&nbsp;Fallait demander&nbsp;». On y voit une femme qui reçoit des invités, surveille une casserole, nourrit les enfants, pendant que son compagnon, plein de bonne volonté, attend qu’on lui dise quoi faire. La casserole déborde. «&nbsp;Fallait demander&nbsp;», dit-il.</p>
<p>Tout l’intérêt de la planche est là&nbsp;: demander, c’est déjà assumer la charge. Celle qui demande reste la cheffe de projet, celle qui sait ce qui manque, qui délègue, puis qui vérifie. La bande dessinée est massivement partagée, reprise ensuite en album, et le mot de Monique Haicault entre en quelques semaines dans les conversations de bureau et les dîners de famille. La même année, la journaliste Titiou Lecoq publie <em>Libérées&#8239;! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale</em>, qui fait du sujet une question politique à part entière.</p>
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<p>Demander, c’est déjà porter&nbsp;: il faut savoir quoi demander, à qui, et pour quand.</p>
</blockquote>
<h2 id="ce-que-mesurent-les-enquetes-emploi-du-temps-de-l-insee">Ce que mesurent les enquêtes Emploi du temps de l’INSEE</h2>
<p>Pour objectiver le partage des tâches, la statistique publique dispose d’un outil précieux&nbsp;: les enquêtes Emploi du temps de l’INSEE. Des milliers de personnes y remplissent un carnet où elles notent, par tranches de dix minutes, ce qu’elles font de leur journée. Les chiffres de référence, les plus cités, proviennent de l’enquête de 2010.</p>
<p>Ses conclusions sont nettes. Selon l’INSEE, les femmes y assuraient 64&nbsp;% des tâches domestiques et 71&nbsp;% des tâches parentales. L’écart s’était réduit depuis le milieu des années 1980, mais surtout parce que les femmes consacraient moins de temps au ménage et à la cuisine, et beaucoup moins parce que les hommes en faisaient davantage. Les appareils ménagers et les plats préparés y sont sans doute pour plus que la conversion des maris.</p>
<p>Ces chiffres ont une limite, et elle est de taille&nbsp;: ils comptent le temps passé à faire, pas le temps passé à penser. La charge mentale échappe largement aux carnets. On peut noter «&nbsp;courses, 45 minutes&nbsp;», pas «&nbsp;vérifier mentalement, en réunion, s’il reste du lait&nbsp;». Si l’on ajoute cette part invisible, le déséquilibre mesuré est vraisemblablement un plancher, pas un plafond.</p>
<h2 id="pourquoi-la-charge-mentale-resiste-au-partage-des-taches">Pourquoi la charge mentale résiste au partage des tâches</h2>
<p>Le paradoxe est connu. Les jeunes couples se déclarent volontiers égalitaires, et beaucoup le sont réellement, jusqu’à un moment précis&nbsp;: l’arrivée du premier enfant. Les travaux de démographes et d’économistes convergent sur ce point. C’est là que les trajectoires se séparent, que la mère réduit son temps de travail plus souvent que le père, et que s’installent des habitudes qui ne se défont plus. Celle qui a pris le congé le plus long connaît le calendrier des vaccins&#8239;; le pli est pris. Nous y revenons dans notre enquête sur <a href="https://carnetdebal.fr/societe/egalite-salariale-pourquoi-l-ecart-resiste/">l’écart de salaire entre les femmes et les hommes</a>.</p>
<p>Il y a aussi une question de normes. Une maison mal tenue, un enfant sans bonnet, un anniversaire oublié restent socialement imputés à la femme du foyer. Le regard des autres ne pèse pas de la même façon sur les deux membres du couple, et chacun le sait sans avoir besoin de le dire.</p>
<p>Enfin, la charge mentale se reproduit par délégation. Tant que l’un des deux distribue les tâches et que l’autre les exécute, l’égalité apparente du «&nbsp;on fait moitié-moitié&nbsp;» masque une asymétrie complète&nbsp;: l’un pense, l’autre aide. Le vocabulaire le trahit d’ailleurs. Celui qui «&nbsp;aide à la maison&nbsp;» parle comme un invité.</p>
<p>Elle ne s’arrête pas quand les enfants partent. Elle se déplace vers les parents vieillissants, les rendez-vous médicaux d’une mère, les papiers d’un père veuf, et revient là encore plus souvent aux filles qu’aux fils. Elle prend aussi des formes particulières chez les mères seules, qui la portent sans personne à qui déléguer quoi que ce soit, et elle n’épargne pas les couples de femmes, même si la répartition y est souvent plus discutée.</p>
<h2 id="partager-la-charge-mentale-ce-qui-fonctionne-vraiment">Partager la charge mentale&nbsp;: ce qui fonctionne vraiment</h2>
<p>Quelques pistes ont fait leurs preuves, à condition d’être prises au sérieux.</p>
<p><strong>Dresser l’inventaire à deux.</strong> Un soir, sur une feuille, tout ce qui fait tourner la maison&nbsp;: pas seulement «&nbsp;faire les courses&nbsp;», mais «&nbsp;savoir ce qui manque&nbsp;», «&nbsp;choisir les menus&nbsp;», «&nbsp;penser aux chaussures d’hiver&nbsp;». La liste surprend presque toujours celui qui la découvre.</p>
<p><strong>Confier des domaines entiers, pas des tâches.</strong> C’est la proposition de l’Américaine Eve Rodsky dans <em>Fair Play</em> (2019)&nbsp;: chaque responsabilité comprend la conception, la planification et l’exécution. Celui qui prend en charge le linge ne se contente pas de lancer la machine quand on le lui dit&#8239;; il s’aperçoit qu’il n’y a plus de lessive et en rachète. Les vaccins, les cadeaux d’anniversaire, la relation avec l’école peuvent ainsi changer de titulaire, complètement.</p>
<p><strong>Accepter que ce soit fait autrement.</strong> Transférer un domaine, c’est renoncer à le contrôler. La serviette pliée en trois au lieu de deux n’est pas une faute. Le contrôle permanent, souvent vécu comme une exigence de qualité, est aussi une manière de garder la charge.</p>
<p><strong>Profiter des moments où tout se fixe.</strong> La naissance d’un enfant en est un. Depuis juillet 2021, le congé de paternité et d’accueil de l’enfant atteint vingt-huit jours, dont sept obligatoires, en comptant les trois jours du congé de naissance. Un père qui passe ces semaines seul avec le nourrisson, et pas seulement en renfort, apprend ce que personne ne lui aurait expliqué.</p>
<p><strong>Se reposer la question régulièrement.</strong> Les équilibres bougent&nbsp;: un nouveau poste, un déménagement, un parent malade. Une conversation tous les six mois coûte moins qu’une rancune qui s’installe. Et pour celles qui ont du mal à refuser de tout prendre, nos conseils pour <a href="https://carnetdebal.fr/psycho/savoir-dire-non-sans-se-justifier/">savoir dire non sans se justifier</a> valent aussi à la maison.</p>
<blockquote><p class="encadre__t">Pour aller plus loin</p><ul>
<li>Monique Haicault, «&nbsp;La gestion ordinaire de la vie en deux&nbsp;», <em>Sociologie du travail</em>, 1984&nbsp;: l’article fondateur.</li>
<li>Emma, «&nbsp;Fallait demander&nbsp;», bande dessinée publiée en 2017 sur son blog, puis en album.</li>
<li>Titiou Lecoq, <em>Libérées&#8239;! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale</em>, Fayard, 2017.</li>
<li>Eve Rodsky, <em>Fair Play</em>, 2019&nbsp;: une méthode concrète de répartition par domaines.</li>
<li>Les enquêtes Emploi du temps de l’INSEE, consultables sur insee.fr.</li>
</ul>
</blockquote>
<h2 id="ce-que-le-mot-a-change-et-ce-qu-il-n-a-pas-change">Ce que le mot a changé, et ce qu’il n’a pas changé</h2>
<p>Nommer, c’est déjà beaucoup. Avant 2017, des millions de femmes éprouvaient une fatigue diffuse sans pouvoir la désigner&#8239;; elles disaient «&nbsp;je suis débordée&nbsp;», et on leur répondait qu’elles s’organisaient mal. Le mot leur a donné un argument. Il a aussi permis à des hommes de comprendre ce qu’on leur reprochait, ce qui est la condition minimale pour changer.</p>
<p>Mais un mot n’a jamais vidé un panier de linge. La charge mentale pèse sur la carrière, sur la santé, sur le <a href="https://carnetdebal.fr/sante/sommeil-des-femmes-pourquoi-nous-dormons-moins-bien/">sommeil des femmes</a>, qui se réveillent pour y penser. Elle ne se réglera ni par une application de liste partagée ni par la bonne volonté d’un soir. Elle se règle quand celui qui n’y pensait pas se met à y penser seul, sans qu’on le lui demande. Monique Haicault l’avait écrit en 1984. Il serait temps de lui donner raison dans les faits.</p>
]]></content:encoded><media:content url="https://img.carnetdebal.fr/charge-mentale-quarante-ans-apres-qui-porte-encore-la-maison/sd-169.jpg" medium="image" type="image/jpeg" width="1200" height="675"/></item><item><title>Ce que chaque âge sait que les autres ignorent</title><link>https://carnetdebal.fr/societe/ce-que-chaque-age-sait-que-les-autres-ignorent/</link><guid isPermaLink="true">https://carnetdebal.fr/societe/ce-que-chaque-age-sait-que-les-autres-ignorent/</guid><pubDate>Fri, 30 Oct 2026 05:36:00 GMT</pubDate><dc:creator>Inès d’Albret</dc:creator><category>Société</category><description>Chaque âge regarde le monde depuis son étage, et chacun voit ce que les autres ne voient pas. Décennie après décennie, de dix-sept à cent ans, un inventaire de ces savoirs qui ne circulent pas, en compagnie des femmes qui en ont fait des œuvres.</description><content:encoded><![CDATA[<p><img src="https://img.carnetdebal.fr/ce-que-chaque-age-sait-que-les-autres-ignorent/1200.jpg" alt="Au premier plan, une très vieille femme au foulard bleu et une fillette coiffée d’un bonnet brodé de pompons rouges posent joue contre joue, devant une foule de femmes de tous âges en habits de fête."></p><p>Il existe dans tout magazine féminin une page que l’on saute&nbsp;: celle qui n’a pas été écrite pour notre âge. À dix-sept ans, on tourne sans les lire les conseils sur la ménopause&#8239;; à soixante-dix, on soupire devant le dossier consacré au premier emploi. Chacune lit sa tranche et ignore les autres, comme on traverse sans les voir les étages d’un immeuble où l’on n’habite pas. C’est dommage, car chaque étage a sa vue.</p>
<p>Ce que l’on sait à un âge donné tient moins à la sagesse, ce mot qu’on distribue aux vieilles dames comme on leur tend un plaid, qu’à la position&nbsp;: d’où l’on regarde, ce qu’on a déjà traversé, ce qui reste devant soi. Une femme de vingt-cinq ans sait des choses qu’une femme de quatre-vingts ans a sues, puis oubliées. L’inverse est vrai aussi, et on le dit moins. Nous avons voulu faire l’inventaire de ces savoirs qui ne passent pas d’un âge à l’autre, en nous appuyant sur celles qui en ont fait des livres, des films, et jusqu’à des araignées de bronze. Et, puisque chaque âge est aussi une date de naissance, sur ce que le siècle a fait de chacune.</p>
<h2 id="a-dix-sept-ans-on-sait-qu-un-apres-midi-peut-durer-cent-ans">À dix-sept ans, on sait qu’un après-midi peut durer cent ans</h2>
<p>À dix-sept ans, on sait une chose que les adultes ont oubliée&nbsp;: le temps est immense. Un dimanche peut contenir une vie entière, l’ennui a une texture, l’attente d’un message occupe une semaine. On sait aussi, mieux que quiconque, comment parle le monde présent, ses musiques, ses codes, ses ironies, que les aînées déchiffrent avec retard.</p>
<p>Françoise Sagan avait dix-huit ans quand parut <em>Bonjour tristesse</em>, en 1954. Le livre fit scandale moins par ce qu’il racontait que par qui le racontait&nbsp;: une jeune fille qui parlait du désir et de la cruauté avec une précision que les adultes croyaient réservée à leur âge. Trente ans plus tard, Marguerite Duras, à soixante-dix ans, écrivait dès la première page de <em>L’Amant</em> une phrase qui semble lui répondre&nbsp;: «&nbsp;À dix-huit ans il était déjà trop tard.&nbsp;» Les deux ont raison. La jeune fille de dix-sept ans sait que rien n’est joué&#8239;; la femme de soixante-dix sait que tout l’était déjà. Il faut toute une vie pour comprendre que ces deux certitudes cohabitent.</p>
<p>Une lectrice de dix-sept ans, aujourd’hui, est née en 2009. Elle n’a jamais connu un monde sans téléphone dans la poche, et elle sait, avec une acuité que ses grands-mères n’avaient pas à son âge, ce que coûte le regard des autres quand il est permanent.</p>
<h2 id="a-vingt-cinq-ans-on-sait-tout-recommencer">À vingt-cinq ans, on sait tout recommencer</h2>
<p>À vingt-cinq ans, on sait que rien n’est définitif. On change de ville, de métier, d’amour, de coupe de cheveux, sans que rien de tout cela ne paraisse fatal. On sait vivre avec peu, compter son loyer au centime, dîner de pâtes en refaisant le monde, et s’en trouver heureuse. Ce savoir-là se perd plus tard, avec le confort, et on le regrette sans toujours se l’avouer.</p>
<p>Agnès Varda avait vingt-six ans quand elle tourna <em>La Pointe Courte</em>, dans un quartier de pêcheurs de Sète, en ayant vu, de son propre aveu, très peu de films. Son ignorance fut sa liberté&nbsp;: le film est souvent tenu pour un précurseur de la Nouvelle Vague. Ce que sait la femme de vingt-cinq ans, c’est précisément cela&nbsp;: qu’on peut se lancer sans savoir, et que l’audace tient parfois lieu de métier. Ce qu’elle ignore encore, c’est que ses hésitations ne sont pas du temps perdu.</p>
<h2 id="a-trente-cinq-ans-on-sait-ce-que-coute-une-heure">À trente-cinq ans, on sait ce que coûte une heure</h2>
<p>À trente-cinq ans, le temps devient une arithmétique. Le travail, les enfants pour celles qui en ont, la question des enfants pour celles qui n’en ont pas et à qui l’on ne cesse de la poser, les parents qui commencent à vieillir&nbsp;: on sait faire tenir beaucoup de choses dans une journée, et l’on sait exactement ce que cela coûte.</p>
<p>On sait aussi le moment où l’on cesse d’être regardée pour commencer à regarder. C’est tout le sujet de <em>Cléo de 5 à 7</em>, que Varda tourna à trente-trois ans, en 1961, et qui sortit l’année suivante. Une jeune chanteuse attend les résultats d’un examen médical et traverse Paris, presque en temps réel. Au début, elle se mire dans toutes les glaces&#8239;; à la fin, elle voit enfin les autres. Colette, elle, avait trente-trois ans quand elle quitta Willy, le mari qui signait ses livres, et monta sur les planches du music-hall. Le Tout-Paris s’en indigna. Elle commençait sa vraie vie.</p>
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<p>Il faut toute une vie pour comprendre que ces deux certitudes cohabitent.</p>
</blockquote>
<h2 id="a-quarante-cinq-ans-on-sait-que-son-avis-compte">À quarante-cinq ans, on sait que son avis compte</h2>
<p>À quarante-cinq ans, on a de l’autorité, et l’on commence à s’en servir. On a vu assez de réunions pour savoir qui parle pour ne rien dire&#8239;; on a assez vécu pour ne plus demander la permission. Le corps, lui, change à nouveau, et l’on découvre une forme d’invisibilité dans la rue, que certaines vivent comme une blessure et d’autres comme un repos.</p>
<p>Simone de Beauvoir avait quarante et un ans quand elle publia <em>Le Deuxième Sexe</em>, en 1949, et la phrase qui en est restée, «&nbsp;On ne naît pas femme&nbsp;: on le devient&nbsp;», est celle d’une femme qui avait eu le temps d’observer comment on le devient. Simone Veil en avait quarante-sept quand elle défendit, en novembre 1974, le projet de loi sur l’interruption volontaire de grossesse, devant une Assemblée presque entièrement masculine, sous les insultes de certains députés. On ne fait pas cela à vingt ans. On le fait quand on sait ce que l’on vaut et que l’on n’attend plus d’être aimée de tous.</p>
<p>Une femme de quarante-cinq ans, aujourd’hui, est née en 1981. Elle a grandi avec l’idée que les études, le travail et l’indépendance allaient de soi, et elle sait mieux que personne combien il reste à faire pour qu’ils aillent vraiment de soi.</p>
<h2 id="a-cinquante-cinq-ans-on-sait-qu-on-annonce-toujours-la-fin-t">À cinquante-cinq ans, on sait qu’on annonce toujours la fin trop tôt</h2>
<p>Curieuse coïncidence&nbsp;: deux des plus grandes écrivaines françaises ont, à cinquante-cinq ans, écrit des adieux. Colette publie <em>La Naissance du jour</em> en 1928. Elle y annonce son renoncement à l’amour, et ouvre le livre sur une lettre de sa mère, Sido, qui décline une invitation parce qu’un cactus rose, chez elle, va peut-être fleurir, et qu’à son âge elle ne le verra peut-être pas fleurir deux fois. Sept ans plus tard, Colette épousait Maurice Goudeket, de seize ans son cadet.</p>
<p>Beauvoir, en 1963, achève <em>La Force des choses</em> sur un constat amer&nbsp;: elle mesure, écrit-elle, à quel point elle a été «&nbsp;flouée&nbsp;». Elle a vécu ensuite vingt-trois ans, écrit plusieurs livres, rédigé en 1971 le Manifeste des 343, où des femmes déclaraient avoir avorté, et pris part à toutes les batailles de son temps.</p>
<p>Ce que sait la femme de cinquante-cinq ans, c’est la mélancolie des choses qui se terminent&nbsp;: la fertilité, parfois un couple, souvent l’illusion qu’on a encore tout le temps. Ce qu’elle ignore, et que savent ses aînées, c’est la suite. Les fins se déclarent toujours trop tôt.</p>
<h2 id="a-soixante-cinq-ans-on-sait-que-les-autres-vous-ont-vue-viei">À soixante-cinq ans, on sait que les autres vous ont vue vieillir avant vous</h2>
<p>En 1970, à soixante-deux ans, Beauvoir publie <em>La Vieillesse</em>, un livre énorme et sans précédent, qui commence par constater le silence dont la société entoure le grand âge. Elle y décrit une expérience que toute femme de soixante-cinq ans reconnaîtra&nbsp;: la vieillesse nous est révélée par le regard des autres bien avant que nous la sentions. De l’intérieur, on ne se sent pas vieille. C’est ce qu’elle appelle, après Sartre, un «&nbsp;irréalisable&nbsp;»&nbsp;: une réalité qui existe pour autrui et que l’on ne parvient pas à habiter soi-même. On se croise dans une vitrine et l’on cherche qui est cette dame.</p>
<p>À soixante-cinq ans, on sait aussi une chose que les femmes de trente-cinq ans ne peuvent pas imaginer&nbsp;: un agenda vide est un luxe. Le temps redevient à soi, pour la première fois depuis l’enfance.</p>
<p>Une femme de soixante-cinq ans, aujourd’hui, est née en 1961, dans un pays où une femme mariée ne pouvait ni exercer une profession ni ouvrir un compte en banque sans l’accord de son mari. La loi qui a changé cela date de 1965. Elle se souvient d’un monde que ses petites-filles prennent pour de la préhistoire, et elle sait à quel point il est récent.</p>
<figure class="wide"><div class="ph"><picture><img src="https://img.carnetdebal.fr/ce-que-chaque-age-sait-que-les-autres-ignorent-2/1200.jpg?v=a4714f" width="1200" height="800" alt="Une main âgée et une main jeune, aux ongles vernis de rouge, effleurent ensemble une rose rouge épanouie sur un fond de feuillage sombre." style="object-position:45% 50%;background:#281818" loading="lazy" decoding="async"></picture></div><figcaption>Deux mains, deux âges, la même rose. <span class="credit">Photo&nbsp;: <a href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Touching_the_rose_(Unsplash).jpg" rel="noopener">Jake Thacker jaketthacker</a>, Unsplash via Wikimedia Commons (<a href="http://creativecommons.org/publicdomain/zero/1.0/deed.en" rel="license noopener">CC0</a>)</span></figcaption></figure>
<h2 id="a-soixante-quinze-ans-on-sait-ce-qui-ne-vaut-pas-la-peine">À soixante-quinze ans, on sait ce qui ne vaut pas la peine</h2>
<p>À soixante-quinze ans, on a fait le tri. On sait ce qui mérite qu’on s’inquiète et ce qui n’en vaut pas la peine, c’est-à-dire presque tout. L’opinion des autres pèse moins lourd, et cette légèreté ressemble à de l’insolence.</p>
<p>Marguerite Yourcenar avait soixante-seize ans quand elle fut élue à l’Académie française, en 1980, première femme admise sous la Coupole depuis la fondation de la Compagnie en 1635. Elle vivait alors loin de Paris, sur une île du Maine, aux États-Unis, et l’on dit qu’elle accueillit l’honneur avec une certaine distance. Agnès Varda, en 2003, à soixante-quinze ans, se présenta à la Biennale de Venise déguisée en pomme de terre, pour une installation consacrée aux patates. Trois ans plus tôt, dans <em>Les Glaneurs et la Glaneuse</em>, elle avait filmé sa propre main avec une petite caméra numérique, ses taches, ses rides, avec la curiosité d’une entomologiste et sans une once d’apitoiement.</p>
<p>Voilà ce que sait la femme de soixante-quinze ans&nbsp;: que le ridicule est une notion de jeunes gens, et que le corps qui change peut être regardé comme un paysage.</p>
<h2 id="a-quatre-vingt-cinq-ans-on-sait-que-le-travail-tient-debout">À quatre-vingt-cinq ans, on sait que le travail tient debout</h2>
<p>Louise Bourgeois avait soixante-dix ans quand le Museum of Modern Art de New York lui consacra une rétrospective, en 1982. La reconnaissance était venue tard&#8239;; elle ne s’arrêta plus. À quatre-vingt-sept ans, elle créa <em>Maman</em>, une araignée géante de bronze et d’acier, hommage à sa mère, restauratrice de tapisseries, celle qui tisse et qui répare. L’œuvre fut installée en 2000 pour l’ouverture de la Tate Modern, à Londres. Jusqu’à la fin de sa vie, à quatre-vingt-dix-huit ans, elle reçut le dimanche, chez elle, de jeunes artistes venus lui montrer leur travail. Varda, elle, présenta <em>Visages Villages</em> à quatre-vingt-neuf ans, film tourné avec un photographe de plus d’un demi-siècle son cadet, alors que sa vue baissait.</p>
<p>À quatre-vingt-cinq ans, on sait que les jours sont comptés, et donc que chacun compte. On sait aussi que le passé est un lieu habité. Une femme de quatre-vingt-cinq ans, aujourd’hui, est née en 1941, dans une France où sa mère n’avait pas le droit de vote&nbsp;: les Françaises ne l’ont exercé pour la première fois qu’en 1945. Elle a vu passer la pilule, le divorce par consentement mutuel, la parité. Elle sait de mémoire, sans avoir eu besoin d’un manuel, qu’aucune de ces choses n’allait de soi.</p>
<h2 id="a-cent-ans-et-plus-on-sait-ce-que-personne-ne-peut-savoir-a-">À cent ans et plus, on sait ce que personne ne peut savoir à votre place</h2>
<p>Jeanne Calment, née à Arles en 1875, avait quatorze ans quand on inaugura la tour Eiffel&#8239;; elle est morte en 1997, à cent vingt-deux ans, et reste la personne à la plus longue vie dûment vérifiée. Lucile Randon, devenue sœur André, née en 1904, est morte à Toulon en 2023, à cent dix-huit ans&#8239;; elle était alors la doyenne de l’humanité. Ces femmes ont traversé un siècle entier, et leur âge est devenu un record que le monde entier commentait.</p>
<p>Ce que sait la femme de cent ans ne se résume pas. Elle sait que les catégories d’âge, celles des magazines comme celles des administrations, sont des fictions commodes. Elle sait que la jeune fille de dix-sept ans qu’elle fut n’a pas disparu, qu’elle s’est seulement recouverte de toutes les autres, comme les couches d’un vieux mur. Beauvoir avait raison&nbsp;: de l’intérieur, on ne se sent pas vieille. On se sent soi, simplement, avec plus de souvenirs.</p>
<p>C’est peut-être le seul savoir qui vaille d’être transmis d’un étage à l’autre. La fillette de la photographie, joue contre joue avec son aïeule, ne sait encore rien de tout cela. Son aïeule le sait pour deux. Un jour, la fillette le saura à son tour, et elle aura, elle aussi, envie de le dire à quelqu’un de beaucoup plus jeune, qui ne l’écoutera pas tout à fait. C’est ainsi que le monde avance, en se parlant d’un étage à l’autre.</p>
]]></content:encoded><media:content url="https://img.carnetdebal.fr/ce-que-chaque-age-sait-que-les-autres-ignorent/sd-169.jpg" medium="image" type="image/jpeg" width="1200" height="675"/></item><item><title>Olympe de Gouges, la femme qui voulait monter à la tribune</title><link>https://carnetdebal.fr/ce-quil-faut-savoir-sur-olympe-de-gouges/</link><guid isPermaLink="true">https://carnetdebal.fr/ce-quil-faut-savoir-sur-olympe-de-gouges/</guid><pubDate>Thu, 22 Dec 2022 11:08:12 GMT</pubDate><dc:creator>Léa Chambon</dc:creator><category>Société</category><description>Elle a écrit en 1791 que la femme, qui a le droit de monter sur l’échafaud, doit avoir aussi celui de monter à la tribune. Deux ans plus tard, on lui accordait le premier. Qui était Olympe de Gouges, que disait vraiment sa Déclaration, et pourquoi on l’a si longtemps oubliée.</description><content:encoded><![CDATA[<p><img src="https://img.carnetdebal.fr/ce-quil-faut-savoir-sur-olympe-de-gouges/1200.jpg" alt="La façade de brique rose d’un théâtre néoclassique à Montauban, avec ses hautes fenêtres cintrées et ses banderoles rouges, au fond d’une place pavée déserte bordée de lampadaires."></p><p>Elle a écrit l’une des phrases les plus citées de l’histoire des droits des femmes, et elle a payé de sa vie le droit de l’avoir écrite. Pendant près de deux siècles, pourtant, Olympe de Gouges est restée une note de bas de page, une «&nbsp;excentrique&nbsp;» de la Révolution que les manuels expédiaient en une ligne. Elle mérite mieux, et surtout mieux que la légende.</p>
<h2 id="marie-gouze-de-montauban-a-paris">Marie Gouze, de Montauban à Paris</h2>
<p>Elle naît Marie Gouze le 7 mai 1748 à Montauban. Sa mère, Anne-Olympe Mouisset, est d’un milieu modeste&#8239;; son père officiel, Pierre Gouze, est boucher. Elle-même affirmera être la fille naturelle d’un aristocrate lettré de la région, le marquis Jean-Jacques Lefranc de Pompignan. Rien ne permet de le prouver, mais elle y croira toute sa vie.</p>
<p>Elle reçoit une instruction sommaire et parle d’abord l’occitan, la langue de sa région. Mariée à dix-sept ans à un homme qu’elle n’a pas choisi, Louis-Yves Aubry, elle se retrouve veuve peu après, avec un fils. Elle ne se remariera jamais&nbsp;: le mariage, écrira-t-elle plus tard en substance, est le tombeau de la confiance et de l’amour.</p>
<p>Au début des années 1770, elle s’installe à Paris et se fait appeler Olympe de Gouges, reprenant le deuxième prénom de sa mère. Elle fréquente les salons, se lie avec des gens de lettres et se met à écrire. Comme elle maîtrise mal l’orthographe, elle dicte. Ses ennemis s’en moqueront&#8239;; ses textes n’en sont pas moins les siens.</p>
<h2 id="le-theatre-contre-l-esclavage">Le théâtre contre l’esclavage</h2>
<p>Avant d’écrire pour les femmes, elle écrit contre l’esclavage. Sa pièce <em>Zamore et Mirza, ou l’Heureux Naufrage</em> est reçue par la Comédie-Française au milieu des années 1780, mais n’est jouée qu’en décembre 1789, sous le titre <em>L’Esclavage des Noirs</em>. Les représentations sont houleuses&nbsp;: les partisans des colons, qui tirent leur fortune des plantations, font tout pour la faire tomber. Elle publie aussi, en 1788, des <em>Réflexions sur les hommes nègres</em>.</p>
<p>Elle ne s’arrête pas là. Dans des brochures qu’elle fait imprimer à ses frais et placarder dans Paris, elle propose un impôt volontaire pour renflouer les finances publiques, des ateliers pour les ouvriers sans travail, des maisons d’accueil pour les vieillards et les enfants abandonnés. On la prend pour une originale. Elle est surtout en avance.</p>
<h2 id="1791-la-declaration-des-droits-de-la-femme-et-de-la-citoyenn">1791&nbsp;: la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne</h2>
<p>En 1789, l’Assemblée adopte la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Très vite, il apparaît que «&nbsp;l’homme&nbsp;» n’est pas un mot neutre. La Constitution du 3 septembre 1791 réserve le droit de vote aux citoyens dits actifs, des hommes qui paient un certain niveau d’impôt. Les femmes en sont exclues, toutes, quelle que soit leur fortune. Le philosophe Condorcet avait pourtant plaidé, dès 1790, pour leur admission au droit de cité. Il n’a pas été suivi.</p>
<p>C’est dans ce contexte qu’Olympe de Gouges publie, en septembre 1791, sa <em>Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne</em>. Elle la dédie à la reine Marie-Antoinette. Le texte reprend, article par article, celui de 1789, en le retournant. L’article premier affirme&nbsp;: «&nbsp;La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits.&nbsp;» L’article 10 contient la phrase restée célèbre&nbsp;: «&nbsp;La femme a le droit de monter sur l’échafaud&#8239;; elle doit avoir également celui de monter à la tribune.&nbsp;»</p>
<blockquote>
<p>«&nbsp;La femme a le droit de monter sur l’échafaud&#8239;; elle doit avoir également celui de monter à la tribune.&nbsp;»</p>
</blockquote>
<p>D’autres articles sont plus audacieux encore. L’article 11 réclame, au nom de la liberté d’expression, qu’une femme puisse dire publiquement qui est le père de son enfant, ce qui revient à exiger que les pères non mariés reconnaissent leurs enfants. La Déclaration se termine par un appel, le postambule, qui commence ainsi&nbsp;: «&nbsp;Femme, réveille-toi&#8239;; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers&#8239;; reconnais tes droits.&nbsp;» Elle y ajoute un modèle de contrat entre époux, une sorte de pacte égalitaire qui prévoit le partage des biens en cas de séparation.</p>
<p>Le texte n’a presque aucun écho sur le moment. Il ne sera ni discuté ni voté.</p>
<h2 id="la-terreur-et-l-echafaud">La Terreur et l’échafaud</h2>
<p>Olympe de Gouges n’est pas une révolutionnaire radicale. Elle penche d’abord pour une monarchie constitutionnelle, puis se rapproche des Girondins. En décembre 1792, elle propose même d’assister Louis XVI dans sa défense lors de son procès, ce qui lui vaut des haines tenaces.</p>
<p>En juillet 1793, elle fait placarder une affiche, <em>Les Trois Urnes, ou le Salut de la patrie</em>, qui propose de laisser le peuple choisir par un vote entre république une et indivisible, république fédérale et monarchie. En pleine Terreur, suggérer qu’on puisse revenir sur la république est un crime. Elle est arrêtée le 20 juillet, jugée par le Tribunal révolutionnaire le 2 novembre, et guillotinée le lendemain, le 3 novembre 1793, place de la Révolution, l’actuelle place de la Concorde. Elle avait quarante-cinq ans.</p>
<p>Quelques jours plus tôt, le 30 octobre, la Convention avait interdit les clubs et sociétés de femmes. Après l’exécution, le procureur de la Commune de Paris, Pierre-Gaspard Chaumette, la cite en exemple de ce qui arrive aux femmes qui oublient les vertus de leur sexe pour se mêler de politique. Le message est clair, et il portera longtemps&nbsp;: la Révolution n’est pas faite pour les citoyennes. Le Code civil de 1804, dont nous racontons <a href="https://carnetdebal.fr/les-droits-de-la-femme-au-xixe-siecle/">ce qu’il a fait des femmes au XIX<sup>e</sup> siècle</a>, en tirera toutes les conséquences.</p>
<h2 id="une-longue-redecouverte">Une longue redécouverte</h2>
<p>Pendant tout le XIX<sup>e</sup> siècle, on la présente au mieux comme une illuminée, au pire comme une hystérique. Il faut attendre le XX<sup>e</sup> siècle, et surtout les années 1980, pour qu’elle retrouve sa place. L’historien Olivier Blanc lui consacre une biographie en 1981, et la romancière Benoîte Groult publie en 1986 <em>Ainsi soit Olympe de Gouges</em>, qui rassemble ses principaux textes et les met à la portée de toutes.</p>
<p>Aujourd’hui, de nombreuses écoles, rues et places portent son nom, à Paris comme à Montauban, où le théâtre municipal s’appelle désormais théâtre Olympe-de-Gouges. Depuis 2016, un buste la représente à l’Assemblée nationale. Son entrée au Panthéon a été proposée à plusieurs reprises, sans succès jusqu’ici.</p>
<blockquote><p class="encadre__t">Pour la lire</p><ul>
<li><em>Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne</em> (1791)&nbsp;: le texte est court, une vingtaine de minutes de lecture, et se trouve en édition de poche.</li>
<li><em>Ainsi soit Olympe de Gouges</em>, de Benoîte Groult (1986)&nbsp;: une introduction vive, suivie d’un choix de textes.</li>
<li>Les biographies d’Olivier Blanc, pour le détail de sa vie et de son procès.</li>
</ul>
</blockquote>
<p>Ce qui frappe, en la relisant, c’est moins son courage, qui était immense, que sa lucidité. Elle avait compris dès 1791 qu’une égalité proclamée pour «&nbsp;l’homme&nbsp;» laisserait les femmes dehors si personne ne réclamait leur part. Il a fallu attendre 1944 pour que les Françaises obtiennent le droit de vote. Elle avait réclamé la tribune cent cinquante-trois ans plus tôt.</p>
]]></content:encoded><media:content url="https://img.carnetdebal.fr/ce-quil-faut-savoir-sur-olympe-de-gouges/sd-169.jpg" medium="image" type="image/jpeg" width="1200" height="675"/></item><item><title>Trois livres pour commencer une bibliothèque féministe</title><link>https://carnetdebal.fr/3-livres-indispensables-pour-votre-bibliotheque-feministe/</link><guid isPermaLink="true">https://carnetdebal.fr/3-livres-indispensables-pour-votre-bibliotheque-feministe/</guid><pubDate>Mon, 19 Dec 2022 15:12:58 GMT</pubDate><dc:creator>Léa Chambon</dc:creator><category>Société</category><description>Un essai philosophique de mille pages, un roman-poème sans héroïne et un petit livre limpide écrit pour tout le monde. Trois ouvrages très différents pour poser les fondations d’une bibliothèque féministe, avec ce qu’ils disent vraiment et la manière de les lire sans se décourager.</description><content:encoded><![CDATA[<p><img src="https://img.carnetdebal.fr/3-livres-indispensables-pour-votre-bibliotheque-feministe/1200.jpg" alt="Gros plan sur une rangée de vieux livres reliés aux dos usés, rouges, crème et vert sombre, parmi lesquels un exemplaire ancien de Little Women."></p><p>Il existe des centaines de livres féministes, et la liste grandit chaque année. C’est une chance, et un piège&nbsp;: devant une pile trop haute, on ne commence rien. Plutôt qu’un palmarès, voici trois livres qui se complètent. Le premier pose les fondations, le deuxième invente une autre manière d’écrire les femmes, le troisième met tout cela à la portée de chacune. Ensemble, ils couvrent un demi-siècle de pensée, de Paris aux États-Unis.</p>
<h2 id="1-le-deuxieme-sexe-de-simone-de-beauvoir-1949">1. <em>Le Deuxième Sexe</em>, de Simone de Beauvoir (1949)</h2>
<p>C’est un livre que l’on cite souvent sans l’avoir lu en entier. Il faut dire qu’il compte un millier de pages, en deux tomes parus chez Gallimard en 1949&nbsp;: <em>Les Faits et les Mythes</em>, puis <em>L’Expérience vécue</em>.</p>
<p>Simone de Beauvoir y pose une question simple en apparence&nbsp;: qu’est-ce qu’une femme&#8239;? Sa réponse tient dans la phrase qui ouvre le second tome&nbsp;: «&nbsp;On ne naît pas femme&nbsp;: on le devient.&nbsp;» Ce que l’on appelle la nature féminine, la douceur, la passivité, le goût du foyer, n’est pas inscrit dans le corps. C’est le produit d’une éducation, d’une histoire, d’une société qui a fait de l’homme la norme et de la femme «&nbsp;l’Autre&nbsp;», celle qui se définit par rapport à lui.</p>
<p>Pour le démontrer, Beauvoir convoque tout&nbsp;: la biologie, la psychanalyse, l’histoire, les mythes, la littérature, puis, dans le second tome, les étapes d’une vie de femme, de l’enfance à la vieillesse, en passant par le mariage, la maternité et le travail. Le livre fait scandale. Il est mis à l’Index par le Vatican en 1956. Il sera traduit dans le monde entier.</p>
<blockquote>
<p>«&nbsp;On ne naît pas femme&nbsp;: on le devient.&nbsp;»</p>
</blockquote>
<p><strong>Comment le lire.</strong> Ne commencez pas forcément par le début. Le second tome, plus concret, se lit plus facilement que les chapitres sur la biologie, qui ont vieilli. Les deux volumes existent en poche, dans la collection Folio essais.</p>
<h2 id="2-les-guerilleres-de-monique-wittig-1969">2. <em>Les Guérillères</em>, de Monique Wittig (1969)</h2>
<p>Avec <em>Les Guérillères</em>, publié aux Éditions de Minuit en 1969, on change de continent littéraire. Ce n’est pas un essai, mais un récit poétique sans personnage principal, où le pronom «&nbsp;elles&nbsp;» tient lieu d’héroïne collective. Des femmes y vivent entre elles, se racontent leurs propres mythes, puis mènent une guerre pour en finir avec l’ordre ancien. Des listes de prénoms féminins, imprimés en capitales, traversent le livre comme des inscriptions sur un monument.</p>
<p>Monique Wittig avait reçu le prix Médicis en 1964 pour son premier roman, <em>L’Opoponax</em>. Elle fait partie des femmes qui, le 26 août 1970, déposent sous l’Arc de triomphe une gerbe «&nbsp;à la femme du soldat inconnu&nbsp;», un geste souvent retenu comme l’acte de naissance médiatique du Mouvement de libération des femmes. Elle prolongera plus tard sa réflexion dans des essais théoriques, réunis en français sous le titre <em>La Pensée straight</em>.</p>
<p><em>Les Guérillères</em> déroute à la première lecture. C’est voulu. Wittig estimait que le langage lui-même était à reconstruire, puisque le masculin y passe pour l’universel. Son livre essaie d’écrire autrement, et c’est ce qui le rend précieux&nbsp;: il montre qu’une révolution passe aussi par les mots.</p>
<p><strong>Comment le lire.</strong> Lentement, par fragments, à voix haute si possible. Ne cherchez pas une intrigue&nbsp;: laissez-vous porter par le rythme, comme pour un long poème.</p>
<h2 id="3-tout-le-monde-peut-etre-feministe-de-bell-hooks-2000">3. <em>Tout le monde peut être féministe</em>, de bell hooks (2000)</h2>
<p>bell hooks, de son vrai nom Gloria Jean Watkins, a choisi d’écrire son pseudonyme en minuscules pour que l’attention se porte sur ses idées plutôt que sur sa personne. Née dans le Kentucky en 1952, disparue en décembre 2021, elle a consacré son œuvre à montrer que l’on ne peut pas séparer le sexisme du racisme et des inégalités de classe. Son premier livre, <em>Ain’t I a Woman&#8239;?</em> (1981), traduit en français sous le titre <em>Ne suis-je pas une femme&#8239;?</em>, reprochait déjà au féminisme américain de n’avoir longtemps parlé que des femmes blanches et aisées.</p>
<p><em>Feminism Is for Everybody</em>, paru en 2000, traduit en français sous le titre <em>Tout le monde peut être féministe</em> (éditions Divergences, 2020), est son livre le plus accessible, et c’était son intention. Elle y définit le féminisme comme un mouvement pour mettre fin au sexisme, à l’exploitation sexiste et à l’oppression, une définition qui vise un système et non les hommes. Elle y aborde le travail, la beauté, la sexualité, l’éducation, la violence, la maternité, en chapitres courts et clairs.</p>
<p>C’est le livre à offrir à une adolescente, à un frère sceptique, à une grand-mère curieuse. Il ne suppose aucune lecture préalable.</p>
<p><strong>Comment le lire.</strong> D’une traite, ou un chapitre par soir. C’est aussi le meilleur point de départ si les deux autres vous intimident&nbsp;: commencez par lui, puis remontez vers Beauvoir.</p>
<h2 id="pourquoi-ces-trois-la">Pourquoi ces trois-là</h2>
<p>Ces livres ne disent pas la même chose, et c’est leur intérêt. Beauvoir analyse, Wittig invente, hooks explique et élargit. Lire les trois, c’est comprendre que le féminisme n’a jamais été une doctrine unique, mais une conversation, parfois une dispute, entre des femmes qui ne pensaient pas pareil. Cette conversation avait commencé bien avant elles, sous la Révolution, avec <a href="https://carnetdebal.fr/ce-quil-faut-savoir-sur-olympe-de-gouges/">Olympe de Gouges</a>, puis au XIX<sup>e</sup> siècle, quand <a href="https://carnetdebal.fr/les-droits-de-la-femme-au-xixe-siecle/">la loi faisait des femmes des mineures à vie</a>.</p>
<blockquote><p class="encadre__t">Pour prolonger la bibliothèque</p><ul>
<li><em>Une chambre à soi</em>, de Virginia Woolf (1929)&nbsp;: l’argent et une pièce fermée à clé pour écrire.</li>
<li><em>Ainsi soit-elle</em>, de Benoîte Groult (1975)&nbsp;: un essai vif, drôle et très français.</li>
<li><em>La Cause des femmes</em>, de Gisèle Halimi (1973)&nbsp;: l’avocate du procès de Bobigny raconte ses combats.</li>
<li><em>King Kong Théorie</em>, de Virginie Despentes (2006)&nbsp;: un texte court, brutal et salutaire.</li>
<li><em>Nous sommes tous des féministes</em>, de Chimamanda Ngozi Adichie (2014)&nbsp;: une conférence devenue un petit livre.</li>
</ul>
</blockquote>
<p>Une dernière chose. Ces livres se trouvent en bibliothèque municipale, souvent en plusieurs exemplaires, et d’occasion pour quelques euros. Une bibliothèque féministe n’a pas besoin d’être neuve. Elle a seulement besoin d’être lue, prêtée, annotée, et transmise.</p>
]]></content:encoded><media:content url="https://img.carnetdebal.fr/3-livres-indispensables-pour-votre-bibliotheque-feministe/sd-169.jpg" medium="image" type="image/jpeg" width="1200" height="675"/></item><item><title>Mineures à vie : les droits des femmes au XIXe siècle</title><link>https://carnetdebal.fr/les-droits-de-la-femme-au-xixe-siecle/</link><guid isPermaLink="true">https://carnetdebal.fr/les-droits-de-la-femme-au-xixe-siecle/</guid><pubDate>Sat, 17 Dec 2022 01:04:18 GMT</pubDate><dc:creator>Léa Chambon</dc:creator><category>Société</category><description>Au XIXe siècle, la Française mariée ne peut ni signer un contrat, ni toucher son salaire, ni plaider sans l’accord de son mari. Le Code civil de 1804 en a fait une mineure à vie. Ce que disait la loi, et comment des femmes ont commencé, une à une, à la faire céder.</description><content:encoded><![CDATA[<p><img src="https://img.carnetdebal.fr/les-droits-de-la-femme-au-xixe-siecle/1200.jpg" alt="Un exemplaire ancien du Code civil des Français ouvert sur un présentoir de musée, la page de titre bien visible, le papier jauni et la reliure usée."></p><p>La Révolution avait proclamé l’égalité des droits et laissé les femmes à la porte. Le XIX<sup>e</sup> siècle va plus loin&nbsp;: il inscrit leur infériorité dans la loi, article par article. Pour comprendre d’où viennent nos droits, il faut savoir ce que disaient ces textes, que nos arrière-grands-mères ont vécus. On y découvre un monde où une femme adulte, dès lors qu’elle était mariée, avait aux yeux de la loi le statut d’un enfant.</p>
<h2 id="le-code-civil-de-1804-ou-l-obeissance-en-loi">Le Code civil de 1804, ou l’obéissance en loi</h2>
<p>Le 21 mars 1804, le Code civil des Français est promulgué. Napoléon Bonaparte, alors Premier consul, en a suivi de près la rédaction. Il organise pour plus d’un siècle la vie des familles, et il est sans ambiguïté.</p>
<p>L’article 213 pose le principe&nbsp;: «&nbsp;Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari.&nbsp;» L’article 214 l’oblige à habiter avec lui et à le suivre partout où il juge bon de résider. L’article 215 lui interdit d’ester en justice sans son autorisation&#8239;; l’article 217, de donner, vendre ou acheter un bien sans son accord. L’article 1124, enfin, range les femmes mariées parmi les incapables de contracter, aux côtés des mineurs et des personnes placées sous interdiction.</p>
<blockquote>
<p>Une femme adulte, dès lors qu’elle était mariée, avait aux yeux de la loi le statut d’un enfant.</p>
</blockquote>
<p>Le mari administre seul les biens du ménage. Il exerce seul la puissance paternelle sur les enfants. Quant aux mères célibataires, elles sont seules face à la loi&nbsp;: l’article 340 interdit la recherche de paternité. Une femme ne peut pas faire reconnaître en justice le père de son enfant. Il faudra attendre 1912 pour que cette interdiction soit levée, en partie.</p>
<p>Le Code pénal de 1810 complète le tableau. L’adultère de l’épouse est puni de trois mois à deux ans de prison&#8239;; celui du mari n’est sanctionné que s’il a entretenu une concubine au domicile conjugal, et d’une simple amende. L’article 324 déclare même «&nbsp;excusable&nbsp;» le meurtre de l’épouse surprise en flagrant délit d’adultère dans la maison conjugale.</p>
<p>Les femmes célibataires et les veuves, majeures, échappent à cette tutelle&nbsp;: elles peuvent gérer leurs biens. Mais elles restent exclues de toute vie politique.</p>
<h2 id="le-divorce-accorde-supprime-retabli">Le divorce, accordé, supprimé, rétabli</h2>
<p>La Révolution avait autorisé le divorce en 1792, de manière assez libérale, y compris par consentement mutuel. Le Code civil de 1804 le maintient en le restreignant. Puis, sous la Restauration, la loi du 8 mai 1816 l’abolit purement et simplement&nbsp;: le mariage redevient indissoluble, seule reste la séparation de corps. Il faut attendre la loi Naquet du 27 juillet 1884 pour qu’il soit rétabli, et seulement pour faute.</p>
<h2 id="apprendre-a-lire-puis-passer-le-baccalaureat">Apprendre à lire, puis passer le baccalauréat</h2>
<p>Au début du siècle, l’instruction des filles est laissée aux familles et aux congrégations religieuses. La loi Falloux de 1850 impose aux communes de plus de 800 habitants d’ouvrir une école de filles&#8239;; la loi Duruy de 1867 abaisse ce seuil à 500 habitants. La loi Camille Sée du 21 décembre 1880 crée les lycées de jeunes filles, mais leur enseignement ne prépare pas au baccalauréat. Les lois Ferry de 1881 et 1882 rendent enfin l’école primaire gratuite, obligatoire et laïque pour les filles comme pour les garçons.</p>
<p>Certaines n’ont pas attendu. En 1861, à Lyon, Julie-Victoire Daubié devient la première femme à obtenir le baccalauréat en France, à trente-sept ans. En 1875, Madeleine Brès soutient sa thèse et devient la première Française docteure en médecine. Jeanne Chauvin, docteure en droit en 1892, se voit refuser l’accès au barreau&#8239;; il faudra une loi, en 1900, pour que les femmes puissent devenir avocates.</p>
<h2 id="travailler-sans-toucher-son-salaire">Travailler sans toucher son salaire</h2>
<p>Les femmes du peuple ont toujours travaillé, aux champs, à l’atelier, comme domestiques, puis à l’usine. La révolution industrielle les fait entrer en masse dans les filatures et les manufactures, avec des salaires bien inférieurs à ceux des hommes. La loi du 2 novembre 1892 limite leur journée à onze heures et leur interdit le travail de nuit dans l’industrie, une protection qui sert aussi à les écarter de certains emplois.</p>
<p>Mais une ouvrière mariée ne dispose pas librement de ce qu’elle gagne&nbsp;: son salaire tombe dans la communauté, que gère son mari. Une petite brèche s’ouvre avec la loi du 9 avril 1881, qui permet aux femmes mariées d’ouvrir un livret d’épargne sans l’autorisation de leur époux. Il faudra attendre la loi du 13 juillet 1907 pour qu’elles puissent disposer librement de leur salaire.</p>
<h2 id="reclamer-le-droit-de-vote">Réclamer le droit de vote</h2>
<p>Le 5 mars 1848, la II<sup>e</sup> République instaure le suffrage universel. Il est en réalité masculin. Des femmes protestent aussitôt. Eugénie Niboyet fonde un journal, <em>La Voix des femmes</em>. Jeanne Deroin tente de se présenter aux élections législatives de 1849, candidature jugée illégale. George Sand, que certaines voulaient voir candidate, refuse, estimant que les femmes doivent d’abord obtenir leurs droits civils.</p>
<p>Après la Commune de 1871, où des femmes comme Louise Michel se sont battues, puis ont été déportées, le mouvement se réorganise. Maria Deraismes et Léon Richer organisent à Paris, en 1878, un congrès international du droit des femmes. Hubertine Auclert fonde en 1876 la société Le Droit des femmes, qui devient Le Suffrage des femmes, lance en 1881 le journal <em>La Citoyenne</em> et refuse de payer ses impôts au motif qu’elle n’a pas le droit de voter. Elle est l’une des premières à revendiquer le mot «&nbsp;féministe&nbsp;».</p>
<p>Ailleurs, le mouvement avance plus vite. En juillet 1848, aux États-Unis, la convention de Seneca Falls, autour d’Elizabeth Cady Stanton et Lucretia Mott, adopte une Déclaration de sentiments qui réclame le droit de vote. Au Royaume-Uni, le philosophe John Stuart Mill présente au Parlement une pétition pour le vote des femmes en 1866 et publie <em>De l’assujettissement des femmes</em> en 1869. La Nouvelle-Zélande est, en 1893, le premier pays à accorder le droit de vote aux femmes à l’échelle nationale. La Finlande suivra en 1906, le Royaume-Uni en 1918 pour une partie d’entre elles, les États-Unis en 1920.</p>
<blockquote><p class="encadre__t">Ce que le XX<sup>e</sup> siècle a défait</p><ul>
<li>1907&nbsp;: les femmes mariées disposent librement de leur salaire.</li>
<li>1938&nbsp;: la loi supprime l’incapacité juridique de la femme mariée.</li>
<li>21 avril 1944&nbsp;: une ordonnance accorde le droit de vote et d’éligibilité aux Françaises, qui votent pour la première fois le 29 avril 1945.</li>
<li>1965&nbsp;: une femme mariée peut exercer une profession et ouvrir un compte en banque sans l’accord de son mari.</li>
<li>1970&nbsp;: l’autorité parentale conjointe remplace la puissance paternelle.</li>
</ul>
</blockquote>
<h2 id="ce-que-ce-siecle-nous-a-laisse">Ce que ce siècle nous a laissé</h2>
<p>Siècle de la tutelle, le XIX<sup>e</sup> fut pourtant celui des premières bachelières, des premières médecins, des premiers journaux tenus par des femmes, des premières pétitions. Les droits que nous tenons pour acquis ont été arrachés pièce par pièce, souvent par des femmes dont les noms ne figurent dans aucun manuel. Celle qui avait tout écrit avant elles, en 1791, s’appelait <a href="https://carnetdebal.fr/ce-quil-faut-savoir-sur-olympe-de-gouges/">Olympe de Gouges</a>.</p>
<p>Relire ces articles du Code civil, aujourd’hui, n’a rien d’un exercice d’archives. Certains ont survécu jusque dans les années 1960 et 1970. Les femmes qui les ont connus sont, pour beaucoup, encore parmi nous. Ce sont peut-être vos mères ou vos grands-mères.</p>
]]></content:encoded><media:content url="https://img.carnetdebal.fr/les-droits-de-la-femme-au-xixe-siecle/sd-169.jpg" medium="image" type="image/jpeg" width="1200" height="675"/></item></channel></rss>